LIVRE VII
qu'ils sont encores espars et non unis , embrasés et travaillés du voyage, sans expérience ny cognoissance des passages et destroicts des Alpes, là où , si nous leur donnons le temps, sans aucane contrariété, de gaigner pays jusques en la plaine, ils se réduiront en un camp, où ils se logeront au large et à commodité , se referont du travail , reprendront force et courage , et apprendront les chemins par bien s'en enquérir et par expérience. Et si bien nous attendons renfort de gens, et de France, et- de Suisse , et d'Allemagne, si est-ce que l'empereur a de ce faire encores plus grande commodité que nous, joinct que toute la forcée que nous avons au Piémont ne peultestre telle, qu'elle puisse aucunement empescfaer qu'avant le bout du mois, celle que l'empereur y a laissée pour y poursuivre le surplus et reste de sa pleine victoire ne puisse icy arriver et se joinÂre aux forces que desjà il a ensemble par deçà ; et faudra lors qu'aux deux , qui sont tous expérimentés et vîeibsoldats,nousenvoyons et leur présentions en barbe nos gens nouveaux et levés en haste , pour les combattre.
« Davantage , l'ennemy attend de jour à autre la venue du seigneur André Dorie, lequel, venu, nous donnera nouvel alarme de là le Rhosne, au pays de Languedoc, auquel il peult descendre et mettre ses gens en terre à son plaisir ; et, au cas qu'il n'y descendist assez puissant pour y pouvoir faire un gros effort, il aura les Espagnes àson dos, dont tousles jours il luy pourra venir renfort et de gens et de chevaux. Lesquelles choses estant une foys ainsi conduittes à l'intention de l'ennemy ( ainsi que facilement il les y pourra conduire par nostre temporisement et dilation ), nous ne voyons point qu'il puisse choisir ny souhaiter ny que luy puisse advenir chose plus à son propos et avantage, que si (nous ayant ainsi enfermés entre deux armées, ayant d'un costé le Languedoc et les Espagnes ouvertes et à son commandement, de l'autre Italie et Sicile, et de toutes parts commodité de &ire venir par mer, et vivres et autres choses nécessaires à supporter une longue guerre), nous voulons continuerau mesmes temporlsement et dilation ; d'autant que desdites Espagnes, Italie, Sicile, Germanie, et de ce qu'il tient en la Belgique, il recouvrera tousjours deniers à sufSsance, qui sont le nerf et la principale force requise à faire la guerre. Et au con-
traire, il n'est possible que nostre royaume (paravant travaillé des guerres passées, et maintenant de nouvelle guerre au pays de Picardie, outre celle que nous avons icy en Provence) puisse suffire à fournir argent au roy, pour entretenir en une longue guerre si grand nombre de gens qu'il en aura, mais qu'il ayt adjousté à ce qu'il en a le supplément et renfort qui luy est requis et nécessaire. Or est que, tout ainsi que sans soldats la guerre ne se peult fiiire, eux ne se peuvent aucunement nourrir ny retenir ensemble, sans grande somme et abondance de deniers, desquels s'il nous advient une fois d'avoir fiiulte à nostre besoin, que nous auront lors valu nos dilations? Si, au moyen d'icelles, argent nous fouit (dont à présent nous avons par avanture telle quelle suffisance, mais par emprunt faict des personnes privées), que nous aura valu d'avoir faict ce grand amas de gens, si sans les employer il se séparent par fiiulte de payement? Au demourant, il faict beaucoup à considérer que nostre armée consiste presque toute de François, Suisses et Allemans, qui sont nations plus patientes naturellement de hazard et de travail, que de séjour et dilation : si promptement vous les mettez en œuvre, dles osent, elles entrepreuient, elles exécutent plus que force et nature humaine ne porte ; si vous les retirez de ceste première chaleur, ils s^ppesantissent, ib languissent, et s'anéantissent du tout : et ne &ult jà que nous soyons en peine d'en alléguer de vieils exemples, et du temps passé.
« N'a guères, et de fresche mémoire, si de l'ardeur et courage que nous marchions droict à Yerceil on nous eust laissé continuer et passer outre, il n'y a point de doubte que nous n'eussions emporté la ville, et maintenant porterions les armes victorieuses en pays d'ennemy, non pas serions, comme nous sommes, contraints à soustenir la guerre en France, et combattre pour la defience de la patrie, de nos foyers et de nos églises. A ceste cause, et afin que vous, monseigneur, qui estes notre chef et lieutenant général du roy, ne soyez point en doute que vous ne soyez accompagné de gens qui soient pour exécuter le hault et entreprenant vouloir qui est en vous, nous sommes d'advis que vous devez marcher et faire teste en lieu dont vous puissiez entendre de près toutes [ les allées, venues et entreprinscs de l'ennemy,
ain qoê si, p>r avantoref il vendit à faire qtielqcie faDltCt on (comme n'a gnères vont avei pareillement difconru) il faiy advenoit, par une trop grande confidence de tes forces, on par on trop grand mespris des nostres, de sa tenir pen sor ses gardes, on de mal assenrer et fortifier son camp, ainsi qu'il advient souvent à qni trop peu estime son ennemy, vous soyez prest à recneillir eeste occasion à pmnct nommé, et oser du bénéfice de fortune, avant qu'il coule et voQS eschappe des mains. C'est chose senre que piasienrs fois en osant, en entreprenant^ en mettant la main à Tœovre, choses grandes et de poids ont esté exécutées, lesquelles aux uon^ cbalans et négiîgens avoient semblé n'estre faisables ny espérables. Encores osons«nous dire davantage que la difficulté qui leur est apparente, que vous ayes en si peu de temps assemblé une armée suffisante pour aller de vous-mesBws assaHlir vostre ennemy, vous rendra Tentreprinse d'autant plus (acile, quand vous oserez et entrq>reiMlrez chose qu'il ne se puisse persuader que vous eussiez osé entreprendre ne penser. »
Geste fut la remontrance de ceste partie; et jà la plospart de la compagnie se laissoit conduire à eeste opinien^ poisans, entre autres choses, avoir donné on advis agréable et satisfaisant à l'afiectlon et désir de leur chef et capitaine général, duquel ils avoient ceste persuasion que, tant pour sa naturelle inclination à Eure toosjours et entreprendre choses grandes et honorables, et utiles à son prince et à son royaume, comme, pour la fresche mémoire, du dernier voyage de Piémont (duquel on avoit donné quelque Masme au chef et lieutenant général du rpy de ce qu'il n'avoit plus pertinacenient suivy sa fortune) , il n'aurott chose en plus grande ny plus singulière recommandati<m que d'accepter la première occasion et opportunité qui se ofifriroit de fistire nouvelle preuve de sa vertu, et d'augmenter et aecroistre l'honneur et gloire jà paravant acquis au fiiict des armes.
Et en effifict, ledit seigneur (ainsi que j'ay dit ey-devant), afin de sçavoir mieux discerner les opinions libres d'avecques celles des assentateurs et biandisseurs, avoit ( comme souvent est advenu de faire à plusieurs grands et v^tueùx capitaines) donné aux assistans de grandes couleurs et occasions de penser qu'il incli-
nast a ceste opinion, et, à son escient, Sfoit laissé couler des paroles, comme si eUbi hy fussent échappées sans y penser, par lesqneBei ils avoient eu occasion de juger qu'il fùst entièrement d'opinion contraire qu'il n'estoit DoDoques, après qu'il eut bien soigneusenat considéré, non-^seulement les propos, mais vm la contenance, regard et visage d'un chacon, monstrant, par apparence et de propos déiibéfé, de penser dessus ce qu'ils avoient d'âne part et d'autre mis ea avant, pour à chacoD d'eux donner ce contentement, que, nonobstant qu'ils eussent diverses opinions, cbacan luy semblast toutesfoy s estre meu par boone, apparente et bien fondée raison, il commaji lors à conclure, louant Dieu premièrement commf de chose qui plus ne by eust son venir à souhait, de ce qu'estant partys en deoi diverses délibérations. Tune ny l'autre partie toutesfoys n'avoit faulte de courage et bonoe volonté ; ains que les uns, plustost qu'en avoir faulte, semUoient en avoir plus que besoia, et que plus avoient mestier les uns d'estre oa pen retenus, que les autres d'estre par exhortatioo esguiltonnés et incités. «Je vois, ditrîl, éndeiDment que le but des uns et des autres, c'est de vaincre l'ennemy, comment que ce soit, et ^'à ceste guerre chacun veult employer ce qu'il peult et vault, au bien et à la deffenee de ion prince et de la chose publieque. Tous enseinbk tendez et accordez à ceste mesmea fin, mais non pas à mesmes raison et moyen d'y parvenir. Aux uns il semble mieux à propos de s'arreiter icy, et d'attendre l'ennemy en nostre fort; aoi autres semble meilleur de marcher outre, et de nous aller campaier plus avant en pays. De ce dernier advis je parleray premièrement. Ceux qui sont en ceste opinion (à ee que j'ay recoeilly de leur propos ) craignent dieux choses, et non sans cause : l'une, que, nous fermant icy, et laissait tout le pays ouvert et au commandement de l'ennemy, depuis ce lieu joaqo^ à l'endroict ou il est maintenant, nous-mesmes luy baillions plus grande et plus lacïe coibsm)dite de grains, de fourrages, et de tous vivni pour hommes et pour chevaux, qu'il ne Tauroit es destroicto et difficultés du paasage des Alpes; la seconde chose qu'ils me seniUeot craindre, c'est que l'empereur, interprétant nostre dilation et temporisement pour coofes* sion de nostre peur et cniinte et defitance <fe
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