LE LOUVRE SOUS LES TROIS FILS DE HENRI II
Lorsque Henri II eut succombé, lorsque sa veuve eut quitté brusquement, comme un palais maudit, ces Tournelles ensanglantées, c'est au Louvre qu'elle courut s'établir. De ce jour tout fut changé. Au lieu de continuer à bâtir avec calme, sans se presser, comme il convient à une œuvre d'art, on n'eut plus qu'une pensée, on n'ordonna plus qu'une chose aux artistes, rendre le Louvre immédiatement habitable. Il fallut laisser là les travaux commencés. Non seulement il ne fut plus question d'entamer la démolition des ailes du nord et de l'est pour les remplacer peu à peu, comme on l'eût fait sous le feu roi, par des corps de logis et de grands pavillons d'une fastueuse solidité, mais on sus-
pendit l'achèvement et la décoration de toutes les parties de l'édifice, même à peu près terminées, qui, n'étant pas destinées aux appartements de la reine et de ses enfants, n'avaient pas une urgente utilité. C'est ainsi que certaines sculptures, dans l'escalier de Henri II, par exemple, restèrent ébauchées et le sont encore aujourd'hui, les sculpteurs ayant dû concentrer subitement leurs efforts sur les seuls points qu'on tenait à terminer.
Lescot se prêta-t-il à cette façon nouvelle de travailler au Louvre? On l'ignore, mais à partir de ce moment son nom cesse d'être prononcé. Il est donc permis de croire qu'il déclina le rôle qu'il eût fallu subir. La reine ne voulait, à vrai dire, d'autre architecte qu'elle-même. Elle avait si longtemps été comprimée et traitée en petite fille, qu'en toutes choses il lui fallait une revanche et si, comme Florentine, la politique était de droit la première affaire de sa vie, bâtir était au moins la seconde. Elle n'avait eu le pouvoir jusque-là que de remanier obscurément, au fond de la Touraine, quelques vieux bâtiments; c'était à Paris, en plein jour, qu'il lui tardait de s'exercer. Interrompre les projets du roi, congédier ses amis, ses confidents depuis Montmorency jusqu'à Pierre Lescot, ce
devait être pour elle, malgré ses larmes hypocrites, un souverain plaisir. Sa rupture avec Lescot ne fut pourtant pas complète : on voit qu'il garda les pensions, les abbayes et les canonicats dont il avait été comblé sous les deux précédents règnes. Elle le laissa probablement architecte du Louvre in partiMsJ architecte pour continuer son plan quand les malheurs des temps permettraient de le reprendre, ce qui ne devait plus arriver.
Toutefois deux années se passèrent sans que la reine ajoutât rien aux constructions de Lescot. La cour, pendant les dix-huit mois du règne de François II, constamment agitée comme l'État lui-même, n'avait cessé d'être voyageuse. On n'avait fait que traverser Paris, puis successivement on avait habité Saint- Germain, Fontainebleau, Poissy, Amboise, Orléans. Après l'avènement de Charles IX, un moment de relâche permit une installation plus longue. Le Louvre était en état de recevoir ses maîtres; les emménagements intérieurs avaient été menés grand train. Au-dedans du palais régnait une certaine harmonie apparente; mais à l'extérieur, quel bizarre spectacle ! quel étrange amalgame ! Deux siècles en présence, deux architectures si différentes, séparées par
la largeur d'une cour ! D'un côté, des tours et des tourelles, des ponts-levis, tout l'appareil d'une forteresse, des ogives, des clochetons, des aiguilles, des statues dans leurs niches effilées suspendues à la grande vis de Raymond du Temple ; de l'autre, les lignes horizontales, les décorations symétriques, les profils réguliers des ordres corinthien et composite ; tout cela juxtaposé tant bien que mal, rattaché par des pierres d'attente et par des soudures en plâtras; du côté du midi, une façade aux deux tiers bâtie et pour l'autre tiers en décombres : jamais assurément l'aspect du Louvre ne fut ni ne sera plus curieux, plus piquant, plus pittoresque ; mais la reine Catherine, avec ses idées italiennes, ne devait trouver cela ni très digne ni très beau.
Ses appartements, placés, à rez-de-chaussée, en partie dans le pavillon du Roi, en partie dans le corps de logis méridional, alors inachevé, étaient, il faut le reconnaître, peu spacieux et d'une distribution peu commode. Elle ne put s'en contenter, et fit aussitôt construire à la suite du pavillon du Roi, et perpendiculairement à la Seine, un bâtiment allongé qu'elle rattacha par un couloir à ses appartements. C'est sur cette construction,
d'abord simple rez-de-chaussée recouvert d'une terrasse, que quarante ans plus tard Henri IV éleva sa galerie des Rois, laquelle, à demi détruite par l'incendie de 1661, fut restaurée par Louis XIV et devint la galerie d'Apollon.
Pourquoi la reine avait-elle choisi une direction si peu en harmonie avec la pensée de Lescot ? S'était-elle seulement laissé séduire par le charme de l'exposition, par ce bel aspect de la Seine et de la cité au soleil levant ? ou bien n'avait-elle pas cherché un moyen expéditif d'élever son bâtiment ? Un ancien fossé du château descendait vers la Seine, précisément dans cette direction, et ce sont les deux murs, les deux revêtements de ce fossé qui paraissent avoir servi à asseoir la nouvelle construction dans toute sa longueur. Il est plus que probable que ces fondations toutes faites contribuèrent pour beaucoup au choix de l'emplacement. C'est donc une circonstance accidentelle, en dehors de toutes les combinaisons, de toutes les prévisions de l'art, qui fit prendre un parti plein d'embarras pour les accroissements ultérieurs du palais et qui suscite aujourd'hui même, comme on le verra bientôt, quelques-unes des difficultés contre lesquelles il faut lutter. Nou-
velle preuve qu'en maniant la truelle, il y a toujours profit à ne pas se presser.
Sauvai, sans expliquer les motifs de ce retour d'équerre, nous dit que la conduite des travaux fut confiée par la reine à un nommé Chambiche. Quel était cet artiste? Nous l'ignorons. Mais comme Sauvai, en parlant du Primaticcio, a coutume d'écrire Primaticlie, il y a lieu de penser que Chambiche était quelque Italien dont il estropie le nom. A consulter le monument, la conjecture se fortifie : cette terrasse à l'italienne, sans l'apparence du moindre toit, ces pilastres à bossages, et surtout cette alternance polychrome, ces jeux d'incrustations noires et blanches, révèlent presque à coup sûr l'œuvre d'un Florentin travaillant pour sa compatriote.
Catherine trouvait là une image en abrégé de ce qu'avait admiré son enfance. Quel contraste avec ces décorations accentuées à la française, qu'on voyait à deux pas de là dans l'intérieur de la cour! Il est vrai qu'aux deux extrémités de la construction nouvelle, par un reste d'égard pour Lescot, on avait répété un des principaux motifs de sa décoration extérieure, savoir cette fenêtre longue et un peu étroite, légèrement cintrée par le haut et cou-
ronnée d'un mascaron, genre d'ouverture qu'il avait déjà employé dans ses soubassements de l'ouest et du midi, et qu'il comptait probablement faire régner sur les deux autres façades. Quant on considère aujourd'hui l'extérieur de cette galerie d'Apollon rendue à sa splendeur première par la plus intelligente restauration, on est d'abord tenté de supposer que ce petitportique florentin, qui occupe le centre du rez-dechaussée, est une addition faite après coup, et comme une pièce de rapport ajoutée sur un vieux fond. Mais il n'en est absolument rien. On ne saurait découvrir la moindre trace d'un remaniement; et la seule explication possible de cette disparate entre la partie centrale et les deux extrémités, est dans la prudence habituelle de la reine. Elle n'aura pas voulu se donner l'air de répudier absolument les projets de Lescot, peutêtre même l'aura-t-elle consulté, et pour rattacher à l'ensemble du Louvre sa création un peu capricieuse, pour lui donner un air de famille avec le reste, elle aura prescrit l'emploi au moins partiel de ces fenêtres. A l'appui de cette conjecture, il faut faire remarquer qu'immédiatement après la galerie, et parallèlement à la Seine, nous retrouvons ces mêmes fenêtres au rez-de-chaussée du corps de bâtiment qui
contient aujourd'hui le Grand-Salon, et que Sauvai nous dit avoir été commencé par la reine Catherine, dans l'intention d'en faire son musée, sa salle des antiques '. Ce n'est pas tout : d'autres fenêtres de ce même dessin et pareillement au nombre de cinq, apparaissent encore, un peu plus bas, sur le quai, à côté du guichet Lesdiguières 2; et, bien que tous les documents soient muets sur l'origine du bâtiment percé de ces cinq fenêtres, nous affirmerions volontiers que cette construction, qui fait corps maintenant avec la grande galerie, mais qui d'abord fut évidemment destinée à servir de pendant au pavillon du Grand-Salon, dut être conçue et commencée soit parla reine elle-même, quand elle s'occupait encore du Louvre, soit du moins sous Charles IX ou dans les premiers temps de Henri III, lorsque Lescot vivait encore, lorsque ses plans et peut-être sa personne conservaient un reste d'influence. Quant à supposer ces fenêtres contemporaines des travaux d'ensemble entrepris par Henri IV pour l'exécution de sa grande galerie, rien n'est moins admissible, comme nous le montrerons tout à l'heure. C'est seulement