‹ Le Louvre et son histoireChapitre 37 sur 67 · L!:; LOUVRE · texte numérisé non relu

L!:; LOUVRE

Vers là même époque, un publiciste de talent, Lafont de Saint- Yenne, évoquait l'ombre du grand Colbert, et dans un dialogue pathétique où il faisait intervenir la ville de Paris et lo Louvre lui-même, plaidait sa cause avec une éloquence passionnée. L'ombre de Colbert signalait le spectacle d'horreur que présentait i l'intérieur de ce palais imparfait, sans couverture, abandonné aux outrages du temps comme la masure la plus vile, enfin dans le même état où il l'avait laissé il y avait plus de soixante années »... Elle déplorait « les bâtiments neufs bâtis dans le centre du palais du souverain »,... violant le respect qui lui était dû; les « vils bâtiments destinés aux usages les plus abjects » qui l'environnaient de tous côtés. L'aspect de lacolonnade, cachée par « des murs et d'indignes barrières », lui arrachait des plaintes mêlés de cris de désespoir et de prosopopées, à la suite desquelles l'ombre .de Colbert disparaissait, laissant le Louvre et la ville de Paris pleurer l'absence « du ministre adorable, qui n'a revu le jour que pour faire sentir plus amèrement son absence ».

Le livre de Lafont de Saint- Yenne, qui eut plusieurs éditions, venait à son heure. Le temps n'était plus où l'on osait proposer à l'économe cardinal de Fleury. d'abattre le Louvre pour en vendre les matériaux. Heureusement qu'il s'était rencontré au conseil des ministres un homme assez généreux pour s'écrier : « Quel Français serait assez audacieux, pour se charger d'une telle entreprise? Ne risquerait-il pas d'être déchiré par tous les citoyens au premier coup de marteau?» En 1749, deux architectes, Legrand et Charton, présentaient au directeur des bâtiments un projet superbe, pour faire, en face de la colonnade, une vaste place demi-circulaire, entourée de maisons d'une architecture régulière, élégante et noble, et qui se serait étendue jusqu'à la rue de la Monnaie, où l'église Saint-Germain l'Auxorrois aurait été transportée. En 175Î, la municipalité de Paris proposait d'achever le Louvre, pour y mettre son hôtel de ville, installé, disait-on, dans « une maison gotliique, étroite, incommode ». Quelques années auparavant, les fermiers généraux avaient également offert de couvrir et de terminer le château, afin d'y installer leurs bureaux et leurs magasins.

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LOUIS X\' I-;T MARir.NY.

Le roi ne pouvait pourtant pas abandonner le palais qui attes^lait le plus sa puissance dans sa capitale. L'influence de M™ de Pompadour

e Bourbon en 1138; d'.npres un I

se faisait sentir alors dans les arts. Elle cherchait à y faire prévaloir les traditions du stj'le grec sur les excès du genre rocaille, auquel on a parfois donné son nom. Non contente d'avoir fait attribuer la direction des bitiments à un oncle do son mari, Le Normand de ïournehem, elle fit octroyer la survivance de sa charge à son jeune frère le marquis de Marigny, et pour le mettre en état do l'exercer avec compétence, l'envoya voyager en Italie on 1750 avec Cocliin, Soufflot et un critique d'art distingué, l'abbé Leblanc. L'année suivante Marigny succédait à Tournehem , apportant dans sa charge une intelligente activité, une rare bienveillance pour les artistes ainsi qu'un véritable dévouement aux intérêts qui lui étaient confiés.

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232 LE LOUVitE.

Pour la reprise des travaux du Louvre, qu'il obtint en 1755, il devait être secondé par des arcliitectes éminents tels que Gabriel, inspecteur général des bâtiments du roi, et Soufflet, qu'il fit venir de Lyon avec le titre de contrôleur du département de Paris.

Au mois de mars I7Ô5, les gazettes étrangères annonçaient qu'on avait commencé à abattre les bâtiments qui offusquaient la colonnade de Perrault, qu'on allait enfin achever le Louvre, que le roi y destinait un fonds de trente-sept millions, sur lesquels on en fournirait deux par an en temps de paix, un en temps de guerre. C'était exagérer de beaucoup. 200,000 fr. avaient été seulement attribués pour l'année aux dépenses à faire au Louvre, sous le prétexte d'y établir le grand conseil et la prévôté de l'hôtel. Et d'Argenson, qui signale ce fait, ne manquait pas, avec l'esprit d'opposition qui le caractérise, de crier à la prodigalité, « dans la détresse d'argent où l'on était, b et de dire que le « fisc visait à faillite totale ». Un autre esprit dénigrant de l'époque, Grimm, mentionnait sans aucune satisfaction la nouvelle du dégagement de la colonnade, et s'élevait avec force contre l'intention que l'on avait d'y substituer des croisées aux niches aménagées pour placer des statues, b Est-il croyable, s'écriait cet Allemand, que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, on puisse former le projet de défigurer le plus beau monument qu'il y ait en France, le tout pour avoir des fenêtres et des lucarnes? »

On discutait aussi sur l'achèvement de la cour intérieure, au milieu de laquelle on proposait de placer la statue de Louis XV. Selon liachaumont, les uns rompaientdes lances pour le a grand projet », qui consistait à continuer dans tout le pourtour de l'édifice le troisième ordre de Perrault, les autres pour le « petit projet » , qui préconisait le prolongement de l'attique de Lescot, en faisant valoir qu'il occupait déjà les cinq huitièmes des parties terminées. Mais, pendant que les annalistes critiquaient, que les écrivains et les gens de l'art discutaient, Marigny et les architectes agissaient. Ordre était donné à ceux qui occupaient les maisons construites dans la cour du Louvre d'en remettre les clés au commencement de janvier 1756, parce qu'elles devaient être vendues au plus offrant pour ôtre démolies. A la même époque, M. de

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Champeaux était invité à faire enlever les écuries qu'il avait établies sous le passage même qui conduisait à l'Oratoire. Le logement de M'"" de Donzy empêchait de voûter le péristyle sous la colonnade; des mesures furent prises pour y remédier. Malgré les réclamations des intéressés qui se déclaraient lésés et demandaient des indemnités, les ordres du roi s'exécutaient. Les constructions intérieures étaient rasées, en même temps qu'on enlevait des amas de décombres qui recouvraient le sol sous quatre pieds d'épaisseur. La colonnade était masquée par des masures, des hangars, des maisons; dans l'une d'elles étaient installées les postes royales, dont les écuries s'appuyaient aux soubassements de l'édifice; elles furent transférées dans la rue Plàtrière, oii l'administration de ce service important resta jusqu'ànos jours. Le garde-meuble du roi et les écuries de la reine avaient été placés dans la partie de l'hôtel de Bourbon qui n'avait pas été atteinte par l'agrandissement du Louvre. Elle tombait en ruines. Gabriel et Soufflet le constatèrent en 1757 avec d'autant plus d'insistance qu'ils voulaient la faire démolir. Ces constructions remontaient pour la plupart au moyen âge; les unes reposaient sur des arcades supportées par des colonnes, d'autres sur des poteaux en bois. « Tous ces bâtiments, disent les architectes dans leur rapport, ne se soutiennent que par l'ensemble des différents corps de logis, appuyés les uns contre les autres, et au moyen d'une forêt d'étais, qui y ont été mis à mesure que le besoin s'en faisait sentir... Ils doivent être en général considérés comme très dangereux aujourd'hui pour contenir un dépôt aussi précieux, qu'il est indispensable dès à présent de transporter provisoirement ailleurs... » Le Petit-Bourbon était condamné; il fut démoli. Le « grand dessein du Louvre », dont il n'était plus parlé depuis longtemps, était invoqué de nouveau en 1758, par l'arrêt du conseil qui prescrivait d'abattre toutes les constructions qui s'étaient élevées entre le palais et l'église Saint-Germainl'Auxerrois, afin d'y créer une place en rapport avec l'ampleur de la colonnade.

L'annonce du dégagement de la colonnade et do la démolition des masures et des édifices informes, qui font « un repaire » de l'édifice et

de ses abords, est saluée par les habitants avec une satisfaction, qui se reflète jusque dans une ode, d'un style ampoulé, ainsi que dans une chanson populaire, publiée également en 1755, et dont le premier couplet disait :

Allons la voir découvrir Cette belle coronade!

Il nous y faut 1o us courir!

Venez avec moi, camarade!

C'est Pouvrage de Louis ; J'en sommes tous éblouis; C-ar c'est une marveille Qui n'eut jamais sa pareille!

On ne se contente pas de démolir ; au vieux Louvre même, « on bâtit à force », comme le dit d'Argenson, en juin 1755. On pose des pouti-es et des planchers au premier étage et à l'attique des parties non couvertes. On refait la partie supérieure de l'attique, que les injures de l'air avaient singulièrement détériorée, et que Gabriel se contente de terminer suivant le modèle de Perrault, après avoir essayé un autre dessin plus original, dont il fit faire un modèle de plâtre par Coustou en 1757. Les maçons travaillent de toutes parts, tandis que les couvreurs montent dés toitures sur certains points de l'édifice. En 1756, uii qUati-ième guichet est ouvert à grands frais du côté de la rivière. Pendaint cinq ans, 200,000 francs sont consacrés au Louvre; en 1758, cette somme est dépassée de beaucoup; elle est à peine atteinte en 1759. La ressource, dont on avait abusé, de payer en mandats sur les emprunts des pays d'états paraissait épuisée. L'année suivante, les revers de la guerre de Sept ans obligèrent de suspendre à la fois les crédits et les travaux.

La colonnade avait été consolidée. Il avait fallu remplacer les pièces du plafond, éclatés par la rouille des pièces de fer qui les maintenaient. En 1757, Soufflet se préoccupe de l'achèvement des corniches et du bas-relief qui doit orner le fronton. Il propose au marquis de Marigny d'y faire sculpter l'image du roi, à qui Minerve, tenant d'une main le médaillon de Louis XIV, présenterait de l'autre le modèle du Louvre inachevé, en le suppliant de le terminer. Les

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génies des arts l'auraient suivie, tandis que la renommée couronnerait le roi. Une inscription latine dont on aurait accompagné ce bas-relief devait être composée par l'Académie des belles-lettres. Ces projets furent ajournés, mais des sculptures furent exécutées dans d'autres parties du palais par Guillaume Coustou, Vassé et Verbeck. Sur la façade intérieure du bâtiment de la colonnade,

Coustou cisela en 1757 des chapiteaux, des modillons, des consoles; il l'orna de couronnes et de bâtons royaux, de chifl'res, de trophées et de branches de lauriers. Au fronton du pavillon central, il fit surgir sous son ciseau un globe rayonnant orné de trois fleurs de lis, entouré du collier des ordres du roi et supporté par deux anges, tenant une guirlande et couchés à demi sur des nuages entremêlés de rayons, de palmes et de lauriers. Ce fronton, pour lequel il demandait 10,000 liv., lui fut payé 7,000. Les anges subsistent encore, mais le globe aux armes de France a été remplacé par un coq gaulois,

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placé dans un cercle formé par un serpent qui se mord la queue.

On ne se contenta pas de décorer la façade de ce corps de logis et de le couvrir; on travaillait à celui du nord, qu'on espérait terminer entièrement; on ouvrait sous la grande galerie trois guichets, qui donnaient un accès plus facile au Pont-Royal , lorsque les crédits cessèrent. En sept ans, on avait dépensé 1,200,000 francs. Soufflot exprimait, à la fin de 1760, la crainte de ne pouvoir achever le corps de logis du nord, dont il dut bientôt suspendre les e gros ouvrages et la couverture » . S'il avait pu faire démolir, dans l'automne de 1759, le dôme de Le Vau, qui « menaçait ruine », il laissa subsister la toiture du pavillon d'angle sud-est, qui était étayée depuis longtemps. Les murs du second étage dans une partie de la cour n'étaient pas terminés. Il n'y avait plus d'argent, et l'arriéré était excessif. Dès 1758, on devait 600,000 francs à l'entrepreneur de maçonnerie Ozé. « Il est affreux, écrivait quelques années plus tard Marigny à Soufflot, de devoir onze quartiers. Si vous en souffrez vous-même, jugez de ceux qui n'ont que cela pour vivre. Je voudrais en payer au moins deux, b 11 faut se borner à quelques travaux sans importance. Soufflot se croit obligé, en 1767, de démolir les bains d'Anne d'Autriche. qui faisaient l'admiration des contemporains de cette reine, en agissant toutefois avec précaution, « pour éviter, écrit-il, de gàtor ce qui peut se conserver utilement ».

Une épigramme de 1768, relatée par Edouard Fournier, faisait dire au roi de Danemark :

J'ai vu le Louvre et son enceinte immense, Vaste palais , qui depuis deux cents ans, Toujours s'achève et toujours se commence.

; Deux ouvriers, manœuvres fainéants,

Hâtent très lentement ces riclies bâtiments, Et sont payés quand on y pense.

Les échafaudages existaient toujours; il était question en 1767 de les défaire, lorsque l'ordre vint de les conserver. La prospérité renaissait avec la paix. De grands projets commençaient à se faire jour de nouveau. Boffrand voulait créer une place entre le Louvre et les

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Tuileries, sur laquelle on aurait construit l'Opéra et un « bâtiment destiné à placer la collection des statues et des tableaux que le roi possède B. Soufflet, de son côté, avait étudié la question de transférer le collège de France au Louvre; il fait des devis pour placer la bibliothèque du roi dans les corps de logis de la colonnade et du nord, que l'on aurait terminés, et ces devis montent à 5,743,428 francs. Il proposait, il est vrai, de vendre, pour plus de 700,000 francs, le terrain où s'élevaient les bâtiments de la bibliothèque, entre les rues Vivienne et Richelieu, ou de les consacrer à l'hôtel des fermes et des douanes. Soufflet put espérer voir ses projets se réaliser, lorsque l'on décida en 1769 la reprise des travaux du Louvre, dont la suspension avait été, écrivait-il, « un objet de honte pour la nation » . L'année précédente, toutes les ressources avaient été consacrées au superbe palais du garde- meuble, que Gabriel édifiait en un an sur la place Louis XV. En 1770, 15,000 francs par mois furent destinés à l'achèvement du Louvre. Le contrôleur général Terray les promettait formellement au mois de janvier; au mois de juin, Soufflot n'avait encore rien touché. Quelques travaux furent cependant exécutés; tels que l'ouverture d'un guichet, d'un passage et d'un aqueduc se dirigeant vers la Seine, à travers le jardin dont Madame de Durfort jouissait; mais la mort du marquis de Marigny en 1772, la nomination d'un nouveau directeur des bâtiments, le comte d'Angivitler, plus dévoué aux arts qu'aux bâtiments, vinrent de nouveau, et pour longtemps, interrompre l'exécution de ce que Soufflot appelait, en 1774, a le plan général du feu projet du Louvre. »

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LOUIS XVI ET LE MUSEUM

Il semblait qu'un génie malfaisant eut pris à tâche de paralyser les efforts que l'on tentait pour achever, et mémo pour nettoyer et dégager le Louvre. Tous les abus qu'on voulait extirper renaissaient d'eux-mêmes, comme les herbes parasites qu'on arrache et qui repoussent. En vain l'on avait enlevé les monceaux d'immondices qui encombraient la cour; il s'en reformait sans cesse de nouveaux. Les domestiques lançaient toutes les ordures des appartements par les fenêtres, sans avoir le soin d'avertir, écrit Soufflet, comme on le faisait dans les rues. Les corniches en souffraient et surtout les passants. Le gouverneur, de Champlost, en 1759, avait été ainsi « couvert d'une potée ». Soufflot ordonne en vain de mettre des grillages à certaines fenêtres; il les fait « happer » solidement; mais comme on les soulève, il prend le parti de faire boucher entièrement quelques-unes d'entre elles. Cette fois, c'est un habitant du palais , le marquis de Mancini, qui se trouve lésé. Il trouve le procédé « indécent et criant tout ensemble ». Toutes les précautions sont inutiles; on a jettera toujours de grosses ordures » par les fenêtres, tant que la plus grande partie du palais restera consacrée à des logements particuliers. Cependant, en 1779, le comte d'Angiviller aplanit la cour du Louvre en

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