Les Quinze-Vingts
d'entamer ce sujet : nous n'en sommes qu'à François Ier.
A l'exception des points hypothétiques qui viennent d'être indiqués, le projet de Lescot, malgré la perte des plans, est aisément intelligible. Ce qu'il en a en lui-même exécuté suffit pour expliquer le reste. Lescot, comme Bullant, est avant tout architecte français ; il s'est inspiré des anciens, il s'est approprié leurs idées, mais il parle toujours sa langue maternelle, et même avec accent. Ainsi, loin de chercher à dissimuler ses combles, il les avait nettement accusés ; aux quatre angles de son édifice, il plaçait, conformément à l'usage, quatre grands pavillons carrés ; un seul a été bâti, celui du sud-ouest, connu longtemps sous le nom de pavillon du Roi, construction qui n'est plus apparente aujourd'hui, et s'est fondue dans le massif qui contient la salle des Sept- Cheminées, mais que par bonheur Ducerceau a gravée. Enfin Lescot, toujours dans ce même esprit de respect pour les traditions nationales, avait, à l'extérieur de son Louvre, adopté un tout autre caractère que sur les façades intérieures : du côté de la cour, la richesse et l'éclat ; par dehors, une sévérité robuste, dont la façade qui regarde les Tuileries peut encore
nous donner l'idée, bien que devant cette muraille percée de si rares fenêtres il n'y ait plus trace du fossé qui la défendait et qui en dégageait le pied taillé comme un bastion.
Le roi avait le sentiment des belles choses : dès l'abord il fut épris des idées de Lescot, et pourtant son approbation définitive se fit assez longtemps attendre. Il portait dans ce genre d'affaires très grande réflexion, bien qu'il fût déjà d'âge et surtout de santé à vouloir aller vite. On se mit à démolir vers 1541 : on commença par l'aile occidentale/C'est là qu'étaient la grande salle de Saint-Louis, la librairie de Charles V, et d'autres galeries pleines de fines sculptures, déjà très délabrées, dit-on, mais dont la complète destruction n'en inspire pas moins un involontaire regret. Aujourd'hui nous porterions de tels débris dans un musée, il est probable qu'alors on n'en fit que des décombres.
Une fois la reconstitution commencée, elle ne marcha pas très rapidement, bien que Lescot se servît en partie, comme nous l'avons vu, des fondations anciennes. Les soins extrêmes qu'il s'imposa pour assurer la durée de son œuvre, la beauté de l'appareil dans cette partie de l'édifice, le choix des pierres, les joints
imperceptibles qui les unissent, expliquent cette lenteur. A la mort de François Ier, en 1547, êette aile en construction n'avait pas atteint son sommet, du moins dans toute son étendue ; la démolition de l'autre aile, parallèle à la rivière, était à peine commencée, et le gros pavillon d'angle ne sortait pas encore de terre. Il est vrai qu'on avait débuté par l'utile : on avait reconstruit de fond en comble la grande cour des offices, une des principales basses-cours de Charles V, grand ensemble de bâtiments dont rien ne subsiste aujourd'hui, mais qui était considérable, puisqu'il occupait tout l'espace compris entre la porte actuelle du Musée et le pavillon de l'Horloge jusqu'à la hauteur de la rue Froidmanteau. Quant au Louvre lui-même, François Ier, nous le répétons, en fit plus abattre que bâtir, et mourut sans avoir vu, même en partie, l'effet de ce beau plan auquel son nom est pourtant attaché. Il ne faut donc pas prendre à la lettre l'inscription latine, datée de 1548, qu'on grava sur une des portes de la salle des Cariatides '.
1. Henricus II christianissimus, vetustate collapsum, refici cœptum a pâtre Francisco I rege christianissimo, mortui sanctissimi parentis memor pientissimus filius absolvit, anno a salute Christi MDXXXXVIII.
L'œuvre dont cette inscription annonce l'achèvement n'est assurément pas l'aile occidentale tout entière ; il fallait, lorsque François Ier mourut, en 1547, plus d'une année pour l'achever. Il s'agita coup sûr d'une partie seulement de cette aile, et par exemple de la salle des Cariatides elle-même, ou, pour la désigner comme on l'appelait alors, de la grande salle des Gardes '., Postérieurement à 1548 on travaillait encore à l'aile occidentale, et les sculptures de cette façade, soit celles de Paul Ponce qui décorent l'attique, soit celles de Jean Goujon qui s'encadrent dans les ordres inférieurs, ont dû n'être terminées que vers 1556. Dans l'intervalle, Henri II avait presque achevé le pavillon du Roi, et l'aile méridionale était construite presque aux deux tiers de sa longueur quand la mort vint le frapper.
Cette mort prématurée, qui allait livrer la France aux discordes civiles, ne fut guère moins fatale au Louvre. On peut dire qu'elle a changé sa destinée. Si le roi eût atteint seule-
1. Quant aux cariatides, on ne peut pas admettre quelles fussent terminées en 1548, puisque Sauvai dit avoir vu un marché passé avec Jean Goujon, le 5 septembre 1550, pour l'exécution de ces quatre grandes ligures, moyennant 737 livres tournois, savoir : 46 livres pour un modèle en plâtre et 80 écus sol pour chaque figure.
ment le même âge que son père, Lescot terminait son œuvre. L'édifice une fois achevé, c'était chose autrement difficile d'en modifier l'économie, d'en altérer le plan. L'admiration presque unanime qui depuis trois cents ans s'est attachée à un simple fragment de ce chef-d'œuvre, et qui l'a protégé, en grande partie du moins, contre les vandales de tout genre, eût bien mieux fait respecter un ensemble harmonieux. Henri II était peut-être de tous les princes le mieux fait pour mener à bout ce grand projet, car il était constant aussi bien avec ses artistes qu'avec ses vieilles maîtresses. Pendant les douze années de son règne, il ne lui arriva pas un seul jour de détourner Lescot de ses plans, d'en imaginer de nouveaux, de les modifier dans un seul point essentiel. Il n'eut pas un caprice, pas même cette impatience que donne aux gens puissants la trop grande habitude de se faire obéir. Il comprenait qu'un prince doit bâtir pour sa renommée plutôt que pour son plaisir, et, bien que le séjour du Louvre eût été sa prédilection, il souffrit pendant ces douze années que le Louvre fût inhabitable et constamment embarrassé de pierres, de manœuvres et de maçons.