LIVRE VIII
général de l'empereur, et le grand-maistre de France, lieutenant général du roy, que es villes que l'une et l'autre partie tiennent deçà les monts, seront mises les garnisons, c'est à sçavoir, en celles qui sont soubs l'obéissance dudit seigneur roy, en tel nombre et ainsi que par ledit grand-maistre sera ad visé, et en celles qui sont soubs l'obéissance dudit seigneur empereur, ainsi qu'il sera pareillement ordonné par ledit marquis; et le surplus des armées, d'une part et d'autre, seront renvoyées, et, dès demain, vingt-neufviesme de ce mois, ledit grand-maistre revoyra celle d'iceluy seigneur roy.
« Plus, a esté accordé qu'esdites villes et places, d'une part et d'autre, seront portés et mis vivres et autres munitions, et se feront toutes réparations et fortifications nécessaires, durant le temps de la présente trefve, ainsi et par la forme et manière que ceux qui auront la charge desdites villes et places adviseront, sans qu'il soit faict sur ce, mis ou donné, d'une part ny d'autre, aucun empeschement ; et où il surviendroit quelque difficulté, elle sera vuidée par lesdits seigneurs marquis et grand-maistre, tant qu'ils seront par-deçà , et, en leurs absences , par ceux qui demoureront lieutenans généraux desdits seigneurs empereur et roy. Faict à Carmagnolle, le vingt-huictiesme jour de novembre, l'an 1537. »
Le vingt-huictiesme jour de novembre, fut publiée la trefve à Carmagnolle, où le roy estoit, et pareillement en Ast, où estoit le marquis du Guast, lieutenant général de l'empereur, à durer jusques au vingt-deuxiesme jour de février subséquent. Trois jours après , le marquis du Guast vint faire la révérence au roy à Carmagnolle, où il fut receu dudit sieur humainement. Ce faict, parce qu'il estoit accordé par ladite trefve que les députés de par le roy et ceux de la part de l'empereur se trouveroient à Locate, pour là ensemblement adviser le moyen de faire une bonne et ferme paix entre leurs deux majestés, le roy délibéra de se retirer en France; mais, avant son partement, voulut bien pourveoir aux affaires du pays de Piémont, et, pour cest effect , ordonna le seigneur de Montejean gouverneur et son lieutenant général audit pays, le seigneur de Langey, Guillaume du Bellay, gouverneur et son lieutenant général dedans Turin ; à Pignerol, laissa
MÉMOIRES DE DtJ^BELL\Y,
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gouverneur le comte Francisque de Ponirème ; à Savillan , le baron de Castelpcrs ; messire Charles de Dros, Piémontois, gouverneur du Montdevis, laquelle place il avoit surprise sur les Impériaux, et gardée durant qu'ils estoiènt les plus forts en campagne ; et dedans Vorling laissa le seigneur Ludovic de Birague.
(1538) Les choses ainsi ordonnées, le roy print son chemin par Pignerol, et, après avoir licencié les Suisses pour se soulager de despence, amena quand et luy le comte Guillaume de Fustemberg avec son régiment, laissant à Carmagnolle le capitaine Nicolas de Rusticis ; puis, prenant le chemin par le Dauphiné, arriva à Lion, ou, peu de temps après, dépescha monseigneur Jean , cardinal de Lorraine , et monsieur le grand-maistre de Montmorency, pour aller à Locate, convenir avecques les députés de Tempereur pour le faict de la paix. Lesquels,après a voir perdu beaucoup de temps, ne voyans moyen de parvenir à grande conclusion, enfin arrestèrent une prolongation de trefve pour six mois, à commencer le vingtdeuxiesmc jour de février, dedans lequel temps on se devoit rassembler pour encores chercher moyen d'accorder une paix finale ; et vindrent trouver le roy à Moulins, où il estoit venu ce pendant faire séjour. En ce temps fut deffaicte, par l'armée du Turc, l'armée du roy Ferdinand en Hongrie ; où il y eut une perte plus grande qu'il n'y en avoit eu de nostre temps. Le roy, voulant honorer ceux qui aux guerres précédentes avoient travaillé pour luy faire service, et, entre autres, messire Anne, seigneur de Montmorency, pour les grands et insignes services qu'il luy avoit faict depuis trente ans au précédent, et mesmes, de fresche mémoire, à la descente de l'empereur en Provence, et au pas de Suze, où, par sa diligence et vertu, il força les ennemys; aussi aux guerres de Picardie, tant à la prinse de Hédin, qu'avoir secouru Thérouenne, laquelle, sans sa diligence, n'avoit moyen encores de tenir huict jours, pour là famine qui desjà pressoit les assiégés , l'honora de Testât de connestable , auquel n'avoit esté pourveu depuis le partement du duc de Bourbon : aussi, n'ayant pourveu à Testât de mareschal, qui estoit vaqué par le trépas du mareschal de la Marche, il en pourveut messire Claude d'Annebault, au précédent, capitaine général des chevaux légers; et la mares- '
chaussée, vaquant par là promotion de messire Anne de Montmorency à rofficc de codnestable, il en pourveut le seigneur de Mont^ jean, qui estoit demourë son lieutenant général en Piémont.
Trois ou quatre jours après, fat vuldéeime querelle laquelle de long- temps avoit duré cd&ï quatre gentilshommes de Berry, sçavoirest,le seigneur de la Tour Landry et de Chasteaurom. lé seigneur de Sarzay, le seigneur de Tenkis et le seigneur de Gaucourt. Le seigneur è Sarzay, comme moteur de la querelle, fotîf pelle, et luy fut demaiidé s'il avoit dit qoelf seigneur de la Tour s'en fiist fiiy de la battait de Pavie; il feit response que ouy, et que t seigneur de Gaucourt luy avoit dit. Le seigM de Gaucourt fût appelle, et luy fui deraaEdepi le seigneur de Sarzay, s'il luy avoit pasdiiip le seigneur de la Tour s'en estoit fay delalft!^ taille. Gaucourt, sans advouer ny dcsavoi», luy dit : «Vous m'avez dit que YeniersIevisJ a dit. »» Sarzay soudain respondit : ■Ouy,T^ niers le m'a dit. » — « Messieurs, dit Giocwin puisque Veniers le luy a dit, et qu'il le tient* lûy, je n'ay que faire de respondre.» Parf ! ledit Gaucourt fut renvoyé, et fatapp^î^^ niers, qui nia audit Sarzay Tavoirdîl,«ihy donna le desmenty. Pour en cognoistnli^ rite, et sçavoir qui estoieht faux àccnsalcttR, fut ordonné qu'ils cooobattroient en camp 4)^ L'occasion qui meut le roy de leur donner J? combat, fut (Jue tous les trois accosateursnfr toient à la bàttaille, mais en leurs maison, i leur aise, par quoy il leur estoit malaise* cognoistre qui avoit fuy. Le seigneur de ^^ niers porta les armes, qui estoiènt un cor* à longues tassettes, avec des manches de rf et des gantelets, et le morion en teste, rt in* espée bien tranchante à la maindroicte.etoDf autre à la main gauche. En cesl esquipF!* entrèrent en camp, conduits par leurs f' rains et accompagnés de leurs confidents «^ Seigneur de Bonneval estoit parrain de Veniei^ le seigneur de Villebon, de Sarzay, pourrai sence du sieur de Boisy, qui estoit son fi^ Après les publications, sermens, él autres f^ rémonies accoustumées faîctes, forent w^ aller. Ils firent très bien leur devoir de coîD| battre de leurs deux espées; mais, comme g«^' qui n'estoient fort bien usités en telles aiwft enfin se saisirent au corps, abandonnai»
LiyRE Vllf.
espées. Le sieur i^ Yeniers ay$tnt (}esjà la da- ; guette au poing, et le sieur de ^arzay cherchant de tirçr la sienne, Iç roy, ne voulant qu'ils passassent outre, jetta le baston. Par qaoy ils tarent séparés par les gardes du camp, qui estoient monsieur le connestable, monsieur le comte de Sainct-Pol, duc de Touteville, Louys monsieur de Nevers, et monsieur le mareschal d'Aimebault. £stans les deux champions remis en leurs chaires, pendant que le roy, avec son conseil, ordonnoit ce qu'il vouloit qui fùst faict, le sieur de Yeniers, lequel estoit blessé sur le col 4n pied d'un coup d'espée , par faulle d'eslre eçtanché, après que le roy eut donné sa sentence, les mettant d'accord, et après avoir rjsmis le seigneur de la Tour en son honneur, ayant le roy affermé l'avoir veu le jour de la battaille faisant son devoir près de luy, une fièvre quarte, qui de longue main tenoit ledit Veniers, fut convertie en continue, dont peu de temps après il mourut.
Au mois de may subséquent, le pape Paul, tiers de ce nom, voyant la misère estre universelle par tout« la chrestienté, à Toccasion des guerres, désirant mettre en patience l'empereur et le roy, praticqua de faire une assemblée de ces deux princes au lieu de Nice, à laquelle, encores qu'il fust âgé de soixante-quinze ans, il se trouveroit, pour estre naoyen de feire uae paix générale parmy la chrestienté. Le$ deux princes s'y condescendirent, et le jour prins de s'y trouver, au commencement de jiiin, qu'on comptoit 1538, le pape s'y trouva audit jour; aussi feirent leurs deux Majestés. Et en çeste assemblée la Saincteté du pape travailla merveilleusement, pensant vuider tous leurs différends; mais, voyant n'y avoir moyen d'y trouver une paix finale, proposa une trefve de dix ans, espérant que, durant ledit temps, les inionitiés enracinées dedans leurs cueurs se pourroient miliguer : finablement, ladite trefve de ]ix ans fiit conclue, marchande et communi- ;ative entre les pays et subjects de leursdites Vlajestés, et touteshostiUtéçd'armes suspendues. Les choses ainsi confirmées et jurées par leurs Majestés entre les mains de Sa Saincteté, cha- .'un print le chemin de sa retraitte : le pape irint la volte de Romme, l'empereur celle de îarcelonne, et le roy print son chemin par Avignon, pour retourner en France. Auquel ieu d'Avignon estant arrivé, eut nouvelles, de
la part de l'empereur, qu'il avoit désir encores de communiquer avecques luy, et que, s'il youloit se trouver à Aiguesmortes, ledit seigneur empereur y prendroit terre ; chose que le roy Ipy accorda. Et se trouvans à Aiguesmortes, l'enapereur mit pied à terre, et vint disner avec le roy, en grande démonstration d'amitié et fraternité; puis le roy alla dedans la galère de l'empereur, auquel Heu ils eurent ensemble de grands propos. Quels ils furent, je ne sçay ; majs on ne s'est apperceu qu^il en soit sorty aucun effect. Après la trefve pubhée tout le reste 4e ladite année, ne se feirent autres choses, sinon Umiter ce de quoy devoit jouir un chacun. L'an 1538, le roy, estant à Compiègne, tomba malade d'une apostume qui lui descendit au bas du ventre, dont il fut en grand danger de mort. Au mesmes temps vindrent nouvelles au roy que le mareschal de Montejean, son lieutenant général en Piémont, estoit en extrémité de pialadie, et hors d'espérance de vie ; par quoy il dépescha, pour tenir son lieu, le mareschal d'Annebault, et avec luy le seigneur de Langey, pour tenir son lieu en son absence, et le capitaine Martin du Bellay pour gouverneur de Turin, lequel gouvernement il avoit remis entre les mains du roy peu de temps au précédent. Lequel d'Annebault, ayant nouvelles, par les chemins, du trespas du seigneur de Montejean, print la poste pour estre plustost en Piémont, ayant doubte qu'estant le pays sans gouverneur, il en advinst quelque inconvénient. Aussi, durant ladite trefve, le roy feit fortifier et pourveoir ses places de Piémont : k Turin, feit revestir de muraille les quatre boulleverts faisans les quatre angles de ladite ville; aussi feit faire les fossés tels qu'ils sont de présent. Feit pareillement édifier de nouveau un cbasteau à Pignerol, où estoit l'ancien chasteau, composé de quatre bouUeverts et quatre courtines, laissant au miUeu ledit ancien cbasteau pour servir de roquette ; et feit le semblable à Montcallier pour couvrir la ville, qu'elle ne fust veue, comme elle estoit, de la montagne. Aussi fist faire trofsboulleverts à Savillan ; çt le seigneur de Cental, esleu de Riez, feist, avecques l'ayde du roy, fortifier Cental ; aussi feit le comte de Beyne sa ville de Beyne, et les mirent en tel estât, que depuis l'armée impériale, encores que maintesîbys elle ayt passé près de leurs portes, ne les a osé attajuer.
L'an 1539, les Gantois ayans esté offencés de plosieure nouveaux triboû qui leur avoient ; esté imposés au nom de rempereor, et sentans qoe l'emperear, qui estoit en £spa^;ne, n'avoit j grand moyen de promptement venir en ses Pays-Bas, délibérerait de s'en ressentir, et, pour eest eflect, saccagèrent les officiers de l'emperear. Et pour mieux se fortifier et venir à l'effect de leur entreprinse, ai voyèrent secrettement devers le roy lui offrir de se mettre entre ses mains, comme leur souverain seigneur; luy offrirent pareillement de Cuire bîre le semblable aux bonnes villes de Flandres (chose que le roy refusa, pour n'estre infiracteur de foy envers Fempereur, son bon frère, attendu la trefve jurée entre eux depuis deux ans); en advertist l'empereur, lequel, cognoissant, par cest advertissement et autres qu'il avoit de ses serviteurs, que ses Pays-Bas, qui estoient sa force, estoient en hazard d'estre perdus, ne pouvant trouver moyen d'y pourveoir si promptement qu'il en estoit besoin; car, passant par Allemagne, il n'estoit pas asseuré des protestans, lesquels hiy pourroient empescher son passage, et, se mettant par mer, se mettroit au hazard des vents, qui le pourroient aussi bien jetter en Angleterre comme en Flandres, contre son vouloir, car il n'estoit asseuré du roy du pays, pour les divisions qu'avez entendu par cy -devant qu'ils avoient eues à cause du divorce de la royne Catherine, sa tante, se résolut de se mettre sur la foy du roy, et, pour cest effect, envoya ses ambassadeurs devers luy, estant encores malade à Compiègne, luy offHr, au cas qu'il luy baillast passage seur, de grandes choses, et, entre autres, d'investir luy ou l'un de ses enfans du duché de Milan.
Le roy, jugeant le cueur d'autruy par le sien, et estimant qu'un tel prince que l'empereur ne le voulust abuser de paroles, après plusieurs allées et venues, tant d'une part que d'autre, luy accorda telle seureié qu'il voulut demander, et mesmes se mist à chemin pour aller audevant de luy, encores qu'il ne fost bien sain de sa maladie; et envoya monseigneur Henry, dauphin de Viennois, son fils aisné, et monseigneur Charles, duc d'Orléans, son fils puisné, jusques à Bayonne, pour le recueillir à l'entrée de son royaume, et l'accompagner jusques au lieu où le roy et luy se pourroient rencontrer.
Or est-il qoe des promesses que k^ sagneu iaisoit au roy, il pria de n'estre importoDédf les signer, à ce qoe par cy-aprcs oa m peost dire qu'il les eost faictes par contriinlf poor obtenir son passage ; et qu'il pleost an roy de s'asseurer de sa parole; mais qu'à h pranièR ville de son obéissance où il arriveroit, ii hf a donneroit telle seureté, qu'il auroit ocoéd de se contenter.
Or est-il que Fempereur, de sa nature maideux, Toyant hry avoir esté accorde ce psage, pourdénuCT le roy de ses amysetalà attendu que ledit seigneur y aDoit de b« foy, inventa une chose que je vous diny.Iis Vénitiens, qui estoient entrés en ligoeaw Fempereur contre le Grand-Seigneur, se tmvans y avoir esté abusés, car de jour à m leurs richesses diminuoient, et cognoisansliB qu'il leur estoit besoin, pour la conservatittà leur estât, d'appoincter avec ledit Grand-Tat estoient sur le train d'entrer avec hiy en* paix ou en une bien longue trefre, et ibfr donner la ligue faicte avec l'emperear, qai> roit k son grand préjudice. Pùur à liqnA chose obvier, persuada le roy, en sorte fi commanda au seigneur d' Anndtauh, mefséi de France, et son lieutenant général eii^ mont, d'aller de compagnie avecques kwB^ du Guast, à Venise, comme ambassadenRsoteonets, pour Caire entendre à la seigDeariedeV^ nise la grande fraternité qui estoit entre koR deux maistres; et qu'ils eussent bon cofBt?^ car le roy de France se liant avec eux en C^^ comme il feroit, tous ensanble dresseroicDtatf armée, tant par terre que par mer, pour classer hors d'Europe la race des Ottomans. Car. en ce faisant, il mettoit les Vénitiens bffni^ pinion d'accorder avec le Grand-Seigoeiff,*^ mettroit ledit Grand-Seigneur en haine cootn le roy ; aussi mettroit le roy d'Angleterre « souspecon, de sorte que ledit Angloisconu«fr çast à se rasseurer de l'empereur, et s'csWp* de l'amitié de nostre roy, mesmes tons les *»• très alliés du roy, entièrement en souspeço»' voyans les superintendans de deux Majesie «• Italie en telle fraternité; chose qui fat execotée. Et s'embarqua ledit mareschald'AnnebiD» au poinct du Pau de Turin, et vint rencontrff le marquis du Guast à Ca2alMajour,auqoellifl> ils se mirent tous deux enunebarque,eteDf6i esquippage allèrent à Venise faire leur légation
LIVRÉ Vltl.
Or, en ce faisant et durant les choses cydevant dites, le mois de décembre 1539 arriva Fempereur à Bayonne, auquel lieu il fut recueilly par monseigneur le dauphin et monseigneur d'Orléans, en grande magnificence, et luy fut faicte entrée solemnellement , où il donna grâces et rémissions, et délivra les prisonniers, ainsi qu'il eust faict en ses propres pays et royaumes ; et de là fot accompagné par mesdits seigneurs, et en toutes les villes où il passa, luy fut fiaict semblable honneur qu'à Bayonne.
(1540) Le mois de janvier arriva à Chastellerault, où le trouva le roy, duquel il fat receu en grande magnificence, ainsi qu'estoit la coustumedudit seigneur, car il n'eust peu faire les choses petites. Partant l'empereur de Chastellerault, print son chemin à Amboise. Or au chasteau d'Amboise y a deux grosses tours, édifiées par le roy Charles VIII, par lesquelles on monte au chasteau ; et sont lesdites tours si spacieuses et artificiellement construites , que charrettes, mulets et littières y montent aisément jusques audit chasteau, qui est assis sur le hault d'une montagne. £t, pour faire l'entrée de l'empereur plus magnifique, le roy ordonna la faire de nuict, par dedans l'une desdites tours, aomée de tous les aomemens dont on se pouvoit adviser, et tant garnie de flambeaux et autres luminaires, qu'on y voyoit aussi clair qu'en une campagne en plein midy. Mais, estant l'empereur à my-chemin de ladite tour, quelque mal advisé, portant des torches, y mist le feu, de sorte que la tour fat toute enflambée ; et à cause des tapisseries où le feu se mist , la fumée fat si grande, ne pouvant expirer, qu'on fut en grande doubte que l'empereur ne fust estouffé, et chacun taschoit à se sauver pour éviter le danger. Aucuns farent prins, souspeçonnés d'avoir faict ceste faulte, mais non par malice, que le roy voulut faire pendre ; mais Tempereur leur feit pardonner.
Partant d' Amboise, print son chemin à Blois, puis à Orléans, de là à Fontainebleau; auquel lieu, pourestre maison que le roy avoit bastie pour les chasses et déduicts, le festoya, et luy donna tous les plaisirs qui se peuvent inventer, comme de chasses royales, toumoys, escarmouches, combats à pied et à cheval, et sommairement en toutes autres sortes d'esbattemens. Dadit Fontainebleau, tousjours accompagné de
messeigneurs les dauphin et d'Orléans, s'en alla à Paris ; et vindrent au-devant de luy tous les estats de la ville, en laquelle luy fat faicte entrée et réception toute telle qu'à la propre personne du roy ; et mit en liberté tous les prisonniers qui se trouvèrent, tant à la Conciergerie, qu'aux autres prisons de Paris. Partant duquel lieu, alla à Chantilly, maison de monsieur le connestable, où il fut receu fort honorablement; puis prenant son chemin par la Picardie, arriva en seureté en sa ville de Valenciennes, première place de son obéissance, jusques auquel lieu l'accompagnèrent mesdits seigneurs les dauphin et d'Orléans. Y estant arrivé, les ambassadeurs du roy estimèrent que là il deust confirmer ce qu'il avoit promis au partir d'Espagne^ mais le bon prince, lequel jamais n'avoit eu envie de tenir sa promesse, les remit jusques à ce qu'il eust communiqué avecques son conseil des Pays-Bas, mais asseura qu'ayant chastié ses subjects rebelles, il contenteroit le roy. Je pense bien que, si mal luy eust basté, et qu'il eust trouvé son pays si eslevé contre luy qu'il n'y eust peu remédier, il eust peu tenir sa promesse, espérant se pouvoir ayder des forces du roy ; mais, arrivé qu'il fut dedans ses pays, les Gantois, se voyans abandonnés du roy (lequel mesmes luy avoit donné passage par son royaume) , et voyans l'empereur marcher avecques grandes puissances contre eux, entrèrent en désespoir de pouvoir soustenir cest effort; par quoy, en lieu de combattre, envoyèrent devers l'empereur chercher miséricorde, chose qui leur fut accordée avecques telles conditions que l'empereur leur proposa. Par quoy, marchant à Gand avecques toutes ses forces, se saisit des portes et de la place, mettant partout garnison, et feit mourir sept ou huict des principaux aucteurs de la sédition, et à tout le reste du peuple donna pardon, à la charge toutesfoys qu'ils feroient édifier une citadelle à leurs despens pour tenir la ville en subjection, et à perpétuité payeroient la soulde des hommes qu'il faudroit pour la garde d'icelle; aussi leur osta leurs lois et franchises anciennes, et ordonna, pour conduire et dresser ladite fortification, Jean-Jacques de Médicis, marquis de Marignan.
Ayant l'empereur faict tout ce qu'il avoit délibéré, fat sollicité par l'évesque de la Yaur, nommé Georges de Selva, ambasjsadeur pour le
MÉMOIRES Dt DU BELLAY,
roy devers luy, d'exécuter les choses par luy promises entre les mains dudit ambassadeur partant d'Espagne, et encores par plusieurs foys réitérées passant par ce royaume; mais Fempereur, se voyant hors de toute contrainte, osta le masque de sa dissimulation, et déclara entièrement n'avoir rien promis ; dont le roy porta quelque mauvaise volonté à monsieur le connestable , se disant avoir esté par luy asseuré de la volonté de Tempereur. J'estime bien que mondit seigneur le connestable luy en avoit donné quelque asseurance, parce qu'il pensoit estre asseuré de la promesse d'un tel prince que l'empereur, et qu'il se fondoit sur l' asseurance de l'ambassadeur du roy estant près de la personne dudit empereur.
L'an 1 540 se commença à traitter le mariage d'entre le duc de Clèves, de Gueldres et de JuU liers, avec la fille unique de Henry, roy de Navarre, et de madame Marguerite, sœur du roy; lequel traitté fut tant continué, qu'il fat conclu que ledit duc de Clèves viendroit en France devers le roy : ce qu'il feit, et le vint trouver à Chastellerault , où il fut honorablement recueilly. £t audit lieu furent célébrées les nopces dudit duc de Clèves et de madtte dame fille du roy de Navarre, de parole seulement, et non d'exécution, parce qu'elle n'estoit encore en âge nubile ; mais fut accordé que, elle estant en âge, elle seroit conduitte à Aix-la-Chapelle, ville d'obéissance dudit duc, pour la finale consommation dudit mariage. Auxdites nopces se feirent de magnifiques tournoys en la garenne de Chastellerault, d'un bon nombre de chevaliers errans, gardans entièrement toutes les cérémonies qui sont escrites des chevaliers de la Table Ronde. Après lesdits tournoys et autres festes et festins, s'en retourna ledit duc de Gueldres en ses pays ; et s^en retourna le roy vers Paris, et manda le mareschal d' Annebault, qui estoit son lieutenant général en Piémont, lequel il mit près de sa personne et au maniement de ses affaires ; et demoura en son lieu lieutenant général en Piémont le seigneur de Langey, messire Guillaume du Bellay.
Vous avez n'a guères entendu comme, l'an 1537, le roy passa en Piémont, au pasdeSuze, pour secourir son pays, et comme leç Impériaux avoient fait le gast pour nous empescher le passage, et s' estre ensuyvie la trefve, que les députés du roy et la royne de Hongrie avoient
moyenne, dont l'empereur s'estoit retiré, et k roy et la pluspart de son armée en France ; mais à cause que la trefve estoit courte, on ne voulut Ucencier les bandes françoises jusqoes u retour de monsieur le cardinal de Lorraioeet de monsieur legrand-maistre,quiestoientalks à Locate, où la trefve fut prolongée de sii mois. Ce pendant, par faulte de payement, le seigneur de Montejean, qui est denM)uré lieQt^ nant pour le roy en Piémont, fut contraint de permettre aux soldats de vivre à discrétion oq indiscrétion, et mangèrent ce qui estoit ikmouré. A ceste occasion, le peuple lôesmes, désespéré de faim, n'a voit semé en ladite aih née; qui fut cause que la famine survint Fait 1538, telle qu'un sac de bled, à Tarin, ^ n'a voit accoustumé estre vendu qu'un esco, se v(*ndit dix et douze escus, et s'il y avoit de bled au marché, il falloit y mettre garde, à ce que le peuple ne s'entretuast pour en avoir! ce moyen, les terres demourèrent inntikset incultivées.
Le seigneur de Langey, considérant qoeeV toit la perte du pays, car, l'année subséquente, si l'cnnemy se mettoit en campagne, rooipafit la trefve, on seroit contraint luy liw^ places par faulte de vivres, ou d'en amoerde France, qui estoit chose impossible, poorfoornir les places, nourrir le peuple, et semer te terres (car vous avez entendu comme le roj, quand il passa, avoit mené toutes lesbestfô<k somme, de trois ou quatre provinces, et néantmoins les vivres qu'ils avoient porté n'avoiffli pu suffire seulement à nourrir le camp) ;à ceâe occasion, il trouva moyen, par dons et auue choses, d'obtenir congé du seigneur André Porie d'en amener par mer à Savonne, et de 6' par terre, en Piémont, moyennant qu'il eottonast audit André Porie quelque portion e& payant. Or y avoit-il des bleds en Bourgongw en abondance, desquels il fit charger surlaiivière de la Saonne un nombre suffisant, et i là, en dévalant, sur le Rhosne, et puis rembarquer sur la mer ; en quoy il feit telle diligeiw^ qu'en peu de temps les bleds furent à Savonne. Puis feit trancher une montagne nommée Donijlane, de sorte que par charroy il le rendit i Quiéras, de là à Raconis, en trois journées de diarroy ; puis en départit par toute l'obàssance du roy, à trois escus le sac, qui cousîoit au précédent dix escus, et à chaque vill«F
(apportant Testât de ce q[u'îl en fâiloit, tant pouf semer que pour vivre jusques au nouveau, et en baillant iin ou deux respondans) foumissoit dudit bled pour ledit prix de trois escus le sac, payant moitié comptant, moitié après l'aoust, tellement que toutes terres furent semées ; qui a esté là salvation du pays, car peu après la guerre se déclara, comme entendrez cy-après,