‹ Le Louvre et son histoireChapitre 19 sur 67 · HENRI III ET LA LIGUE · texte numérisé non relu

HENRI III ET LA LIGUE

Le seizième siècle ressemble quelque peu à ces poignards italiens, dont le manche est ciselé avec un art infini, mais qui cachent dans leur gaine non moins attrayante une lame aiguë et quelquefois empoisonnée. Le crime se mêle trop souvent aux raffinements de l'élégance et du luxe. Il y a moins de brutalité qu'au moyen âge, il y a plus de perfidie. Le poison, le fer, les armes à feu sont employés par les partis et même par les états, pour se défaire d'un ennemi dangereux, Charles VIII et Louis XIl auraient été empoisonnés par décret du conseil secretde Venise. François de Guise est atteint parlepistolet de Poltrotde MéréjColignyparl'arquebuse deMaurevel; Henri III et Henri IV succomberont sous le poignard de deux fanatiques. Le Louvre présente, à la fin du siècle, un égal mélange de luxe et de violence. On y donne des fêtes éblouissantes entre le massacre et l'émeute, dans les accalmies qui suspendent les tempêtes politiques et religieuses.

Henri III, malgré la bravoure dont il avait fait preuve, est un prince efteminé, parfumé, frisé, portant des boucles d'oreilles, couvert de pierreries, recherché dans son linge et ses vêtements. 11 veut le premier qu'on le traite de majesté, et dans les rues, il joue au bilboquet. S'il sort du Louvre en carrosse, et c'est alors une nouveauté qu'un prince en carrosse, on dit qu'il se rend chez les orfèvres du Palais ou qu'il va chercher des petits chiens en ville. Sous son règne,

OÙ les guerres civiles se succèdent, il trouve du temps et de l'argent pour ■ les fêles; il n'en trouve pas pour les constructions. Tandis que la reinemère, abandonnant les Tuileries inachevées, est allée se fixer à l'hôtel de Soissons, rebâti par Bullant, le roi fait seulement exécuter en 1582 et en 1583 quelques travaux au « bâtiment neuf au Louvre ». En 1583, il fait construire une salle dans le jardin. Aux abords du château, des engins, des matériaux, des marbres destinés à son achèvement attendent leur mise en œuvre, sous la garde de Nicolas Boullenger. En 1582, Baptiste Androuetdu Cerceau, fils de Jacques, remplace Pierre Lescot décédé; il est chargé de réclamer ses plans à ses hériliers; mais il n'a pas à en faire usage. Henri 111, dans un de ses accès de piété, voulut faire édifier en 1586 une grande cTiapelle du coté de la Seine. Elle devait avoir neuf toises de large sur quatorze de longueur. Des plansetdes devis furentdressés dans ee but par Bu Cerceau, Guillain, Chambiges et d'autres; mais ils ne furent pas réalisés. Depuis la destruction de la chapelle, qui avait été remplacée par le tribunal de la salle des Cariatides, on se contentait de l'oratoire de l'antichambre de la reine, de la chapelle de l'hôtel de Bourbon et dans certaines circonstances, la cour se rendait à la paroisse du Louvre, à Saint-Germain l'Auxerrois, décoré d'un jubé édifié par Lescot et sculpté par Goujon. C'est là que le roi conduit à la messe, le G janvier J578, une demoiselle de la cour proclamée reine de la fève. 11 était, dit un contemporain, « désespérément brave, frisé et goldronné » ainsi que ses mignons qui le suivaient.

Quelques années plus tard, ce prince, fantasque jusque dans ses dévolions, prend part à une procession de flagellants, enveloppé dans un grand sac blanc, et portant un fouet à sa ceinture. Les pages et les laquais s'en amusent, et s'avisent de contrefaire la procession royale en se promenant, dans la salle des Cariatides, la tête couverte de leurs mouchoirs dans lesquels ils avaient fait de petits trous pour les yeux. Ce que le roi ayant appris, il les fit tous fouetter, au nombre de cent vingt, dans la salle même qui avait été le théâtre de leur parodie. Superstitieux et crédule, il rêva une nuit qu'il était dévoré par les animaux féroces de sa ménagerie ; dès le lendemain, les lions, les ours,

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les taureaux qu'il y entretenait furent tués, par ses ordres, à cuups d'arquebuse.

Les combals simulés sont toujours en vogue. A en croire Brantôme,

Flagellants; d'après une gravure du temps, couscrviic à la niljliotliciiuo ualiniialc. Vers le milieu, se trouve le roi, portant une croii eu forme do sceplre.

on combat à la barrière dans la salle basse du Louvre ; les hommes de guerre y affluent, et l'on remarque parmi eux un « gentil cavalier i>, qui, selon la mode ancienne des « soldats aventuriers », a une jambe chaussée et l'autre nue. En septembre 1581, à l'occasion des noces d'un des mignons du roi, le duc de Joyeuse, avec Marguerite de Lorraine, sœur de la reine, le jardin fut converti en une grande lice, où le roi prit part à une joute de « quatorze blancs contre qualorzejaunes b, à huit heures du soir, aux flambeaux. Le lendemain, on y combattit à l'estoc, à la pique, au tronçon de la lance, à pied et à cheval. Les joutes se terminèrent par un ballet de chevaux d'Espagne, admirablement dressés, manœuvrant au son et à la cadence des trompettes et des clairons. Des concerts de voix déliées se firent entendre également et furent suivis de « feux artificiels, qui scopetèrent et brillèrent avec incroyable épouvantement et contentement de toutes personnes qui les virent ». Ces feux, sans doute dirigés par l'astrologue de la reine Ruggieri, causèrent le dernier jour l'incendie d'une grange, où

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étaient abritéK les chariots et les harnais de galères et d'animaux, qui avaient servi pour les joutes.

Les noces du duc de Joyeuse furent célébrées avec un éclat incomparable. Jamais on n'àvail vu pareil luxe a d'accoutrements, en toiles d'or et d'argent, » enrichis de passements, de « guimpures, » de broderies d'or et d'argent, de pierreries et de perles. Les mascarades, les concerts, les bals et les ballets alternaient avec les joutes et les tournois ; on dit que le roi y dépensa 1 ,200,000 écus. Dix- sept festins furent donnés de suite par Henri 111, les princes et les princesses. Le cardinal de Bourbon convia la cour à l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Un bateau superbe, en forme de char triomphal, devait la transporter du Louvre à l'autre bord de la Seine; il aurait été traîné par des barques, chargées de musiciens, et qui avaient l'apparence de divinités aquatiques et de monstres marins. Mais ce spectacle, auquel 50,000 personnes étaient venues pour assister sur les berges, manqua son effet; toutes les machines ne purent fonctionner, et après quatre heures d'attente, le roi et sa cour furent obligés de se rendre à Saint-Germain des Prés en coche.

Le ballet, que la reine-mère ftt représenter dans la grande salle de l'hôtel de Bourbon après le festin qu'elle donna au Louvre, eut un succès non pareil. Jamais on n'en avait vu de plus beau, de mieux ordonné, de mieux exécuté. Baltasarini, dit Beaujoyeux, valet de chambre de la reine, l'avait réglé; son aumônier, La Chesnaye, en avait écrit les vers, Beaulieu la musique; Jacques Patin en avait peint les décors. Des bocages, illuminés de lampes d'or en forme de navires, des grottes, un jardin artiiîciel planté d'arbustes exotiques, au fond duquel on apercevait la silhouette d'une ville et de ses clochers, des nuées toutes pleines d'étoiles, se dressaient sur divers points de la vaste salle, entourée de deux galeries superposées, où l'on accédait par quarante escaliers à vis. Les gardes avaient peine à contenir la foule innombrable qui s'y pressait. Le roi, les reines et les princes étaient assis sur une estrade peu élevée, à l'une des extrémités de la salle. Le spectacle, qui commença à dix heures du soir, se composait de chants, de danses, de symphonies, d'entrées de tritons, de satyres

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et dû nymplies, de musiciens, de chars, de fontaines et d'autres ma-

chines mouvantes. Mercure et Jupiter descendent dos nuées et vont combattre la magicienne Circé, qui relient, une verge d'or à la main,

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des nymphes enchantées dans son jardin. Des demoiselles de la reine, en dryades vêtues à l'antique de loile d'or verte, font le tour de la salle sur un char, en forme de rocher couvert d'arbres. Elles sont précédées de sept joueurs de flûtes. Puis, c'est un superbe chariot, traîné par un serpent et revêtu de trophées d'armes, de livres et d'instruments de musique, escorté de quatre filles, en bleu céleste semé d'étoiles d'or bruni , représentant les Vertus ; et sur ce chariot , M"° de Chaumont, se tient debout, costumée en Minerve, au milieu de cent flambeaux de cire blanche. Les instruments, les voix, les orgues douces se font entendre; puis Minerve, après un discours au roi, se tourne vers les nuages, et invoque Jupiter en ces termes :

Descends, Père, ici-bas, qui nages dans les flots De la nue argentée, où je te vois enclos Regarder les mortels; fais, père, qu'elle s'ouvre. Et flamboyant d'éclairs, ton visage découvre !

Le tonnerre gronde ; Jupiter descend. A la tôle des satyres et des dryades, il assiège le jardin de Circé et s'empare de sa baguette. Tous les acteurs du ballet, à la suite d'une marche triomphale, font la révérence au roi. Alors, la jeune reine, les princesses, les dames et les demoiselles, offrant des présents d'or avec des devises aux seigneurs, ouvrent avec eux le bal qui dure jusqu'à trois heures et demie du matin. Les filles de la reine-mère y « reluisent, selon Brantôme, comme estoiles au ciel en temps serein ».

Les bals du Louvre étaient célèbres dans toute l'Europe. Don Juan d'Autriche vint exprès de Flandre pour assister à l'un d'eux; accompagné de son ami Octave de Gonzague, il se glissa sous un déguisement dans la grande salle des fêtes, vit danser toute la cour, et « s'en retourna ravi, » à franc étrier, comme il était venu. L'hiver de 1577 à 1578 fut particulièrement animé. On y donna de plaisantes mascarades, représentant des gens de village et des foulons, qui portaient sur leurs targes des devises en vers, bien dignes de la licence des mascarades. Après la fête des Rois, il y eut des bals tous les soirs dans la grande salle, « en grande pompe et magnificence ». Henri 111 y pre-

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nait part avec entrain. Aux noces du marquis de Noménie, frère de la reine, il avait « dansé tout le long chi jour avec allégresse b . En lô80. il fut très malade pendant l'été, et son médecin n'hésita pas à attribuer l'altération de sa santé rf aux veilles et aux excès des jours gras, où il avait passé les nuits entières à mommer et à masquer et autres exercices peu convenables à sa santé. » 11 n'en con tinua pas moins; en 1585, il prt^iide un festin magnifique offert aux ani bassadeurs d'Angleterre qui lui ont apporté de la part de la reine Éli'.a beth un collier de l'ordre de la Jarretière, valant 100,000 écus; en 1587, on nous le représente, aux noces du duc d'Épernon, « ballant en grande allégresse, » avec un chapelet de tôtes de morts pendu à- sa ceinture.

Le caractère du roi présente des contrastes étranges comme celui de sa cour et de son époque, où la dissolution des mœurs se juxtapose aux pratiques religieuses, où l'on poursuit le plaisir avec autant d'ardeur que la pénitence. En 1576, Henri III parcourt toute la ville en carrosse avec la reine, Louise de Lorraine, pour faire une rafle de chiens damerets; quelques jours plus tard, il visite les monastères avec elle; son carrosse se rompt, et tous deux doivent faire une lieue à pied, par a un despiteux temps, » pour rentrer au Louvre à minuit. Le mardi gras de l'année 1584, il sort du château avec ses mignons, à cheval et en masque, galopant dans les rues de Paris, « à bride avalée, » renversant les uns, battant les autres à coups de perche, courant toute la nuit les fêtes et les assemblées des hôtels particuliers. Le jeudi saint, il suit dévotement, en longue cagoule de toile blanche, la procession des pénitents, qui visite dans la nuit les quatre-vingts églises de Paris.

et de Pologne et celle qu'il eapéi (cuir, avec la légende Mareel Kllim la dernière est au ciel.

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Dans les fêles comme au conseil, des querelles éclatent entre gentilshommes, et se terminent souvent au dehors par des duels sanglants. Au milieu d'un grand bal du Louvre, Bussy d'Amboise provoque Gramont. Leurs amis prennent fait et cause pour eux. Le roi est obligé de les faire venir dans sa chambre, et de leur adresser « une belle remontrance » sur les querelles qui journellement se produisent, môme en son château et près de sa personne. L'ordonnance qu'il rendit ensuite pour les réprimer fut aussi mal observée, dit L'Estoile, que le sont généralement en France toutes les ordonnances. Les duels, auxquels prenaient part les témoins, continuèrent, et l'on vit plus d'une fois les gentilhommes mettre l'épée à la main et lever le pistolet dans les cours et aux abords du Louvre.

Il règne d'ailleurs une singulière liberté dans le château, théâtre de tant de fêtes, d'intrigues et de discordes. Courtisans et bourgeois y circulent; les fous du roi et des princes y coudoient les plus grands personnages. Le roi joue avec qui se présente, et se laisse gagner 30,000 écus à la prime et aux dés par une bande d'Italiens. Il mange parfois dans sa salle, à huis ouvert, comme le jour où il veut démentir le bruit qu'on avait fait courir de sa maladie. Parmi ceux qui veulent entrer dans la salle se trouve le cardinal de Lorraine, que le fou Chicot interpelle en ces termes : — Tu vas voir comment se porte ton homme. Viens, viens, je t'y mènerai... je me donne au diable s'il ne mange comme un loup. — Une autrefois, le roi et les grands s'amusent des saillies mordantes d'un jeune marchand de Paris, nommé Fœillet; mais le marchand, mis en verve par des rires qu'il provoque, s'avise de traiter de voleurs et de larrons les conseillers les plus accrédités du roi; celui-ci, trouvant que la plaisanterie dépasse les bornes, fait conduire Fœillet au Fort l'Évêque, oij il est fouetté cruellement. Henri III, du reste, manque parfois de sang-froid et de dignité; il s'oublie jusqu'à frapper du poing et du pied quelques-uns de ses ministres ou de ses magistrats; ceux-ci peuvent encore se féliciter, lorsqu'en pleine salle du conseil et d'audience, ils ne reçoivent de lui que des « injures atroces ». En 1587, les membres du parlement menacent de ne plus rendre la justice, parce que leurs

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