‹ Le loyal serviteur [pseud.] Chronique de Bayart.--Guillaume de Marillac. Vie du connétable de Bourbon.--Antoine de Laval. Continuation de Marillac.--Jacques Buonaparte. Sac de Rome in 1527.--R. de La Marck, sgr de Fleurange. Mémoires du jeune adventureux.--Louise de Savoye. Journal.--Martin et Guillaume du Bellay. MémoiresChapitre 338 sur 428 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

sa nature par tant d^espreoves que vous m avez faictes, qu'il ne vault sinon à une première impétuosité? A dissimuler et temporiser il s'anéantit et perd courage. Et d'autre part je cognois le roy estre prince de cueur si haultain» voire plustost téméraire, qu'il s'estimeroit avoir receu une grosse honte s'il me laissoit enti:er et séjourner en son royaume, sans qu'il me vinst présenter la battaille ; et s'il la me présente, qui est celuy de vous qui ne se tienne asseuré de la victoire? Croyez-moi, certainement que le seul moyen de mettre fin à ceste guerre c'est qu'il soit, outre ce qu'il est, empereur et roy des Espagnes en ma place; ou moy, en la sienne, roy de France, outre ce que je suis ; et pour en venir à bout il nous fault approcher de plus près, et le chercher aux entrailles de son royaume, non pas nous amuser en ce pays en attendant qu'il y passe, pour luy donner moyen, espargnant son pays, qui luy foncera toujours argent, de venir faire icy vivre son armée à nos dépens, et l'enrichir du pillage de ce dont nous devons chercher de nous prévaloir à la soulde et entretenement des nostres. Et n'est rien plus vray que le rebours de ce que vous craignez, qu'en France il ait plus grande commodité de se renforcer de gens : tout au contraire s'il passe deçà, l'espérance de la proye, par la licence et liberté qu'il baillera de piller et mettre tout à sac en pays de conqueste, luy attirera tous les jours gens nouveaux : ce que je suis seur qu'il n'aura point en France, car y tenant police, comme raison veult qu'il face en ses pays, tout ce que pourra faire le soldât sera de vivre de sa soulde à bien grande peine, et peu se trouvera de gens qui, sans espérance d'autre prouffit , vueillent venir, pour la simple soulde, gaigner des coups ou la mort à rencontre de nous. Et y laschant la bride pour attirer le soldat, il foulera son peuple ; et où Fen- Dcmy ne pourra parvenir si tost, l'amy pillera et dissipera les vivres, les deniers royaux n'en seront de si bon revenu ; mutineries, séditions, rebellions en adviendront ; et mesmement si le roy se joue à nous donner le passe-temps de veoir cest exemple de justice et vengeance divine, que hiy, qui a tant gasté, pillé, brusié luy-mesDM'S son propre, comme vous craignez qu'il Ceice au-devant de moy, exécutant de luy-mesmes ce que faisant l'ennemy encores le feroit à. grand regret. Par quoy cela

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n'est chose qui m*estonne, ny pour laquelle nous laissions d'avoir vivres à suffisance ; car, outre l'ordre que j'y ay mis, nous passerons si avant en ses pays, que nous en aurons, et qui ne nous cousteront rien, en abondance.

« Et quant à ce que vous craignez qu'il se renforce du costé de deçà, je vous asseure que je luy ay dressé assez d'autres empeschemens ailleurs pour luy en faire divertir la pensée ; car outre ceste armée , h laquelle je ne fais point doubte qu'il ne s'adresse avecques toutes ses forces, et celles que vous scavez estre desjà preste pour descendre en Picardie soubs la charge des comtes de Nansau et de Reux , et autre qui au-devant de moy se viatidra joindre par le costé de Languedoc, qu'à la requeste de l'impératrice mes royaumes d'Espagne mettent sus, et vers laquelle j'envoye présentement vingt-trois galères pour luy faire clairement entendre ma délibération, et le temps qu'elle devra commencer à marcher, j'en fais encores dresser une autre pour descendre au fort des affaires en Champagne, et de là passer en Bourgongne ; èsquelles deux provinces elle sera pour faire, avecques les moyens que l'on m'y donne, non moindre efTect en mon service que feront les autres chacune en mon endroict. De manière qu'ayant si beaux et grands préparatib en tant de lieux, et le roy si entreprins qu'il ne sçauroit à temps assembler forces suffisantes pour en un mesmes temps résistera tant d'armes, et ores que je n'eusse les intelligences que j'y ay, il est impossible que, d'une part ou d'autre, nous ne gaignions de vive force l'entrée jusques au-dedans du cueur de son royaume, et face tel amas de gons que bon luy semblera. Séparons et divisons hardiment nos forces, en laissant ce peu de nombre de gens qui est requis à entretenir le siège devant Turin ; ce que nous mènerons avecques nous par delà sera tousjours suffisant à le combattre , principalement s'il veult (ainsi que vous l'avez proposé) diviser et séparer luy-mesmes les siennes à la garde et deffense des villes qu'il aura délibéré de tenir et fortifier à l'encontrede moy ; joinct que \ ous cognoisseï tous, aussi que moy, quels gens de guerre sont les François à pied. A cheval ils se veulent faire estimer quelque chose, et à la vérité ils y sont plus duicts et accoustumés; mais vous scavez qu'à Fossan et à Conflans nous leur avons entièrement desmooté deux cens cin-

quante hommes d'armcfi ; à Turin y en a près de deux cens qui ne peuvent espérer meilleure fortune \ les autres bandes qui ont esté deçà ne peuvent estre sinonà demy-dellaites, pour avoir en si peu de temps et sans séjour fkict le voyage de passer et repasser les monts : en sorte que vous ave« à combattre le reste pt les reliques, et non la gendarmerie accoustumée de France. Tout leur refuge et espérance gisoit es lansquenets et Suisses , desquels ils faisoient compte de recouvrer à leur appétit et commandement; mais nous avons, Dieu mercy, donné si bon ordre que de lansquenets ils n*en auront plus, et de ceux quMls ont je ne dis pas tous les moyens que j'ay en main de les leur faire perdre ; et des Suisses j'ay promesse certaine et asseurée qu'à leurs gens ils ne donneront congé d*aller au service de prince quelconque hors de leurs pays.

« A cesie cause , je suis encore toujours en ceste opinion de laisser icy raisonnable force pour entretenir le siège de Turin, et, avecques la trouppe que nous avons icy et ce que nous retirerons encoresdlialiens, passer en France, et faire ( nonobstant les diflioultés que vous avez prudenlement discourue^ ) le chemin de Provence, en suivant le long de la manne. Car quant à la difficulté des passages, nous ne donnerons cet honneur aux François qu'ils la scachent mieux supporter que nous : quant aux vivres, nous y avons pourveu, et par la voye de la mer en serons ordinairement secourus. Aussi par lamesmes voye ferons porter nostre artillerie et bagage, qui par Tautre chemin seroit chose de trop grande constance. Et quant à l'intempérie et incommoditéde l'air du pays, elle n'y est point plus véhémente que celle de l'Afrique, que ceste arméea vertueusement soufferte. Et, toutes choses considérées, je ne vois chose en somme qui me fasse moins doubter que ceste victoire nous soit trop hazardeuse, que contre un ennemy si surprinset despourveu de bonnes gens de guerre peu honorable.

« Voilà en conclusion mon advis ; mais non que j'y vueille estre opiniastre, ains ay délibéré de prendre telle résolution, conseil et courage que me donneront mes soldats, lesquels sont ceux que nous avons à mettre en œuvre. Chacun de vous fasse assembler les siens, et sortir les enseignes aux clmmps, à ce que je les voye tous ensemble, et parle à eux publicquement.»

En peu d'heures, estant chacun adverty, avant la main fut ceste eoncion assemblée ; et l'empereur ,aprfes avoir un peu regardé, leur commença parier en ceste manière :

«Je ne vois, compagnons, à Fentour de moy, en quelque part que je tourne les yeux, sinon tous bons visages, annonçans et me mettam ainsi qu'en évidence Taffection telle qu'elle est dedans vos cueurs. Je vois une armée si florissante, et composée de gens tous esleus, et comme choisis Tim après l'autre ; les gens de pied, tous vrays soldats et vétérans; la caYal^ rie si bien esquippée; telle compagnied*artillerie, et si bien estofiee de tout ce qu'il luyfauit,qa'à mon advis nous n'aurons plus fauhe, sinon d'ennemy qui ose nous attendre, et ne noos priver du moyen d'esprouver ta vertu de ceste armée : tant y a que deçà les monts nous ne pouvons le trouver tel qu'il vaille, et soit digne que nous y employions ime telle puissance. Ils estoient icy advotés comme une voke d'oiseini au pillage d'un champ semé; aussi à la vostre arrivée se sont-ils retirés, ainsi que la mesmes volée d'oiseaux s'enfuit au premier coup de traict qu'elle a ouï. Maintenant nous sommes en délibération à sçavoir si nous devons aller chercher de là les monts un ennemy moins indigne de nostre effort, ou si nous deroas attendre qu'il nous vienne chercher icy. L'y attendant, nous destruisons le pays qui est nostre, et vous autres consommez vostre scoHe sans en proulfiter ; encores n'est-ii à croire qu'il y vienne jusques Icy. Les François, avant qu'avoir esprouvé nos forces, se sont entre tenus à la guerre phis témérairement que constantement à rencontre de nous, ainsi qu'ils sont bouillans et précipitans de nature ; mais je cuide qu'ils ne l'entreprendront, maintenant qu'ils ont, si souvent et à leur grand dommage, esprouvé que nous sommes autres gens <p'^ ne sont. En les allant chercher par delà, je crois qu'aussi peu attendront-ils le choc, cooiine ils ont faict deçà les monts, sinon cpie nous voulussions penser qu'ayant leurs forces à présent diminuées d'un tiers, ils eussent plas de cueur et d'eq[>érance qu'ils n'en ont eu quand ib les avoient entières. Tout ce qu'ils feront sera de tenir un peu de contenance, et atgoa^ d'huy reculer une journée en arrière, demain une autre, et sans jamais nous Caire résistance. £t ù d'avanture nécessité les eontraig(K)it di

venir au combat (à qooy le cueur jamais ne les mènera), vous devez indubitablement estre asseurés que la fortune de la guerre, comme vray juge, fera incliner la victoire de nostre costé, où est le bon droict, et qui poursuivons la réparation de foy violée, avec restitution des choses surprinses au préjudice de nos trailtés. Reste à sçavoir seulement si vous estes ceux mesmes que vous avez esté, si vous avez délibéré de faire ainsi que vous avez apprins et accoustumé, c'est-à-dire si vous avez du cueur assez pour passer les monts, et pour je ne dis combattre ny conquérir le royaume de France, mais aller accepter la victoire contre Tennemy et la conqueste dudit royaume, qui à vous se présente. Si vous n'avez du cueur assez, icy nous fault demourer, et vitupéreusement faillir à nostre fortune qui s'offre; si autrement, ce me sera tesmoignage de vostre vertu, cueur et volonté, si vous eslevez joyeusement une acclamation et cry militaire, comme si maintenant vous aviez à marcher en bataille. » A ces paroles tous s'escrièrent unanimement, demandans à marcher et passer outre. Et l'empereur alors, en coUaudant leur promptitude de foy et courage : M Ma bonne fortune, compagnons, sera, dit-il, celle qui accompagnera ceste vostre acclamation, et prospérera ce que nous entreprendrons. Et certainement si le roy de France avoit telles gçns comme vous estes, et je les avois tels qu'il les a, j'ay desjà dit en bonne compagnie, et de rechef dis encores, que je me ferois lier les mains derrière pour m'aller rendre prisonnier, et luy demandier miséricorde, à telles conditions que bon luy semblerait de les m'imposer. Et je suis asseuré qu'il le feroit s'il vous cognoissoit tels que je vous cognois, et s'il sçavoit au demourant d'autres entreprinses secrettes, qui à présent ne sont à déclarer, lesquelles me rendront la conqueste de France si facile, que j'espère en peu de jours estre paisiblement obéy en la ville de Paris. **

Telle fut la départie de la concion ; et ces propos avoit-il prononcés avec si asseurée contenance, que le cueur sembloit redoubler à ces gens, et ne leur ennuyoit sinon que sur l'heure on ne les faîsoit marcher en avant. Quelles estoient ces secrettes entreprinses dont il parloit ? jen'ay encores sceu entendre.^ Vray que peu après fut descouven un traitté qu'il avoit sur la ville de Langres, dont nous parlerons en l'autre

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