‹ Le Louvre et le nouveau LouvreChapitre 5 sur 20 · Jd., il · texte numérisé non relu

Jd., il

plus tard, sous Louis XIII et sous Louis XIV, que cette même forme de fenêtres sera de nouveau reproduite et copiée comme un signe d'unité et pour ainsi dire de parenté entre les anciennes et les nouvelles parties du Louvre. Il y aurait en vérité toute une histoire à faire sur cette fenêtre de Lescot, depuis le jour où, selon toute apparence, Catherine de Médicis en commanda l'usage à ce nommé Chambiche, jusqu'au temps où Perrault, non sans de longs combats, dut l'employer, par ordre, dans les soubassements de sa colonnade et de sa façade du midi.

Soit que la reine fût rebutée par cette nécessité de raccorder plus ou moins ce qu'elle voulait faire à des constructions existantes et à des plans consacrés, soit que son fils, entré dans sa quinzième année, commençât à contrarier ses projets, on la vit, vers 1564, se prendre d'indifférence pour les travaux du Louvre et former le dessein de construire pour elle seule, et entièrement à neuf, un palais plus magnifique et plus complet.

En dehors de la ville, immédiatement au delà des remparts, était un vaste terrain, nommé la Sàblonnière^ couvert de fabriques de poteries et de fours à briques, qui, depuis les temps les

plus reculés, avaient fourni presque toute la tuile employée à couvrir Paris. Sur une partie de ce terrain, le sous-intendant des Essarts, en 1342, et sur l'autre, à une époque plus récente, Nicolas de Neuville de Villeroi, s'étaient bâti chacun une maison de plaisance assez considérable; puis, en 1518, François Ier , par voie d'échange, avait acquis ces deux maisons à la couronne. Catherine les fit raser ainsi que quelques tuileries voisines, et sur le terrain on commença la construction de son palais et la plantation d'un immense jardin. Pendant cinq ou six ans, elle poursuivit son œuvre avec cette activité fiévreuse qu'elle portait par moments aux affaires. Ne logeant que rarement au Louvre, elle s'était ménagé, près de la rue Saint-Honoré, une petite habitation d'où elle allait sans cesse surveiller et presser les ouvriers. Mais un beau jour cette ardeur s'éteignit : elle venait d'apprendre d'un de ses astrologues qu'il lui fallait se méfier de Saint- Germain, qu'elle mourrait près de lui sous les débris d'une grande maison. C'en fut assez pour que la reine, non seulement ne mît plus les pieds à Saint-Germain en Laye, mais renonçât aux Tuileries, attendu que ce terrain sur lequel elle bâtissait, bien que situé hors la ville, dépendait de la paroisse

Saint-Germain l'Auxerrois 1. Elle fit suspendre les travaux et chercha dans Paris un autre lieu où porter sa demeure. Bientôt elle jeta les yeux sur l'ancien hôtel de Soissons, où plusieurs fils de France, depuis le temps de Saint- Louis, avaient fait leur résidence, et que Louis XII montant au trône avait cédé à une congrégation de filles repenties. Catherine parvint à déloger les saintes soeurs, et vers 1572 se mit à la besogne. Sans reconstruire l'hôtel de fond en comble, elle y fit de tels embellissements et de telles additions, qu'elle le transforma en un magnifique séjour. Il n'en reste, comme on sait, pas le moindre vestige, si ce n'est, contre la Halle au blé, cette grande colonne monumentale construite par Jean Bullant.

C'est en effet à l'ancien architecte du connétable, alors âgé de soixante ans au moins, que la reine avait donné la conduite de son hôtel de Soissons. Bullant s'y montra fidèle aux traditions de sa jeunesse et à ses allures françaises, ainsi qu'on en peut juger par les charmants

1. Les croyants à l'astrologie eurent grand soin de faire remarquer, après la mort de la reine à Blois, qu'elle avait rendu le dernier soupir entre les bras d'un prêtre nommé Saint-Germain, après le meurtre du duc de Guise, et, pour ainsi parler, sous les débris d'une r/randc maison.

dessins d'Israël Sylvestre et par une des vues microscopiques du grand plan de Gomboust. Il y avait environ huit ans que Bullant était au service de la reine : Catherine se l'était attaché, ainsi que Philibert Delorme, au moment où, renonçant au Louvre, elle avait commencé sa grande entreprise des Tuileries. Son choix n'était tombé cette fois ni sur un italien ni sur Lescot, nouvelle preuve que ce grand artiste avait dû jusque-là ne pas très bien vivre avec elle. La reine avait voulu que Delorme et Bullant, ces deux talents si divers, travaillassent en commun et sous sa direction, puis elle les avait spécialement chargés de certaines parties de l'édifice auxquelles chacun d'eux devait imprimer son cachet.

Delorme avait tracé le plan : ce plan, nous l'avons déjà dit, avait la forme d'un carré long; et, bien que les deux grands côtés dussent avoir en longueur soixante mètres de moins que le palais actuel, comme l'intérieur du parallélogramme se divisait en trois cours d'inégale grandeur entourées de portiques et de galeries, on peut dire que le plan comportait près de quatre fois plus de constructions qu'il n'en existe aujourd'hui. De tout ce vaste ensemble il n'y avait d'achevé, au moment où la reine

abandonna les travaux, que le pavillon central, les deux ailes ou galeries qui s'étendent à droite et à gauche, et les deux pavillons auxquels ces galeries aboutissent. Encore, de ces deux pavillons, un seul, celui du côté de la rivière, était complètement construit, l'autre sortait à peine de terre. Bullant en était l'auteur : Sauvai nous l'apprend, et, à défaut de son témoignage, on reconnaîtrait aisément l'architecte d'Écouen aux profils si purs et si exquis de ces deux ordres ionique et corinthien qui forment les deux premiers étages. Quant à l'étage supérieur, il a perdu tout caractère et toute originalité. C'était là qu'apparaissait, comme au Louvre, un certain souvenir de la première renaissance française. De grandes fenêtres en saillie sur le rempant du toit, richement encadrées et réunies à mi-hauteur par des motifs de sculpture, couronnaient élégamment l'édifice. Tout cela n'existe plus depuis la restauration de 1660, et a été remplacé parunattique aussi lourd que monotone, percé de petites fenêtres carrées.

Si cette restauration a maltraité Bullant, la partie confiée à Delorme, savoir le pavillon central et les deux galeries, a subi, sans contredit, une transformation plus complète en-

core. Le pavillon ne consistait alors que dans le corps avancé du pavillon actuel ; il était peut-être trop petit pour la longueur de la façade; démesurément agrandi, il est devenu une masse incohérente. Un dôme semi-sphérique, de la courbe la plus élégante, lui servait d'amortissement, on en a fait cette énorme calotte à quatre pans sous laquelle les quatre murs ont l'air de succomber. Nos regrets sont moins vifs en ce qui touche la suppression d'une double série de frontons bizarrement enchâssés les uns dans les autres, que Delorme avait fait régner au-dessus des arcades de ses deux galeries. C'était une de ces fantaisies dont il n'était pas assez sobre. Quant aux colonnes à tambours, une de ses combinaisons favorites, elles ont été conservées, sinon au premier étage du pavillon, du moins devant les trumeaux des deux galeries, et, grâce à la finesse des broderies qui les recouvrent, il n'y a qu'à s'en féliciter. Mais ce qu'il faut déplorer avant tout, c'est ce fameux escalier en spirale et à jour qui occupait tout l'intérieur du pavillon central, et que les contemporains appellent le degré le plus vaste, leplus aisé et le plus admirable qui soit au monde. C'était un chef-d'œuvre dans cet art de la coupe des pierres, où Delorme était vraiment

supérieur. Il fut abattu en 1660, sous prétexte qu'il obstruait l'entrée du vestibule et empêchait d'apercevoir, dès la cour, l'enfilade et la profondeur des jardins.

On se demande pourquoi la reine, en transportant ses maçons et ses sculpteurs des Tuileries à l'hôtel de Soissons, n'y conduisit pas Philibert Delorme, en compagnie de Jean Bullant ? Ceux qui prétendent que Delorme était mort dès 1570 en donnent une raison péremptoire ; mais s'il est vrai, comme d'autres le soutiennent, qu'il ait vécu jusqu'en 1577, on est réduit à supposer, ou qu'il était tombé en disgrâce, ou qu'à ces derniers temps de sa vie il n'était plus en état de présider à des travaux. Pour Catherine aussi, les constructions de l'hôtel de Soissons devaient être un adieu à l'architecture. Ce fut sa dernière entreprise, au moins dans l'intérieur de Paris. L'âge calmait son humeur inquiète. Sans cesser d'agrandir sa nouvelle demeure et d'ajouter à ses décorations, elle l'habita avec constance pendant près de quinze ans.

Lorsqu'elle mourut à Blois, aux premiers jours de 1589, il y avait vingt-quatre ans qu'elle n'avait, par elle-même, rien fait construire au Louvre. Il n'en faut pas conclure que, dans ce

quart de siècle, aucun travail ne s'y fût accompli. Charles IX et Henri III passent pour avoir entretenu, constamment et à grands frais, des' légions d'ouvriers. Mais, au lieu d'entreprendre quelque chose de considérable, ils ne furent occupés l'un et l'autre qu'à disposer pour leur usage ce palais à moitié délabré, à moitié inachevé. Aussi ne reste-t-il aucune trace de tout ce qu'ils ont fait : ces constructions de circonstance et de caprice, jetées comme au hasard, sans ordre et sans concordance, devaient nécessairement disparaître le jour où de grands travaux d'ensemble viendraient à être exécutés. Et pourtant il y avait dans ces ouvrages éphémères de gracieuses conceptions et des efforts de talent qui méritaient un meilleur sort. Ainsi, la Cour des Marbres, bâtie par Charles IX, sur l'emplacement de l'ancien Jeu de Paume de Charles V, du côté de Saint-Germain l'Auxerrois, devait être décorée de très fines sculptures ; et si, comme le veut une vieille tradition, probablement apocryphe, Jean Goujon, le jour de la Saint-Barthélémy, reçut la mort au Louvre, son ciseau de sculpteur à la main, c'est à la Cour des Marbres qu'il devait alors travailler, bien plutôt qu'aux façades de Lescot. Henri III,

de son côté, fit faire aussi des œuvres d'art. Son esprit était cultivé, et, malgré ses puérilités, il avait, comme sa mère, le goût des belles choses. Il ne construisit pas seulement des jeux de paume ou des manèges pour ses mignons, et des loges pour ses petits* chiens ; il consacra beaucoup de soins et d'argent à élever un grand portique, du côté de la rivière, en remplacement du mur crénelé servant de première enceinte au jardin de la reine, nommé depuis Jardin de l'Infante. Sauvai prétend même qu'il mit aussi la main au grand corps de logis méridional, interrompu depuis la mort de son père, et qu'il le conduisit jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'angle où finissait le reste du vieux Louvre. Ce fait n'est appuyé sur aucun autre témoignage. Quant au portique, c'est différent; il est souvent cité dans les écrits du temps comme une œuvre très élégante et très ornée. Il subsistait encore en 1656, comme on en peut juger par une des grandes vues d'Israël Sylvestre, où il est désigné sous le nom d'Orangerie. Il fut complètement détruit sous Louis XIV.

Ainsi, de toutes les constructions de Charles IX postérieures à 1565, et de toutes celles de Henri III, à l'exception d'une petite partie de

l'aile méridionale, s'il est vrai qu'il s'en soit occupé, rien n'est parvenu jusqu'à nous.

Mais nous touchons à un règne où le Louvre va recevoir des accroissements, sinon toujours irréprochables, du moins de plus longue durée.

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