LIVRE VIL
ce dire. Là où , si nous marchons en avant , autant de jours que nous marcherons, et autant de jours que l'ennemy aura moins à cheminer pour nous venir trouver en campagne, nous deffaudront et se diminueront du temps qui,ennousfermant icy, nous serviroitànousy fortifier. Pour le second, je vois quêtant plus nous irons en avant, tant plus nous sera la conduitte des vivres mal-aisée et de constance ; et , au contraire, en nous arrestant au long de ceste grosse rivière du Rhosne, nous aurons tousjours, et les vivres du pays, et ceux aussi des lointaines parties et contrées de France; de sorte que je puis conclure que, non-seulement il y a plus de danger en trop nous avançant, que d'ennuy et d'inconvénient à temporiser; mais, qui plus est, que nostre victoire consiste plustost à nous gouverner meurent, que hardiement ny vaillamment. Car nous avons à nostre dos ( chose qui bien faict à peser ) tout le pays seur et à nostre bandon, et un roy qui a très bien sceu, et encores sçaura pourveoir qu'il ne nous advienne d'ailleurs occasion de crainte inopinée. Il me souvient que vous avez faict quelque doubte, à cause de la guerre que d'autre part nous avons en Picardie ; mais vous pouvez asseurément ester ceste fantaisie hors de vostre teste; car, quand ainsi seroit que l'ennemy courust et gastast le plat pays, que fera -il contre tant de villes et places fortes qui sont remparées de closture, et fortifiées de gens et munitions pour y attendre quelconques ennemys? Et quand ores il plairoitau roy d'y bazarder une battaille, vous avez les gens du pays si aguerris et si affectionnés au prince, les Allemagnes voisines, que je vous asseure estre de bonne volonté vers le roy, et le chemin si ouvert à y faire descendre et AUemanset Suisses, que je ne vois point de cause pour laquelle ( s'il sembloit bon au roy) il ne le peust et deust faire, et mesmement ayant tant de places fortes, qu'une battaiUe gaignéene peult conquérir le pays à l'ennemy. Mais] il vault mieux, puis que r<m peult avoir victoire sans coup férir, et en temporisant et délayant, le deffaire de luymesmes, puisque nous avons ( quand tout est dit ) le moyen dedélayer tantqu'il nous plaira, sans que nous en tombions ( ce que vous me sembler, cr André) en aucune nécessite ny faulte de payement. Car il fault. Messieurs, que vous scachiez que la commune de France n'a pobit
envoyé moins offrir an roy, pour employer en ceste guerre el à la deffence du royaume, que tout le pouvoir et le bien d'un chacun en gàié* rai et en particulier.
«Mail, dires vous en cest endroict, si jevous mettois en avant que le roy, josques icy, jn'a 1 point encores mis la main à sa particulière espargne, qu'il a spécialem^tréser . ée et réserve pour un dernier et extresme besoin ? Ce que je vous en dis toutesfoys, ce n'est pas pourtant que je Masme vostre jugement ny considération des choses alléguées, ny que je condamne vostre opinion; ainçois serois-je du mesmesadvis, si jepensoisqued'unebattailleilne nous peust advenir autre inconvénient que d'une desconfiture. Mais, quand je considère qu'à la conduitte de ceste guerre, il fault avoir esgard à tout le royaume, duquel en la force et vertu de ceste armée eten l'issue de ceste entreprinsegist le salut commun en grande partie, je pense alors que, de toutes nos consultations et délibérations, le principal poinct gist à bien estimer et peser le commencement, l'ordre, l'issue, le danger, et le prouffit. Sur ce, voyant que du commencement et de l'ordre dépend l'issue, et de l'issue le dangeret le prouffit; trouvant après que le prouffit ne contrepoise point au danger, d'autant que, ceste armée rompue, il n'est rien que l'ennemy n'ose, et n'est rien que nous devions oser entreprendre ; et que, nous rapportans la victoire, l'ennemy ne perd rien du sleiî^ à nous ne vient aucun accroissement, je conclus, en effect, qu'en une guerre de telle conséquence, il ne (ault rien mettre à la discrétion de fortune, ny fonder son espérance sur les faultes que pourroit faire l'ennemy ; ains que le meilleur commencement, le meilleur ordre, la meilleure espérance de victoire que nous puis* sLons avoir ny tenir, c'est de pouvoir et &ire que nous ne soyons point vaincus. Je sçaistrès bien que fortune autresfoys a d<mné tel heur et telle et si bonne issue de choses quasi non préméditées, que l'homme n'en eust osé tant souhaitter si on l'eust mis en liberté de choisir luy^ mesmes ce qu'il vouldroit avoir ; mais, d'autre part, il est aussi advenu plus d'une fois que, pour n'avoir faict jugement et distinction du temps, de l'occasion, de l'espérance, du danger, de l'issue, tel est descheu de son attente qui estoit, non-seulement esgal, ains supérieur de force à son eunemy. Pour foire fin, je fie
vois cdle de vos deux opinions qui ne soit fortifiée de bonnes et apparentes raisons ^ mais l'une gist au haiard, et peult y survenir quelque danger ; l'autre me semble seure et certaine en tout événement. Il est bien vray que, pour les mesmes raisons que vous avez sceu très bien déduire, je désirerois fort, si c'estoit chose possible, que nous n'abandonnassions la villed'Aix; mais il me souvient que, au temps de la descente de Bourbon, il fut jugé qu'elle ne se poavoit fortifier ny rendre deflensaWe , sinon par grande longueur de temps, et qu'à ceste cause elle fut abandonnée par advis de plusieurs bons et sages capitaines et bien expérimentés, et cognaissans des assiettes et advenues du pays. Pour toutesfoys ne rien conclure légèrement, au préjudice d'une notable ville et capitale de tom le pays, je suis d' advis que demain, de bon matin, nous montions à cheval, avecques une moyenne trouppe de gens choisis, et que sur le lieu nous en délibérions et jugions à l'ceil ; et la, s'il nous semble qu'elle se puisse asses à temps fortifier, nous mettrons promptement, et sans y perdre temps, force manouvriers à l'oravre ; si, au contraire, il nous semble qu'il ne se doive faire, nous la ferons vuider, abattre les portaux et tout ce qui servtroit ( en l'y laissant ) à l'ennemy, et la tuy abandonnerons ouverte, vuide et inutile. »
A ceste conclusion s'accordèrent unaniinement tous les capitaines et autres appelles au cons^. Au lendemain, le sire de Montmorency, partant dès la poincte du jour, ainsi qu*il avoit esté délibéré, s'en vint à Aix,et, passant outre, visita l'assiette du camp dont il a esté parié, laquelle, pour les raisons jà devant dites, il trouva estre fort mal à propos ; puis vint reeognoistre la ville tout à l'entour, laquelle, en somme, H trouva que des deux costés elle se pouvoit fodlement fortifier, des autres deux malaisément, à cause de certaines collines qui regardoîenl de près au dedans de la ville, et pouvolent servir de cavalier à Teimemy, pour y planter son artillerie, et de là faire sa batterie. Par qooy la plus grande partie des assistans qui furent appelés à en délibérer sur le Heu et à veue d'œil, furent d'advis de l'abandonner, parce qu'ils jugèrent la fortification d'icelle requérir ToBuvrc et besongne de plusieurs mois, non que de jours. Aucuns y en eut toutesfoys qui, non-seulement furent d'advis qu'dle se deust et peust fortifier,