LOUIS XIV ET LA COLONNADE
Après la mort de Mazarin, Louis XIV, ayant réuni ses ministres et ses principaux officiers, au Louvre, dans l'appartement de la reine mère, leur déclara qu'il ne voulait plus de premier ministre. Désormais, l'initiative et l'autorité réelle lui appartiendront. Levé entre huit et neuf heures tous les jours, il présidera le conseil de dix heures à midi. Après la messe, le diner et la conversation, il se remettra encore au travail. Moins que parle passé, il se livrera à l'équitation, à la chasse, au jeu de paume pour lequel il avait fait réparer la salle du Louvre, aux exercices militaires, qu'il dirigeait aux Tuileries et dans les environs de Paris; mais il n'y renoncera pas complètement, pas plus qu'à la danse, où il excelle, à la comédie, qu'il sait goûter, aux délassements que sa jeunesse explique. Quoiqu'il fasse de fréquents et prolongés séjours à Saint-Germain, à Versailles et à Fontainebleau, le Louvre est toujours sa résidence préférée pendant l'hiver. Les deux reines y ont leur cour; mademoiselle de la Vallière, à leur grand déplaisir, y aura son appartement. Les fêtes y sont plus splendides que jamais; en 1663, l'hiver est des plus brillants; le roi donne des bals et des festins dans sa grande antichambre; le ballet royal, où l'on voyait le Mariage d'Hercule avec la Beauté, allusion, selon la Gazette, au mariage de « notre incomparable monarque », était accompagné de dix-huit entrées, dont les deux premières
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liaient les alliances de la famille royale avec' quinze familles impériales. Le roi et la reine figuraient dans ces deux entrées. Faut-il aussi rappeler que cette année-là fut donné entre le Louvre et les Tuileries, un éblouissant et magnifique carrousel, qui donna son nom à l'emplacement du jardin de Mademoiselle où il avait eu lieu? La disette, qui sévissait alors, n'empêchait pas ces fêtes; mais du moins le roi et Colbert s'efforçaient de la combattre, en faisant venir des extrémités de l'Europe une grande quantité de blés, qui furent déchargés au Louvre et distribués aux bourgeois de Paris, à vingt-sept livres le septier, lorsqu'il se vendait cinquante livres sur les marchés.
Les années suivantes, les représentations théâtrales alternent avec les bals et les ballets; en 1663, au mariage du duc d'Enghien, fils du grand Condé, avec la princesse Anne de Bavière, qui le jour de ses fiançailles étala pour trois millions de diamants sur sa robe noire, la comédie française est donnée dans le salon des audiences, la collation dans l'appartement de la reine, et cette collation précède un bal, où la mariée apparaît en robe de brocart d'argent semée de perles.
Le festin des Rois, on 1663, est suivi d'une représentation de l'École des femmes, de Molière, qui, selon Loret,
Fit rire Leurs Majestés Jusqu'à s'en tenir les côtés.
En 1664, la reine donne un bal dans son cabinet; la reine mère en offre un de dix heures du soir à quatre heures du matin dans le salon de son appartement neuf de la petite galerie, i le plus charmant des salons, » dit Loret, où ses pages servent une collation, « d'une magnificence merveilleuse », à un grand concours de masques. Le Mariage forcé, de Molière, est joué avec la musique de Lulli et des entrées de ballet, dans lesquelles Louis XIV apparaîtsous le costume d'un Égyptien.
11 figure aussi avec la reine dans un ballet, dont la beauté, l'éégance et la grâce ne peuvent être assez admirées par Sagredo.
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■ ■ LOUiS XIV ET LA COLONNADE, 163
Faut-il citer encore le ballet des Arts, dont la musique était de Lulli? Lejour des Rois de 1665, quoique le roi eût perdu, le 26décembre précédent, une fille en bas âge, il préside dans son grand cabinet à un superbe souper, où la table est couverte d'une « extraordinaire profusion
de viandes servies en pyramides, entremêlées d'un grand nombre de corbeilles d'oranges et de citrons d'où sortent plusieurs flambeaux i-. Le souper suit une représentation d'Astrale, reine de Lydie, qui a été donnée dans la chambre de la reine. Le mois suivant, c'est un bal
offert par la reine, qui l'ouvre avec le grand Condé. La reine mère et le nonce y assistent au défile de deux mille masques, « tant de la ville que de la cour, » parmi lesquels se dissimule ou se laisse deviner le roi.
Le nonce avait présenté l'année précédente à la reine Marie-Thérèse la rose d'or bénite que le pape envoie tous les ans aux grandes princesses, tandis que le roi de Danemark offrait au roi vingt-sept faucons blancs d'Islande, qui faisaient l'admiration de la cour. Le Louvre, où ces dons étaient remis solennellement, retentissait parfois d'échos belliqueux, même en temps de paix. Le 21 octobre 1665, dix drapeaux pris aux corsaires de Tunis par le duc de Beaufort sont promenés triomphalement dans la cour, au son des huit tambours et des huit trompettes de la Chambre.
A cette époque, les princes prirent le deuil pour la mort du roi d'Espagne, Philippe IV, père de Marie-Thérèse. Les antichambres et les chambres de parade de la reine furent tendues de noir. Le roi s'habilla de violet, et fit revêtir de vêtements de même couleur ses Suisses et toute sa maison; mais il ne fit tendre de drap violet à crépines de laine que son antichambre et sa chambre, parce qu'il « était mal logé, dit l'introducteur des ambassadeurs Sainctot, le Louvre étant imparfait u.
Pour la vie ordinaire de la cour comme pour les fêtes, les appartements du Louvre étaient insuffisants, surtout depuis l'incendie de la gaïerie des rois. Aussi en presse-t-on le rétablissement et la décoration; les plus habiles sculpteurs, les deux Marsy, Renaudin et Girardon, sont chargés des magnifiques ouvrages de stuc qui en décoreront le plafond, et pour mieux stimuler leur zèle, il leur est oiîert un prix de 300 écus d'or, que mérite et reçoit Girardon. Les panneaux de la salle sont décorés de fleurs par Baptiste, de sujets divers par Ballin, la Babonnière et Léonard Gontier. Quant aux plafonds, le peintre le plus renommé de la cour. Le Brun, y retracera dans un style noble des scènes mythologiques, telles que les triomphes de Neptune, de Diane, et de Flore, en se réservant de représenter dans le compartiment central le triomphe d'Apollon, le Dieu-Soleil. Rien n'est
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épargné pour rendre cette galerie digne d'un palais que l'ambition du roi veut voir sans égal. N'a-t-il pas le désir d'y réunir toutes
Fat-similù d'
par M. Albcrl Lcnoit.
les merveilles les plus variées et les plus rares, lorsqu'il achète en 1664, au duc de Mazarin, qui veut les disperser par la vente, et qu'il fait apporter au Louvre toutes les raretés précieuses réunies par le cardinal, en statues, en bronzes, en tableaux, en joyaux, en tapisseries d'inestimable valeur? L'ambassadeur vénitien Sagredo ne parle-t-il pas, dans ses dépêches, de la magnificence inouïe de la salle des audiences extraordinaires, dont les corniches seraient incrustéesd'argent
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et surmorilées de sculptures dorées , et où s'élèverait en face du trône, sur un piédestal orné de pierres précieuses, la statue du roi, plus grande que nature, en or massif, à l'instar des statues du temps de la puissance romaine?
Mais au commencement de 1666, les larmes et le deuil succèdent aux fêtes et aux triomphes. La reine mère se meurt, dans sa chambre superbe. Comme on l'avait fait pour Marie-Thérèse, atteinte l'année précédente, d'une maladie menaçante, le saint Sacrement lui est apporté de Saint-Germain-l'Auxerrois. 11 est accompagné de pages, de seigneurs et de gardes du corps portant des cierges. Le roi va le recevoir à la porte du Louvre, et le suit, au milieu d'une double haie de flambeaux brillant aux mains des Cent-Suisses et des gardes de la prévôté, jusqu'à la chambre d'Anne d'Autriche. L'on y a dressé un autel, dont les grands flambeaux de cristal sont constellés de diamants, et sur lequel étincelle la croix de grand prix que Marie de Médicis avait fait ciseler pour son oratoire. Anne voit approcher sa fin avec autant de dignité que de piété. La dernière nuit, le roi et la reine sont là, en dehors du balustre du lit, appuyés contre une table d'argent. Tout à coup, Louis XIV, qui a entouré sa mère des soins les plus touchants, perd connaissance ; tandis que Monsieur reste auprès de la mourante, on emmène le roi dans le cabinet des bains, oij mademoiselle de Montpensier lui jette de l'eau au visage et déboutonne son pourpoint pour le faire revenir à lui. A six heures du matin, la grande cloche de Notre-Dame annonçait le trépas d'Anne d'Autriche.
Est-il besoin de dire que toutes les pompes funéraires furent déployées à cette occasion? Au pied des autels, érigés dans sa chambre et dans la chapelle située au bout du cabinet des bains, des Feuillants psalmodient sans cesse, tandis que le peuple défile au pied du lit où la reine mère repose inanimée; et quand son cœur fut porté au Valde-Grâce, son cortège traversa Paris, suivi des trois cents officiers de ses sept offices, a pied, et en noir, des soixante officiers de sa chambre, des officiers de bouche à cheval, en manteaux longs, accompagnés chacun de deux estafiers, portant des flambeaux de cire blanche comme les autres officiers; derrière les carrosses drapés des princes
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et des princesses, des valets de pied marchaient aux côtés du char funèbre, et les gardes de la reine mère fermaient la marche, sur des chevaux caparaçonnés de housses noires traînantes.
Ce cortège de la seule reine qui soit morte au Louvre, on peut dire que c'était celui de la royauté quittant le Louvre pour n'y plus revenir. Louis XIV se hâte de l'abandonner pour passer le reste de Tbi-
ver à Saint-Germain; il n'y paraîtra en 1666 que pour recevoir des ambassadeurs ou s'occuper des travaux qu'il fait poursuivre, et lorsqu'il viendra passer l'hiver de 1667-1668 à Paris, il s'installera avec la reine dans son palais des Tuileries, récemment agrandi du côté du nord par Le Vau, décoré intérieurement par les meilleurs artistes du temps, et destiné désormais à devenir la résidence du roi dans sa capitale. On est disposé à le confondre parfois avec le Louvre, car ce
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nom s'applique, « en quelque manière », à toutes les maisons royales où le souverain séjourne. On dit à Versailles même, sous Louis XV, « les honneurs du Louvre » pour ceux qui ont le droit d'entrer en carrosse dans la cour du château. De même qu'à Rome la demeure des Césars sur le Palatin avait consacré le nom de palais, le mot de Louvre est passé dans la langue comme synonyme de résidence royale, et c'est dans ce sens que l'emploieront quelques-uns des grands écrivains du dix-seplième siècle, tels que La Fontaine et madame de Sévigné.
Dans l'esprit du roi et de ses contemporains, le vieux château transformé par François I" n'était pas destiné à l'abandon. Il devait être la partie la plus monumentale du superbe éditice qui s'étendrait jusqu'aux Tuileries par des galeries parallèles , enfermant des cours vastes et symétriques. Les maçonneries qu'on y entreprenait de toutes parts en rendaient momentanément le séjour presque impossible. Louis XIV reprenait les grands projets antérieurs avec la force de volonté qu'il devait manifester en toutes choses, et s'apprêtait à faire exécuter les travaux les plus importants qu'aucun roi eut jamais fait faire au Louvre, à la veille du jour où il devait le délaisser complètement.
De concert avec Mazarin, il avait eu « la noble ambition de re- < prendre l'ancien et magnifique dessein » de réunir le Louvre aux Tuileries. Dans ce but il interdit, en novembre 1660, de travailler sans sa permission expresse à aucun bâtiment nouveau dans Paris. Le 8 mars 1661, la veille de la mort de Mazarin, il manifestait l'intention de prendre « toutes les places tant celles basties que celles à bastir » depuis l'ancienne porte Saint-Honoré jusqu'à la grande galerie, en exemptant de taxes les propriétaires des maisons qui y étaient élevées. En 1067, un nouvel arrêt du conseil défendra de faire aucune construction depuis Saint-Germain l'Auxerrois jusqu'au monastère des Feuillants, et prescrira de faire estimer les bâtiments tombant en ruines, afin d'en indemniser les propriétaires. En même temps, le roi poursuit l'acquisition à l'amiable de nombreux hôtels, situés aux abords du Louvre, et qu'il a l'intention de faire démolir; tels le petit hôtel de Vendôme, rue Fromanteau, que François Scarron lui vend
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126,000 francs en 1667; les hôtels de la Force, de Rostaing, de Combault et de Gramoiit, de 1664 à 1667, et bien d'autres immeubles moins importants, dont l'acquisition se poursuit jusqu'en 1677.
En 1664, lorsque Colbert eut succédé à Ratabon dans la surintendance des bâtiments, une nouvelle impulsion devait être donnée aux travaux, mais avec cet esprit de réflexion et de méthode que ce grand ministre devait imprimer à l'administration. D'accord avec Louis XIV, il veut étudier les projets à exécuter, contrôler les travaux commencés, donner au grand dessein que l'on poursuit une forme raisonnée et pour ainsi dire définitive. Do toutes parts, les constructions montent à vue d'œil, sous la direction de Le Vau; quoi qu'elles eussent le mérite de continuer l'œuvre de Lescot et de Le Mercier, elles soulevaient d'assez vives critiques. La façade, dont il jetait les fondements vers l'est, ne paraissait pas devoir ôtre digne de la majesté de l'édifice royal par excellence. Colbert en fait dresser le modèle en relief, sur une grande échelle; ce modèle en menuiserie et en stuc, est rehaussé de dorures et de peintures faites de la main de Le Hongre; il est ex-
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posé dans un pavillon, à l'examen des personnes compétentes. Les travaux sont suspendus au mois de mai , pour mieux examiner la question. Les mémoires, les projets, les critiques abondent. Les architectes sont appelés à donner leur avis et à présenter leurs plans. Jean M arot semble prendre pour modèle les Tuileries; Antoine-Léonor Houdin propose d'accompagner l'édifice entier de deux vastes cirques, à l'est et à l'ouest; Cottard s'inspire de la façade du Luxembourg; François Dubois dresse au milieu du palais une chapelle royale, en forme de pyramide dont la tour à sept étages se termine en spirale; Claude Perrault présente un péristyle grandiose, et veut réunir le Louvre aux Tuileries par des cours de formes géométriques variées. On ne saurait s'entourer de trop de renseignements. A défaut des architectes français, que ne s'adresse- t-on à Rome? Rome passe pour être la source des arts, où toute l'Europe va puiser. Los architectes de Rome pourraient être mieux inspirés; par l'intermédiaire du Poussin, on leur soumettra le projet de Le Vau; on leur en demandera d'autres. On a parlé à Colbert de l'incomparable Bernin , dont la réputation est universelle. C'est l'homme qui convient; on n'épargne rien pour décider le pape à s'en séparer, pour inviter le célèbre sculpteur à venir en France, malgré ses soixantehuit ans. Il s'y résout; il est reçu partout comme un prince ; un maître d'hôtel du roi, Chantelou, qui sera son historiographe, est envoyé à sa rencontre; Colbert le présente à Louis XIV, à Versailles, le 4 juin 1665. On salue en lui le grand artiste qui ne peut manquer de faire un chef-d'œuvre.
Le malheur est que le génie ne se commande pas. Bernin se mit à l'œuvre, traça des plans et des élévations, et dressa sur le papier la façade d'un grand palais romain, surmonté de statues, mais qui ne s'harmonisait pas avec les parties du Louvre qu'on lui avait demandé de conserver et qu'il n'hésita pas à sacrifier. On lui avait recommandé de faire grand; il fit si grand qu'il voulut étendre la façade principale presque jusqu'au portail deSaint-Germaîn-l'Auxerrois; ce qui eut occasionné « une dépense horrible », selon Colbert; on l'avait prié de respecter les constructions de Lescot et de Le Mercier, de ces
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