IK LE LOUVRE
tranl, elle se peignait et s'iiabillail. Elle gagnait ainsi l'heure du diner, qu'elle prenait dans son petit cabinet. Les plats lui étaient apportés par des galopins de cuisine, précodes d'un des maîtres d'hôtel, un bâton à la main; un autre enlevait leurs couvercles d'argent, et faisait remporter ceux que la reine ne choisissait pas. Celle-ci se servait elle-même, changeant souvent de serviettes qu'elle prenait dans une grande nef d'argent, placée sur la table et qui en était remplie. Un évêque disait le bénédicité et les grâces, et des gens de toute condition étaient admis dans la salle où Anne prenait son repas. Parfois, elle avait à sa table ses fils et ses belles-filles ensembleou séparément; et ces jours-là, le service se faisait sans apparat. Ensuite, elle recevait, tenait le cercle, comme on disait, ou montait en carrosse pour aller visiter des religieuses. Le soir était venu; c'était le moment du conseil ou du petit cercle. Après avoir passé une heure dans son oratoire, elle soupait à onze heures, et causait avec ses femmes, jusqu'à ce qu'elle se mît au lit, à minuit ou à une heure.
Le calme de ses appartements ajoutait à la quiétude dans laquelle elle se complaisait; ils ouvraient au midi et à l'est sur les parterres du nouveau jardin; de la large fenêtre de son cabinet, la vue se reposait sur la Seine et son tableau mouvant, mais silencieux. On était loin du tumulte de la grande cour, toujours remplie de gardes et de courtisans, qui présentait un aspect disparate avec ses façades achevées, ses parties anciennes et ses bâtiments en construction. Bien que l'Anglais Evelyn ait comparé, en 1644, Paris à un anneau dont le Louvre serait le diamant, celui-ci ne méritait d'être admiré que dans quelques-unes de ses parties. Une partie du corps de logis de Le Mercier était couvert vers l'ouest; mais le pavillon d'angle nordouest ne s'élevait pas au-dessus du premier étage, l'aile gauche sortait à peine de terre. Le vieux bâtiment féodal de Philippe-Auguste existait encore à l'est, avec sa porte, toujours flanquée de tours, toujours ornée des statues de Charles V et de Blanche de Bourbon, sa voûte longue et sombre, la principale entrée du château, i meilleure, disait un ambassadeur, pour la porte d'une prison que pour la maison d'un si grand prince. » Le Petit, dans son Paris ridicule, si-
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gnalait « les murs si mal rangés et par l'antiquité tout rongés », le mélange de l'ardoise et du plomb sur les toitures, les pavillons inégaux de hauteur. Une masse sombre, rébarbative, hérissée de tours
n iOïïO-, d'aprÈa Israël SUvostrc.
à l'extérieur, s'avançait presque au milieu du quadrilatère que devait former le plan de Le Mercier. Ce vieux débris féodal devenait un anachronisme. La marche ascendante de la royauté allait renverser ce dernier obstacle ; Richelieu avait détruit l'aile du nord, avec l'oscalier à vis de Charles V; il appartenait à Mazarin et à Louis XIV, vainqueurs des résistances aristocratiques de la Fronde, de porter le dernier coup aux restes de la féodalité dans le Louvre comme ils en avaient abattu la puissance dans le royaume.
Les circonstances n'avaient jamais été plus favorables. Les troubles intérieurs étaient apaisés depuis plusieurs années; des traités honorables venaient de mettre fin à vingt-cinq années de guerres étrangères. Mazaiin avait le goût des belles constructions, comme Louis XIV en avait l'instinct; le cardinal l'avait prouvé dans son palais; il devait aussi le montrer en léguant une somme importante pour la fondation du collège monumental des Quatre Nations. La paix laissait des fonds disponibles, qui pouvaient être utilisés pour attester par des
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édifices nouveaux l'éclat de la couronne. Dès 1G57, Mazarin décidait l'acquisition de l'hôtel de Longueville, dont l'emplacement était nécessaire à ses desseins; en 1658, il projetait de consacrer chaque année 300,000 1. à la continuation des travaux du Louvre. Ces travaux furent con-imencés dans la première semaine de juillet 1659. La Gazette en attribua tout l'honneur à Mazarin, qui avait donné des ordres au surintendant des bâtiments, de Ratabon, pour faire continuer vers l'est l'aile méridionale construite en grande partie sous Charles IX. « La gloire et la perfection de ce superbe et majestueux édifice, qui sera le plus magnifique de la chrétienté, ajoutait la Gazette, n'ont pas moins été réservés à cet incomparable ministre que l'agrandissement et le repos de l'État. »
Le Mercier était mort en 105-1. Le Vau, sou successeur, avait fait ses preuves; il avait construit pour Fouquet le splendide château de Vaux, pour lequel rien n'avait été épargné; il avait élevé l'hôtel Lambert, décoré de peintures par Le Sueur. Secondé par son élève d'Orbais, il reprit les travaux interrompus de l'aile du nord, tandisqu'il poursuivait l'aile du midi vers l'est. Le premier obstacle qu'il devait rencontrer de ce côté était la vieille tour ronde qui flanquait l'angle sud-est de l'ancien Louvre, et dont le toit aigu et les flancs rugueux, en s'accolant à la façade de Lescot, semblaient faire obstacle à son développement, comme la dernière résistance du passé à la poussée des idées nouvelles. Sur l'emplacement de cette tour, se dressa un pavillon central, analogue à celui de Le Mercier, mais moins massif et moins élevé. Tout en se conformant, dans la continuation de l'aile et dans le pavillon de l'angle sud-est, au dessin primitif de Lescot, Le Vau attestait l'originalité de son talent dans la disposition de son pavillon central, dont l'entablement, décoré de six grandes statues sur de hauts slylobates, était supporté sur six grandes colonnes corinthiennes égales en hauteur aux deux premiers étages. Ce pavillon, surmonté d'un dôme arrondi, devait bientôt avoir pour vis à vis la coupole du collège des Quatre Nations, construit dans le même axe par le même Le Vau, d'après les intentions de Mazarin, bien qu'il ne fût point question alors de les réunir par un pont.
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ANNE D'Al'TlilCUE Eï MAZAltLN.
A l'est du dôme, en se prolongeant, l'aile nouvelle comble le fossé du Louvre, traverse la rue d'Autriche, et pénètre dans l'enceinte de riiôtel de Bourbon, laissant au sud la grande salle dans laquelle tant de fêtes ont été données et d'où la troupe de Molière est obligée de déguerpir précipitamment, le 11 octobre 16G0.
La présence des deux reines, l'accroissement de la cour qui en résultait, les progrès du luxe royal rendaient nécessaires l'agrandissement du palais et la multiplicité des pièces de réception. Déjà en 1655, on avait jelé la fondation d'un nouveau corps de iogis qui s'étendait à l'ouest, le long de la petite galerie, à partir de la salle des Antiques, et dont la façade, ornée d'un fronton, subsiste encore aujourd'hui dans la cour du Sphinx. Au premier étage, les appartements du roi avaient pu s'agrandir d'une bibliothèque et d'une « salle des comédies domestiques » , reliées au vieux Louvre par une salle ovale voûtée en forme découpe, ornée de a figures de stuc d'un goût merveilleux », dit Saugrain, et qui peut être identifiée au dôme ovale dont il est question dans des devis de l'époque. C'est aujourd'hui la « rotonde d'Apollon », qui sert de vestibule à la galerie du même nom. Étaitce la même pièce que le « grand salon du dôme du Louvre, où le roi donna des bals
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le 29 novembre et le 18 décembre 1G60? Illuminé d'un grand nombre de lustres, il était voisin d'un grand cabinet, où fut servie une
collation composée de dix-huit bassins, remplis des viandes les plus exquises, de fruits et de confitures. La Gazette^ qui nous donne ces détails, précise la situation de cette salle en parlant, en janvier 1663, de la réception de l'ambassadeur de Danemark, « dans la balustrade d'un magnifique salon "sous le dôme proche de l'appartement du roi ». Il y était en effet relié par le grand cabinet, construit également en 1655, et dont le plafond fut orné d'une peinture de Poussin, représentant le Temps qui enlève la Vérité.
D'importantes améliorations avaient été faites antérieurement dans l'intérieur du chàleàu. La chambre du roi était si obscure qu'il avait fallu l'éclairer par une fenêtre nouvelle, dont l'ouverture fit détruire une fresque de Le Sueur. On avait dû préparer également en 16Ô9 les appartements de la jeune reine Marie-Thérèse, qui vint y résider en août 1660. M™^ de Motteville nous montre Anne d'Autriche les visitant, et se reposant ensuite dans la salle des Antiques, dont les murs étaient de marbres de couleurs diverses dans le genre des reliquaires et des cabinets d'Allemagne, et où l'on admirait, selon Sauvai, les statues romaines ou grecques d'un « flûteur, » de Vénus et do Diane. Au milieu, un énorme globe, dit Evelyn, était suspendu par des chaînes.
Quand l'hiver suspendait les travaux, la cour se livrait, comme de coutume, aux fêtes et aux plaisirs, Mazarin,déjà malade, vient résider au Louvre. Le roi, pour distraire la reine enceinte, multiplie les festins, les comédies et d'autres divertissements. Comme le théâtre n'est pas prêt pour le grand opéra d'Hercule, il fait improviser, dans une salle voisine de ses appartements, une magnifique scène, ornée des plus riches tentures d'or et d'argent, sur laquelle on représente en grande pompe la « comédie lyrique » de Xerxès, accompagnée de nombreuses entrées de ballets, opéra qui fut représenté plusieurs fois et que le gazetier Loret trouvait a long par excès ».
Bientôt l'on prépara dans la galerie] des rois un nouveau ballet, celui de Ylmpatience. Le G février IGGl, on travailla jusqu'au milieu
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Pavillon ocnlral ile la fai.-adc de U V»u, du mli
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de la nuit pour en décorer la scène. Les ouvriers partis, un seul resta; il s'endormil, laissant sans précaution un flambeau allumé auprès de planches voisines. Le feu s'insinua pendant le reste de la nuit, sans réveiller l'ouvrier, et n'éclataque vers neuf heures du matin. Selon l'ambassadeur vénitien , Alvise Grimani, à qui nous empruntons ces détails, ie roi se couchait très tard, et l'on disait alors qu'au Louvre il ne faisait jour le matin que lorsque le soleil était déjà haut sur l'horizon. L'alarme fut donnée, lorsque la fumée gagna les appartements de Sa Majesté. Louis XIV court prévenir Mazarin ; le château se remplit d'une foule de gens de toutes les classes; la confusion est extrême. Les flammes remplissent la galerie, gagnent les combles, embrasent ceux de la bibliothèque, de « la salle des comédies domestiques » et du salon, situé au-dessus de la salle dos Antiques. Les pompes à feu n'étaient pas inventées; les seaux étaient insuffisants. Comme toujours, les moines accouraient les premiers; parmi eux, un frère lai du couvent des Augustins se distingua par l'intrépidité avec laquelle il précipita dans le brasier des poutres et des solives embrasées. On fit une brèche à l'entrée de la grande galerie pour empêcher les flammes de s'y propager. Les secours humains faisant défaut, on eut recours à l'intervention miraculeuse du Saint-Sacrement, qu'on alla quérir à Saint-Germain l'Auxerrois, et que le roi, la reine et la cour accompagnèrent jusqu'au théâtre de l'incendie. Le vent changea, et la part des flammes put être faite. Toute la partie supérieure de la petite galerie et des salles adjacentes avait été détruite. Un instant, l'on put croire que le pavillon du roi serait atteint. Mazarin, comme nous l'avons vu, en occupait le second étage. Il sortit tout ému de son lit où la maladie le retenait, gagna au bras de son capitaine des gardes le haut du grand escalier de Henri II, qu'il descendit dans sa litière, tandis que les Suisses se passaient de main en main les seaux d'eau destinés à conjurer les progrès du feu. Le roi et les reines, qui se rendirent à Saint-Germain, « pendant qu'on nettoyait le Louvre », revinrent bientôt à Paris. Le ballet de l'hnpaiience, retardé à plusieurs reprises, fut représenté dans une salle du Louvre, moins de quinze jours après l'incendie, avec un tel succès
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qu'on s'empressa de le donner une seconde fois, on présence des ambassadeurs étrangers. On se hâtait do profiter du carnaval ot des dernières lueurs de santé du cardinal qui mourait bientôt à Vincennes, laissant au roi son pouvoir et son immense fortune. Le roi prit le pouvoir et refusa la fortune.'
, Hosled-by,