SIXIESME LIVRE
L'empereur dresse une grande et forte armëe de plusieurs nations pour assaillir ce royaume parla Provence; les François i'arrestent quelque temps en Piémont devant Fossan, qu'ils sont en6n contrains rendre par composition, les ayant trahis le marquis Françoys de Salluees, que le roy avoit ordonné son lieutenant en Piémont. Ce faict, Fempereur tient conseil, harangue ses gens, se promet avoir de grandes intelligences en France, et tourne la teste de son armée vers Nice, pour entrer en Provence.
L'empereur, en faisant toutes ses praticques, ne laissoit toutesfoys encores d'entretenir en quelque espérance le seigneur de Velly, ambassadeur du roy ; non pas qu'il eust aucune volonté de venir à conclusion (car en effect il ne l'a voit jamais eue, comme peu après nous déclarerons), mais il ne vouloit entrer en ouverte déclaration de guerre, que premièrement il n'eust certaine nouvelle que l'armée du comte de Nansau fust preste à descendre en Picardie au mesme temps que luy commenceroit de l'autre part à Éaire acte d'hostilité contre le roy ; encores espéroit-il en dresser une autre (non toutesfoys si promptement), laquelle il vouloit envoyer, au fort des affaires, descendre en Champagne, quand les garnisons du pays en seroient deslogées, pour se venir joindre (ainsi qu'après elles firent) avecques celles de Picardie. Le roy, encores qu'il dissimulast d'entendre que l'intention de l'empereur fust telle, si en estoit suffisamment adverty; car, outre le bruict qui en estoit commun en Italie, en France, en Allemagne et en Angleterre, il avoit ordinairement nouvelles d'Allemagne du nombre de gens que l'empereur y faisoit lever, combien et quels estoient ses capitaines, quand et par 1
qui, et de quels deniers ils dévoient recevoir payement, et en quel temps ils pourroient estre mis ensemble : en avoit aussi du costé de Picardie, de quelque amas de Wallons qui jà se faisoit, et de l'argent qui leur devoit estre baillé au lieu de Lens en Artois. Mais bien sçavoit que lesdites forces ne pouvoient pas encores estre si tost prestes ; par quoy il luy suffisoit, en attendant ce que le temps amènerolt, tenir ceste frontière là en seureté de surprise, et en Piémont garder bien ce qu'il y avoit.
Aucuns de son conseil ordinaire, et autres que pour lors il voulut y faire appeller pour estre à la délibération de ses affaires, estoient d'advis contraires *, et mesmement, après avoir sceu la crue response que l'empereur avoit faicte à monseigneur le cardinal de Lorraine, eussent bien voulu que, tout ainsi que l'empereur l'amusoit de paroles, il eust usé contre luy d'un mesme art, et que durant ces allées et venues, et soubs couleur de envoyer audit seigneur cardmal aujourd'huy une instruction, et demain autre nouvelle, il eust faict tenir argent en Italie, ou par bancque ou par autre voye, pour en diligence renforcer la trouppe des seigneurs Caguin et comte Guy
Rangon, et en un mesmes temps faire passer en Italie les Suisses que desjà ledit seigneur avoit retenus en son service, pour s'en venir ces deux bandes unir avecques les forces que desjà ledit seigneur avoit au Piémont ; et puis que, voyant son poinct, il usast de l'opportunité s'offrante, et sans avoir tant de respect à qui Q'estoit pour le luy avoir semblable. D'autres en avoit qui bien approuvoicnt ceste opinion, mais ils jugeoient les forces de l'empereur estre desjà si près des nostres, qu'ils ne pensoient point que ceste opinion fust exécutable à temps ; joinct qu'ils savoient plus intrinsèquement que les autres la finale intention et résolution du maistre, et la cognoissant pleine de justification envers Dieu et le monde, y vouloient bien adhérer, et demourer en eest advis de bien garder ce que nous tenions, et, sans entrer en plus grande despence, surattendre tant que l'empereur fust aggresseur indubitable. A tant le roy, reprenant les propos, conclut sur iceux en ceste manière :
« Si nous n'eussions aux actions humaines à satisfaire à autre qu'à Dieu seul, servateur, estimateur et juge des cueurs et pensées des hommes, et auquel n'est incogneue la volonté que me garde l'empereur en son courage, et que, pour obvier en préoccupant à sadite volonté, je me fusse contenté de juste querelle, pieçà Teussay-je peu faire à grand marché, ou du temps qu'il estoit empesché contre le Turc en Autriche, ou du temps que l'armée des lansquenets qui avoient remis le duc de Wittemberg en son duché, ou depuis quand celle des Suisses qui ont secouru Genève se sont envoyés offrir à moy, l'une des offres" alors que l'empereur entroit en son expédition de Tunis, et l'autre luy estant de retour en Sicile, moult affoibly de gens et de deniers ; mais à mes propres amy s et juges équitables je n'eusse peu jus* tifier mon faict, sinon par apparences et présomptions; aux iniques et non amys, encores à présent ne le sçaurois-je suffisamment faire par autre voye, et vous sçavez ce qu'en plusieurs autres délibérations en telles affaires je vous ay tousjours déclaré mon intention. Mais entendez toutesfoys que quant à moy, ce n'est de ceste heure que le cueur m'a présagy et jugé que l'intention de l'empereur envers moy, avant son partement et depuis son retour du voyage de Tunis, estoit et a tousjours esté XVP SIÈCLE, Chron. et Mém.