LOUIS XIV ET L\ COLONNADE
hommes, disait-on dans les bureaux du surintendant, qui avaient « retiré l'architecture des tombeaux où la barbarie des Goths et les siècles qui l'ont suivie l'avaient ensevelie! s ; il n'en tint pas compte; ses bâtiments étaient si élevés que les anciens n'auraient pu être conservés, et que les cours en auraient été obscurcies. Les architectes français ne voyaient pas, sans déplaisir, un étranger comblé d'honneurs entreprendre une œuvre dont ils étaient jugés incapables. Ils s'amusèrent de la prétention qu'il eut de faire venir des maçons de Rome, pour en remontrera ceux de Paris, lorsque les premiers, ayant construit une voûte dans les mêmes conditions que les seconds, la virent piteusement s'écrouler. Le Vau lui rendait les critiques dont on l'avait accablé; il avait pour auxiliaire le premier commis de la surintendance, Charles Perrault, l'auteur des Contes, qui agissait en faveur de son frère Claude, savant médecin, chez qui s'étaient révélés les aptitudes d'un architecte hors ligne. On reprochait aussi à Bernin l'importance trop grande qu'il donnait aux salies de réception, au détriment des appartements particuliers du roi. Le grand homme, plein d'orgueil et de forfanterie, beau parleur, n'entendait pas facilement la critique, et défendait ses plans en disant à Colbert que ce n'était pas lui qui en était l'auteur, mais Dieu.
La première pierre de la façade de l'est fut posée solennellement par le roi , le 17 octobre. Des médailles furent frappées à cette occasion, et des pièces d'argent furent jetées au peuple qui s'était rendu en foule à cette cérémonie. Peu de jours après, Bernin, irrité de nouvelles critiques, effrayé de l'approche d'un hiver rigoureux, manifesta le désir de retourner à Rome; on le prit au mot; comblé d'argent, 3,000 louis d'or, deux brevets de pension de 12,000 livres chacun pour lui et son flis, il partit, laissant son élève favori, Matteo Rossi, surveiller la continuation des fondations. L'hiver en suspendit les travaux, et le printemps venu, Charles Perrault décida Rossi, on ne sait trop comment, à aller rejoindre son maître à Rome. L'œuvre de Bernin était abandonnée avant de sortir de terre.
Parmi les projets des architectes français qui avaient été présentés
m LE LOUVRK.
àColbert, deux se distinguaient spécialement. Le premier était celui de Le Vau, que l'échec du célèbre italien faisait ressortir davantage; l'autre avait été conçu par le médecin Claude Perrault. Colbert les présenta tous deux au roi, en recommandant le premier, mais comme s'il eût voulu laisser à son maître l'honneur de choisir l'autre. En effet, Louis XIV préféra le plan de Perrault, parce qu'il lui semblait « plus beau et plus majestueux. >
11 l'était en effet; mais, comme celui de Bernin, il s'adaptait moins bien que celui de Le Vau au Louvre de Henri II et des Bourbons. 11 supplantait le dessin d'un italien , pour faire prévaloir les mêmes doctrines, pour placer un grand décor gréco-romain , devant un édifice do la Renaissance française, pour faire triompher les règles classiques dans toute leur rigidité sur l'inspiration d'un art plus national et plus libre. La colonnade du Louvre, telle qu'elle subsiste de nos jours, est un monument d'une grandeur et d'une noblesse incontestables; on l'a considérée comme une des merveilles de l'architecture en Europe; mais son influence sur le Louvre a été regrettable en ce qu'elle a forcé de modifier plusieurs de ses parties, comme nous le verrons plus loin, pour les adapter à ses proportions. Son dessin était conforme du reste au génie de Louis XIV et de son époque, qui dédaignait le passé artistique do notre pays , pour aller chercher des modèles exclusifs dans des siècles plus éloignés et dans des climats plus lointains.
Les dessins de Perrault ne furent pas, il est vrai, exécutés entièrement tels qu'il les avait conçus. Combien plus riche et plus mouvementée eût été sa façade, s'il avait pu réaliser les détails qui sont retracés sur le frontispice de sa traduction de Vitruve et sur une gravure de Marot, datée de 1676 : statues dans des niches, surmontées de bas-reliefs en médaillons ovales, entre les colonnes accouplées; audessus de ces colonnes et des balustrades supérieures, des trophées d'armes, et s'enlevant fièrement sur le ciel au sommet du fronton, enire deux renommées assises, la statue équestre de Louis XIV, dont le cheval se serait cabré au-dessus d'un ennemi renversé!
Malgré la décision du roi, Colbert hésita pendant six mois, avant
Hosted by
Hosted by
Hosted by