PAR LE LOYAL SERVITEUR, CHAP. XIIL
la viUe de Carignan, et en habillemens d'hommes d'armes, il donnoit ung pris, qui estoit ung BieodKm de sa dame où il pâidoit ung rubis de resUmatîon de cents ducas, à celluy qui seroit trouvé lemieulx {usant à trois courses de lance sans lice et à douze coups d'espée. La trompette fit son debvoir, et rq)porta par escript quinze gentildMHnmes qui avoient promis eulx s*y trouver. Cela vint à la congnoissance de madame Blanche, qui en fiit très joyeuse; et fist accoQstrer son eschaufEault sur la place où se dévoient fiiire les courses et le combat. Le jour assigné, environ une heure après midy, se trouva sur les rencs le bon chevalier armé de toutes armes, et trois ou quatre de ses compaigDOQs, comme le seigneur de Bonivet, le seigneur de Mondragon et autres; et guères de temps ne fust que tous ceux qui dévoient concourir ne se présentassent. Premier commença le bon cbevaliar, et contre luy vint le seigneur de Rovastre, un gaillard gentilhomme qui portoit reosetgoedu ducPhilbertde Savoye, forthardy et adroit chevalier, qui donna ung beau coup de lance, car il en fit trois ou quatre pièces; mais le i)on chevalier luy bailla si grant coup sur le haut de sa grant buffe qu'il l'en désarma, le perça à jour, et fist voler sa lance en cinq ou six pièces. Ledit seigneur de Rovastre reprit sa grant buffie et courut la seconde lance dont il fit très biensondevoir, car il la rompit aussi bien ou mieux que la première ; mais le bon chevalier luy donna dedans la vue, et luy emporta de ce coup son panache et le fist tout chanceler ; toutesfins Û demoura à cheval . A la tierce lance croysa le seignmir de Rovastre, et le bon chevalier rompist la sienne, qui s'en alla par esclats. Après eux vindreit Mondragon et le seigneur de Chevr<m, qui tant bien firent leurs courses que tout k monde les loua. Deux autres les suyvirent ; et finaUement tous se portèrent si bien que la compaignie s'en contenta. Les lances rompues, convint venir aux espées ; mais le bon chevalier ne frappa que deux coups qu'U ne rompist la sienne, ^ qu'il ne -fist voler hors des poings celle de celluy qui combattoit contré luy. Puis les ungs après les autres vindrent sur les rencs ; et si bien firent tous que possible n'eust esté de l'amender ; et fut fort tard quant chascun eut èAevé. Madame fist, par le seigneur de Fluxas, convoyer tous les gentilshommes pour aller souper au ehasteau, qui ne refusèrent pas la
prière. Et croyez qu'ils furent bien traictés, car léans en savoit-on bien la manière. Après soup* per commencèrent à sonner les haulxboys et ménestriers, où avant que l'on se mist en train de dancer, convint de donner le prix à celluy qui par raison l'avoit gaigné. Les seigneursde Grantmont et de Fluxas, qui juges en estoient, demandèrënt à tous les assistans, tant gentilshommes et dames, que aux combattans mesmes, mais tous furent d'opinion que le bon chevalier avoit, par le droit des armes , guigné le prix , parquoy lesdits juges le luy vindrent présenter ] mais, tout rougissant de honte le refusa, en disant que à tort et sans cause luy estoit attribué cest honneur ; que s'il avoit aucune chose bien faicte, madame de Fluxas en estoit cause, qui luy avoit preste son menchon, et que à elle, pour luy, remectoit de donner le prix où bon luy sembleroit. Le seigneur de Fluxas, qui congnoissoit la grande honnesteté du bon chevalier, n'en entra aucunement en jalousie, et vint droit à sa femme avecques le seigneur de Grantmont , qui luy dist : « Madame, présent votre mary que vecy , monseigneur de Bayart, à qui on donne le pris du toumoy, a dit que c'est vous qui l'avez gaigné au moyen de vostre menchon que luy donnastes, parquoy il le vous envoyé pour en faire ce qu'il vous plaira. >» Elle qui tant sçavoit d'honneur que merveilles, ne s'en efiraya aucune* ment, ains très humblement remercia le bon chevalier de l'honneur qu'il luy faisoit, et dist ces mots : « Puis qu'ainsi est que monseigneur de Bayart me fait ce bien, de dire que mon menchon luy a fait gaigner le prix, je le garderai toute ma vie pour l'amour de luy ; mais du ru-' bis, puisque pour le mieulx faisant ne le veult accepter, je suis d'advis qu'il soit donné à monseigneur de Mondragon ; car on tient que c'est celluy qui a mieulx fait après lui. » Ainsi qu'elle ordonna fut accomply, sans ce qu'on en ouyst aucun murmurer. Si fiit madame Blanche très joyeuse d'avoir fait telle nourriture que du bon chevalier, dont tout le monde disoit bioi. Le pris donné, les dances commencèrent et durèrent jusques après mynuyt que chascun se retira. Les gentilshommes françois furent encore cinq ou six jours à Carignan en joye et desduyt, faisant grant chère, puis s'en retournèrent en leurs garnisons. Le bon chevalier print aussi congé de madame sa bonne maistresse, à la- . quelle il dist qu'il n'y avoit prince ne princesse
CttRONlQtJE DE BAYART,
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en ce moiMjei après do0 soUreram ^eigrienr, qai em% plus de coitimandëroént sur luy qu'elle j en avoit^ dont il fut remercié grandement, (k fait* convint aller prendre congé de ses premières amôurS} la dame de Fluxàs, qui ne fat pas sans tomber larmes de la part d'elle, et de 9on costé estoit le cueur bien serré. L'amour honneste a duré entre eux deux jusquès à la mort ; et n'estoit année qil'ils ne s'envoyassent présens l'ung à l'autre en la ville de Cai-ignan ; ne au chasteau durant ,ung mois ne iut autreé propos tenus que de la prouesse, honneur^ doueeur et courtoisie du bon chevalier ; et estoit autant prisé et aymé léans que s'il en edst ded estre héritier. Il y trouva, luy y estant, servant en quelque office, Pizou de Chenas, qui avoit esté mftistre pàlfrenier dti duc Charles de Sayoye son maistre, et duquel il avoît eu autresfois du plaisir, Ce qu'il vouloit recongnoisti*e ; car après l'avoir mené à son logis et bien fait traicter, luy donna ung cheval qui valoit bien cinquante escus, dont le bonhomme de bon cueur le remercia. Il luy demanda qu'estoit devenu son escuyef du temps qu'estoit en la maison de monseigneur de Savoye. Pliou de Chenas luy dist qu'il se tenoit à Moncallier, où il estoit maryé et retiré, et qu'il estoit devenu fort goutteux; Le bon chevalier, non ingrat de gracieusetés que par le passé lui avoit faictes, par ledit Pizou luy envoya une belle et bonne mulle ; et monstroit bien en ce faisant, qu'il n'avoit paâ mis en oubly les biens qu'on luy àvolt Mis eti jeiuiéssei