LIVRE VL
^ dehors s^ touijours esté fort belliqueuse, mais f^ son pays a esté plus retenue et mieux usant de conseil qu'elle ne faic^ dehors; à une nation qui jamais par autre que vous ne fut battue, sans que le vainqueur y ayt receu très grosse perte ; à une nation laquelle, encores que vous ayez souvent vaincue, si a-ce esté de sorte que jusques icy nous ne cognoissons encores en riens que vous soyez enforcy sur elle de vos victoires, ny qu'elle soit débilitée pour toutes ses pertes.
<( Toutes ces raisons ne nous desmouveroient toutesfoys que nous ne suivissions vostre opinion, et de ceux qui à nostre advis y adhèrent fidèlement, et par avanture plus prudemment que nous, si nous n'avions à combattre que l'ennemy ; mais nous avons à combattre les destroicts des Alpes, à vaincre un long et malaisé chemin; et cela vaincu, nous ne trouverons en aucun heu, ny t>our aller en avant ny pour faire séjour, amitié, bienvueillance ny seureté. Jusques icy vous avez tousjours conduit vostre armée par pays d'amys, mieux aymant le repos que d'irriter nos forces. Derrière, nous avons le pays obéissant et les passages ouverts, pour avoir et vivres et renfort de gens à toutes heures que besoin sera. D'icy.en avant, en quelque part que nous tournions la teste, nous aurons devant et derrière, et par les costés, toutes choses ennemyes et contraires, et (qui n'est petitement à craindre ) un air malsain et très dangereux à gens qui ne l'ont accoustumé, si vous entreprenez, ainsi qu'est vostre intention, de foire vostre passage en Provence : de manière, sire, que plus dilficile nous sera le combat du long et mauvais chemin, de la faulte de vivres, de l'intempérie de l'air, de la famine et pestilence qui en résulteront, que ne sera le CQmbat de l'ennemy, lev|uel deffera moins de nos gens que ne fera le moindre de nos autres susdits adversaires. C'est, sire, ce que principalement nous craignons, et qui nous tient en ceste opinion de n'envahir le pays d'autruy devant que luy ayt en cestuy-cy posé les armes, sans moyen et possibilité de les reprendre ; en laquelle nous voudrions persister, si nous ne pensions certainement que vous sçachez quelque chose à vostre avantage que nous ne sçavons, et que par adventure la raison ne veult qu'aucuns de nous sçachent encores. »»
Telle fut la remonstrance de la pluspart de
ses* capitaines, et entre les antres du seigneur Antoine de Lève, lequel, jusques à se vouloir faire mettre à genoux hors de sa chaire, le requéroit et supplioit de se laisser persuader à ses bons, loyaux et anciens serviteurs. Aucuns toutesfoysestoient d'opinion que secrettement ledit de Lève estoit d'advis que Tempereur passast deçà; mais, du vouloir et sceu dudit seigneur, il monstroit devant le monde et publicquement le contraire, afin que, venant Tempereur au dessus de son entreprinse ( ainsi qu'il en avoit l)onneespérance,voires'entenoitpourasseuré), toute la gloire et honneur en fust attribué audit seigneur empereur, et dit par le monde que son cueur avoit esté si grand, sa prévoyance et conduitte si bonne, que, contre Topinion de tous, il eust osé entrer, et eust eu la prudence de conduire à heureuse fin une entreprinse désespérée.
L'empereur doncques, ce néantmoins, persistant tousjours en sa délibération, print la parole, et concluant, usa de ceste remonstrance : <• Si je n'avois, dit-il, certaine cognoissance, et de la guerre que nous entreprenons, et de Fennemy auquel nous avons à faire, et de nousmesmes, qui avons à l'exécuter, je ne blasmerois point, ains approuverois plustost et ensuivrois ceste délibération, ou, pour mieux dire, considération vostre; mais cognoissant que nous l'entreprenons contre un infracteur de foy allant à l'encontre de ses traittés, et qui, contrevenant à iceux, a contre le duc de Savove (compris au traitté de Cambray, ainsi que nos autres confédérés) commencé la guerre, qu'il sçavoit bien estre réduitte contre nous, je ne fais point de doubte que nous n'ayons Dieu pour nous, lequel est juste juge et vindicateur rigoureux des traittés non observés et de la foy violée. Et adjousteray que nous avons à faire à un ennemy contre lequel nous avons eu, presque vingt ans durans, une perpétuelle victoire, et telle ( afin que je vous face entendre, au contraire de vostre dire, nous estre demeuré chose pour nous sentir d'avoir esté vainqueurs, et à eux d'avoir esté vaincus) que nous jouissons encores du duché de Milan, pour tesmoignage et butin d'icelle nostre victoire : ce qui nous doit mouvoir à retenir en ceste guerre les cueur et espérance tels que vainqueurs, et leur laisser l'effroy et le désespoir tels que les vaincus ont accoustumé tousjours d'avoir. Contrepesant nos
forces outre ces deux poincts avec celles de Fennemy, et que nous les avons, quant an nombre, trop plus grosses, et, quant à la qualité, mieux estoffées de gens expérimentés i h guerre, tellement qu'en laissant une partie deçà, encores nous demourera-il de quoy fournir à la puissance de Fennemy tel que Favons, je ne trouve point si grand inconvénient, comme vots le me faictes, ny de séparer et deviser nosdites forces, ny de passer les monts, et assaillir nostre ennemy en France.
« Et pour entrer par ce second poinct, l^ quel nous fera retomber sur Fautre, je vous pourrois alléguer infinité d'exemples, èsquels plusieursassaillys en leur pays ont diverty Fennemy en le contre -assaillant au sien, et, sauvant le leur, ont acquis et tenu celay dodit ennemy : mais j'ayme mieux fonder mes enl^^ prinses sur la raison, qui est tousjours certaine, que sur Fexemple, qui à bien grande difiicnlte se peult alléguer en cas entièrement pareil, et en tous ses poincts esgal et semblable. Yonsme dites que nous devrions, avant que transférer la guerre en France, la parachever deçà les monts, et nettoyer le pays de ce qui reste icy de nos ennemys : je tiens au contraire, et non pour une seule raison, qu'il faict pour nous de passer delà, plustost que d'entretenir la guerre sor le nostre et de nos amis, et de plustost la faire en France que de la soustenir en Italie : laqnellc en ayant esté vexée et travaillée par si longtemps, toutes raisons veulent que nous Tcspargnions maintenant, et la laissions, puisqu'il nous est loisible, reposer et reprendre ses esprits, ce pendant que la France sera en son tour courue, gastée, pillée, brusiée, esprouvanlla crainte, Fespouvantement, la consternation et fuitte du peuple, le sac et robement des maisons, la désolation, ruine et feu des villes, et autres telles malheuretés accompagnantes la guerre, qui par trente ans ont presque coniinuellcmcnt régné sur l'Italie. Paris et la cooronne de France fault qu'il soit le prix et le loyer de ceste victoire, non pas Turin et le Piémont.
•• Jusques icy nous avons trop enduré au roy faire la guerre sur Fautruy; contraignons-le m» peu, à bon escient, de venir au poinct de defiendre le sien : voyons si le François autant dedans que dehors son royaume est ainsi gentil compagnon, si dedans il est si sage et retenu comme vous dites. Ne cognoissez-vous poinl