‹ Le Louvre et le nouveau LouvreChapitre 8 sur 20 · LE LOUVRE SOUS LOUIS XIL · texte numérisé non relu

LE LOUVRE SOUS LOUIS XIL

Henri mort, les travaux s'arrêtèrent. On continua seulement certains ouvrages qu'un complet abandon aurait laissés en trop grande souffrance, mais sans rien entreprendre à nouveau. Au bout de trois ou quatre ans, la régente, se croyant mieux assise et commençant à jouir du pouvoir, voulut se donner à son tour ce royal amusement de bâtir. Elle fit alors comme Catherine, elle laissa là le Louvre et s'en alla se fonder un palais à l'autre bout de Paris, sur les terrains de l'ancien hôtel Luxembourg. Moins inconstante en ces sortes d'affaires que la veuve de Henri II, elle ne changea ni de projets ni d'architecte, et son œuvre parvint régulièrement à son terme. Dupeirac étant mort, elle

avait donné sa confiance, non comme le feu roi à Thibaut Métézeau, mais à un homme qui ne valait pas moins et qui est resté plus célèbre, Jacques de Brosses. Celui-ci, sans renoncer aux traditions de notre ancienne école à laquelle il appartenait, et sans se lancer dans les nouveautés de Yordre colossal, fit pourtant à la reine une importante concession. Il appareilla son édifice à la manière florentine et le couvrit du haut en bas de bossages, afin de lui donner un certain air de ressemblance avec le palais Pitti, où Marie avait passé sa jeunesse. Chaque chose est bonne en son pays. Sous nos grands toits d'ardoise il faut de la sculpture, des effets accidentés, du mouvement, de la vie ; mettre, comme au Luxembourg, ces masses sombres et uniformes en contact avec un appareil où ne peut se glisser aucun motif sculpté, c'est se priver de tout contraste, se condamner à la monotonie. Aussi, malgré de grandes qualités de style, malgré l'imposante ampleur de la pensée et le rare mérite d'une régularité parfaite, le palais de de Brosses a-t-il, dans son aspect, quelque chose de lourd et de bâtard. Ce n'est ni la fierté robuste d'un palais florentin, ni la spirituelle majesté d'un vrai palais français. Pendant qu'on travaillait au Luxembourg, le

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Louvre était tombé à l'état d'abandon, à peu près comme sous la Ligue ; mais Richelieu fut à peine au pouvoir que tout changea de face. Il entrait dans ses desseins que le roi, laissant sa mère préparer sa propre demeure, reprît grandement et royalement les travaux de son Louvre.

Le feu roi n'avait rien fait dans le Louvre proprement dit : ses efforts s'étaient constamment portés au dehors. S'il eût vécu, une fois les Tuileries achevées, c'est-à-dire prolongées vers la rue Saint-Honoré, où tout était encore à faire, sa galerie sculptée au dehors et décorée au dedans, il est probable qu'il se fût tourné vers le cœur même du palais, vers cette cour du Louvre, restée depuis Henri II dans un délabrement qui empirait chaque jour. Richelieu voulut qu'immédiatement ce fût de ce côté qu'on se remît à l'ouvrage. Il y voyait, pour faire honneur au roi, une occasion meilleure que le simple achèvement des projets de Henri IV. Ces projets avaient d'ailleurs perdu une partie de leur utilité première. Les Tuileries n'étaient déjà plus hors Paris. Sous la pression d'une population toujours croissante, l'ancien rempart avait en partie disparu pour faire place à des maisons. La ville s'étendait au delà

du palais de Catherine, comprenant dans son enceinte non seulement les parterres plantés par cette reine, mais les longues allées, les bosquets et les immenses treillages que Henri IV y avait ajoutés. On creusait les nouveaux fossés de la ville au bout de ce vaste jardin que Lenôtre, cinquante ans plus tard, devait planter à nouveau. Ces fossés ont subsisté pendant plus d'un grand siècle et même après que le Cours-la- Reine et les Champs-Elysées furent à leur tour enclavés dans Paris, et c'est pour perpétuer ces souvenirs par une sorte de respect historique, qu'en 1760, Gabriel, chargé de dessiner la place Louis XV dont il venait d'élever les façades, eût l'ingénieuse idée de construire, alentour, comme une ceinture de fossés d'un dessin vigoureux et simple ; décoration à la fois symétrique et accidentée qui encadrait si bien cette noble place, qui vient d'être détruite avec une précipitation tout au moins regrettable, sans que personne puisse expliquer pourquoi !

Henri IV, à l'aspect nouveau que Paris avait pris moins de quinze ans après sa mort, se serait peut-être tout le premier détourné de ses anciens projets. Le cardinal avait plus d'un motif pour en préférer d'autres et pour concentrer les travaux dans l'enceinte du vieux Lou-

vre. C'était là comme le berceau de la royauté française ; il voulait y porter cette grandeur et cet éclat qu'il rêvait pour la royauté elle-même ; puis il était bien aise de nettoyer et de remettre à neuf ce quartier de Paris, où lui-même il méditait déjà de placer sa somptueuse demeure.

Une fois le parti pris d'achever le Louvre de Henri II, on se mit à démolir pour faire place aux constructions nouvelles. Il ne restait du vieux palais que deux corps, de logis, celui de l'est et celui du nord : on commença par celuici. On jeta bas ces tours et ces tourelles qui sont encore indiquées dans les plans de Quesnel et de Vassalieu, et ces longues tonnelles du grand jardin du nord, dont ces mêmes plans nous donnent aussi l'image. Il fallut enfin sacrifier l'escalier de Raymond du Temple, cette vis merveilleuse, chef-d'œuvre bien malade, mais pourtant encore debout. Le sol ainsi rasé, qu'allait-on faire? Fallait-il, comme Lescot, se maintenir sur les fondements du bâtiment démoli, fallait-il au contraire changer et agrandir le plan?

Les travaux étaient confiés à un homme qu'affectionnait le cardinal, dont il avait éprouvé les talents, et qu'il devait bientôt met-

tre à la tête de deux autres grandes constructions, la Sorbonne et son propre palais. Récemment revenu d'Italie, Lemercier n'en avait rapporté aucun engouement dangereux; c'était un esprit judicieux et solide, capable de trouver belles les choses qu'il n'avait point faites, un peu froid, mais sans l'ombre de vanité ni de charlatanisme. Il admirait sincèrement les façades de Lescot, et, s'il avait pu suivre son penchant, il eût sans doute achevé l'édifice sans s'écarter de ses proportions primitives. Mais ce projet modeste n'avait aucune chance d'être agréé. Depuis que les parties accessoires du palais avaient pris cette immense étendue, la partie principale pouvait-elle conserver ses anciennes dimensions ? Puis la politique ne disait-elle pas qu'il fallait au roi de France le plus grand palais de l'Europe? On ne pouvait donc plus songer au petit Louvre de Lescot.

Mais dans un nouveau plan, d'une grandiose échelle, comment tirer parti de ces deux bâtiments non achevés à leurs extrémités, ne pouvant se raccorder à rien, et dont la forme en équerre devait produire dans toute composition régulière l'effet le plus gauche et le plus disgracieux? D'un autre côté, comment se décider à détruire ces ravissantes façades qui depuis

soixante ans excitaient une admiration unanime ? Le cardinal lui-même ne l'aurait pas osé. Le mercier tira tout le monde d'embarras en proposant un moyen terme qui permettait, sans toucher à ces deux façades, de bâtir un palais quatre fois plus grand que celui de Lescot. Pour cela, il ne s'agissait que de continuer chacun des deux corps de logis déjà bâtis, de les conduire jusqu'au double de leur longueur, en reproduisant exactement sur la partie prolongée l'architecture de la partie existante, puis de faire du côté de l'est et du côté du nord, pour compléter le quadrangle, deux autres corps de logis égaux aux deux premiers. Par ce moyen, on doublait l'étendue des bâtiments et on quadruplait la superficie de la cour ; au lieu d'un arpent, elle allait en avoir quatre. La seule innovation que se permettait Lemercier était d'ajouter aux quatre grands pavillons du plan primitif, dont un seul, celui de l'angle sudouest, était déjà bâti, quatre autres pavillons de même importance et de même hauteur, placés au centre de chacune des quatre façades, et destinés à interrompre l'uniformité de ces lignes si longuement prolongées. L'addition de ces quatre pavillons avait un autre avantage : elle fournissait à Lemercier le motif naturel de

quatre grands vestibules donnant des accès faciles et commodes dans le palais. Un seul de ces vestibules, celui de l'ouest, a été exécuté par lui, et avec un rare bonheur ; il est vrai qu'on peut y reconnaître une réminiscence assez peu déguisée de l'entrée du palais Farnèse.

Le projet de Lemercier fut bien vite approuvé, et aussitôt on se mit à l'œuvre. La première pierre de l'achèvement du Louvre, cérémonie si souvent renouvelée depuis, fut posée parle roi en grande solennité, le 28 juin 1624, et bientôt s'élevèrent les premières assises du pavillon qui fait face aux Tuileries. Ce pavillon, dit de V Horloge* eût été un pavillon d'angle dans le plan primitif; il devenait dans le nouveau plan le pavillon central de l'aile occidentale l.

Scrupuleux observateur des idées de Lescot, Lemercier, pour composer ce pavillon, s'était inspiré des dispositions principales du pavillon

1. Lemercier avait, comme on voit, commencé ses travaux à partir de l'escalier d'Henri II, au pied duquel le roi avait rendu le dernier soupir; escalier contigu au pavillon de l'Horloge, et qui a été reproduit par Lemercier de l'autre côté du pavillon. C'est donc à tort que ce pendant de l'escalier d'Henri II est appelé aujourd'hui escalier d'Henri IV, puisqu'on n'a entrepris de le construire que dans la quinzième année du règne de Louis XIII.

du Roi, c'est-à-dire du pavillon de l'angle sudouest, en façade sur la rivière. Il l'avait même exactement copié pour son élévation du côté du couchant; mais, du côté de la cour, il avait bien fallu chercher plus de richesse pour se mettre en harmonie avec le reste de la façade. Aux étages inférieurs, les avant-corps de cette façade lui avaient fourni les motifs de sa décoration; mais au dernier étage, ne voulant pas laisser vides les trumeaux des trois grandes ouvertures à plein cintre pratiquées par Lescot, force lui fut d'inventer, et il imagina de grouper deux à deux, en guise de colonnes accouplées, huit grandes figures de femmes cariatides. Ces figures soutiennent trois frontons concentriques de forme différente et enchâssés les uns dans les autres, disposition bizarre, peu digne du bon esprit de Lemercier. Quant aux cariatides, elles sont, comme on sait, le chefd'œuvre du ciseau de Sarazin, et, quoique bien inférieures au modèle qui les a probablement inspirées, c'est-à-dire aux cariatides de Jean Goujon *, quoique leurs dimensions un peu trop colossales et la lourdeur du dôme qu'elles

1. Placées sous la tribune de la salle des Gardes, aujourd'hui dite la salle des Cariatides.

soutiennent puissent donner lieu à de justes censures, on ne peut méconnaître qu'elles couronnent le pavillon d'une façon imposante et hardie, sans jeter un trop grand trouble dans l'aspect général du monument.

Encore un coup, ce fut là tout ce queLemercier se permit d'inventer. Depuis ce pavillon central jusqu'à l'extrémité nord-ouest de la façade, il ne fit autre chose que de reproduire fidèlement, trait pour trait, comme l'eût fait un disciple soumis, le modèle que lui avait laissé Lescot. Puis à l'angle de cette façade, ainsi complétée, il construisit un pavillon exactement semblable au pavillon du roi, et enfin il commença, toujours sur le même patron, l'aile en retour du côté du nord. Mais il ne la conduisit qu'à moitié environ de sa longueur, vers la naissance du vestibule, et jusqu'au premier étage seulement. Les travaux en étaient là, en 1643, lorsque Louis XIII mourut ; on en peut voir l'indication précise dans une jolie planche d'Israël Sylvestre, intitulée : Vue et perspective du dedans du Louvre faict du règne de Louis XIII.

Les travaux de ce règne avaient eu deux sortes de résultats. D'une part, ils avaient fixé d'une manière irrévocable les dimensions

futures du palais. Cette aile occidentale achevée dans toute sa longueur, cette amorce de l'aile septentrionale correspondant à ce qu'il y avait de fait du côté du midi, c'en était assez pour qu'il fût désormais impossible, soit de r^enir à de moindres proportions, soit de chercher encore à les étendre. D'un autre côté, ces travaux avaient donné pour ainsi dire une consécration nouvelle aux façades de Lescot, et assuraient dans l'avenir leur inviolabilité. C'est là un vrai service rendu par Lemercier, service d'autant plus estimable que ni de son temps ni peut-être à aucune époque, soit plus ancienne, soit plus récente, on ne trouverait beaucoup d'artistes disposés à se mettre ainsi à la gêne et à descendre à un rôle si modeste pour respecter les chefs-d'œuvre d'autrui. Mais, tout en rendant justice à cette abnégation, il faut qu'on nous permette de dire que Lemercier, avec les meilleures intentions du monde, n'a sauvé que la vie matérielle de ces précieuses façades, et que, quant à leur vie morale, à leur âme pour ainsi dire, à cette beauté qui naît de la justesse et de l'harmonie des proportions, il en a fait presque aussi bon marché que s'il les eût grossièrement mutilées. On ne conserve pas un monument en l'allongeant ainsi, en l'é-

tirant, en le passant en quelque sorte au laminoir. Si Lescot revenait au monde et qu'on lui dît : « Voilà votre œuvre, » il se révolterait. Laquelle de ses idées trouverait-il intacte et respectée ? Il avait pu, sans s'exposer à la moindre monotonie, donner à toutes ses façades une même ordonnance; trois avant-corps encadrant deux parties rentrantes, c'était un élément de variété en même temps que de symétrie, et, en répétant cette disposition dans une aussi sobre mesure, il était sûr de son effet ; mais il croirait rêver en trouvant sur chacune de ces façades six avant-corps au lieu de trois, et entre chacun de ces avant-corps, ces trois fenêtres, toujours les mêmes, répétées seize fois de suite ; puis, par comble de disgrâce (ce qui n'est plus du fait de Lemercier), ses pavillons d'angles rasés, et sur trois des côtés de la cour ses façades surélevées ! Les idées de ce grand artiste ont donc été dénaturées en longueur par les uns, en hauteur par les autres, à qui mieux mieux, et pourtant telle était leur puissance native, qu'elles triomphent de cette double épreuve, et conservent, même en si triste condition, un attrait et un charme indicibles, comme un vin généreux qui, même étendu d'eau, laisse encore deviner son bou-

quet et sa saveur. Que si dans ce mélange on veut retrouver aujourd'hui quelque chose de pur, il n'y a qu'un moyen, tourner le dos aux nouvelles façades, et se rapprocher assez de celles que sculpta Jean Goujon pour ne plus voir au delà. On sent alors au bout de quelques instants se condenser, se raffermir tout ce qui semble lâche et détendu dans ce grand ensemble factice, et peu à peu on se fait une idée du rythme délicat, mais fortement accusé, qui eût réglé tout l'édifice s'il fût resté tel qu'il avait été conçu.

Dans nos idées modernes, nous aurions conservé ces deux ailes telles qu'elles étaient, comme un chef-d'œuvre inachevé et un spécimen à jamais respectable du goût exquis de nos pères. Nous les aurions soignées, consolidées et fait vivre artificiellement pour l'exemple et l'admiration des siècles à venir. Ce sont là des soins et des devoirs qui n'appartiennent qu'aux époques critiques et impartiales, sans passion et sans action. La France n'en était pas là sous Richelieu. Elle marchait, elle allait en avant. Quel que soit notre zèle pour nos vieux monuments, et dût le Louvre en souffrir de nouveau, si nous pouvions choisir, nous aimerions mieux marcher.

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