LIVRE X
laissanl gens frais dedans Carignan, et grosses garnisons en toutes les places èsqueUes les Impériaux avoient puissance, marcheroit à Yvrée, auquel il de voit trouver le comte de Challan, lequel avoit commission de Fempereur de lever dix mille hommes, pour, avecques ce renfort, passer le val d'Oste, et venir entrer en Savoye et en la Bresse, pendant que l'empereur feroit son grand effort par le pays de Champagne.
Toutes ces choses bien digérées par monseigneur d'£nguien et les capitaines qui estoient avecques luy, fut conclu d'aller combattre les Impériaux en chemin, devant qu'ils eussent gaigné le pays fort; et, afin que les soldats n'aperceussent la pénurie du payement, fut ordonné que le matin on feroit marcher nos gens en battaille dedans le camp ordonné pour le combat. Puis, sous les couleurs qu'on n'auroit le loisir, eu esgard à la proximité de Tennemy, de faire le payement de gens de pied à la banque, fut ordonné à chacune enseigne son thrésorier ; car nous avions espérance que, devant que l'argent qu'on avoit apporté fust distribué aux soldats, nous serions à la battaille. Aussi fut ordonné au seigneur de Termes, colonel des chevaux légers, d'envoyer vingt chevaux versVilledestellon, pour entendre si Tennemy marcheroit ce chemin là; autres vingt vers Sommer ive, et vingt vers Raconis, à ce que nous, estans en battaille en la campagne, eussions le moyen de tourner la teste droict le chemin où nous serions ad vertys qu'ils marcheroîent, pour les combattre en logeant ou devant que loger, sans attendre qu'ils se fussent mis en pays fort. Pareillement fut ordonné de combattre en trois Irouppes, avant-garde, battaille et arrière-garde.
Le seigneur de Boultières, lequel , ayant eu nouvelles de la battaille, estoit revenu de sa maison pour s'y trouver, eut la conduitte de Fa van t- garde avecques trente hommes d'armes de sa compagnie, la compagnie du comte de Tende, aussi de trente hommes d'armes, que conduisoit le seigneur de Thorines, son lieutenant ;et leseigneur de Termes, colonel de la cavalerie légère, avecques les deux cens chevaux légers dont il avoit la charge; Francisque Bernardin de Vimarcat, avecques pareille charge de deux cens chevaux légers ; la bande du seigneur More de Novate, laquelle conduisoit le seigneur Cabre, son frère et lieutenant, pareille charge ; XVI" siicLB, O ron. cl Mém.
et le seigneur de Gental avecques trente-cinq ou quarante chevaux légers que n'a goères il avoit tirés du service de l'empereur ; et quatre mille hommes de pied des vieilles bandes françoises, dont estoit colonel le seigneur de Thays. Au premier rang desquels se mirent plusieurs gentilshommes venus en poste de la cour, qui depuis n'avoient eu moyen de recouvrer chevaux, entre autres, les trois frères deBonnivet et le jeune Jenlis. A conduire la battaille, monseigneur d'Enguien, avecques luy le seigneur de Langey, gouverneur de Turin ; le seigneur d'Assier, avecques sa compagnie de gens d'armes ; celle du baron de Cursol, lequel estoit demouréà Turin en l'absence dudit seigneur de Langey ; la compagnie du comte de Mont-Ravel, que conduisoit le baron d'Oyn, son lieutenant ; et de gentilshommes, pour leur plaisir, environ cent chevaux, desquels estoient le seigneur, de Sainct- André, le seigneur de ChastiUon, le seigneur de Jamac, le vidame de Chartres, le seigneur de Bourdillon, le seigneur de Rochefort , le seigneur d' £scars, le seigneur de Luzarches, le seigneur de la Uunaudaye, le seigneur de Jenlis, le seigneur de Lassigny, de Saine t-Amand, nommé de Rochechouart, et autres; laquelle jeunesse marchoit soubs la cornette de monseigneur d'Enguien, portée par le seigneur de Rubempré ; le seigneur d'Aussun, avecques environ cent cinquante sallades; le seigneur de Glay ve, gouverneur de Cahors ; et Pescheray, gouverneur de Montcallier, et de gens de pied, quatre mille Suisses. En l'arrière garde, le seigneurde Dampierre, avecques tous les guidons et archers des compagnies , et les Gruiens.qui pou voient estre trois mille hommes de pied , et les Italiens estans soubs la charge du seigneur d'Escro, qui dévoient estre deux mille, et messire Charles de Dros, gouverneur du Montdevis, autre mille.
Les choses ainsi ordonnées, le dixiesme d'àvril, jourdePasques 1544, au poinct du jour, chacun se trouva en battaille au lien et en la forme qu'il estoit ordonné; auquel estât nous demourasmes jusquesà midy, que nous eusmes nouvelles par nos chevaux légers, que Tennemy marclioit; mais ne se pouvoit juger lequel chemin il tiroit, ou de Sommerive, ou de Raconis, ou de Villedestellon. Ce rapport entendu, fut advisé, afin que (s'il prenoit le chemin de Raconis ou de Villedestellon) on l'amusast par
escarmouches, que monseignenr d^Engaien, et quand et iuy les chevaux légers et mille ou douze cens arquebouziers, avecques trois moyennes à double esquippage* pourdihgenter aussi tost que la cavalerie, marcheroient jusqaes sur on haulf, distant un mille de nostre camp, près un bois, sur le chemin de Cerisolles. Monseigneur d*Enguien, estant arrivé audit lieu, envoya le sieur d'Aussun avec sa bande, et quelque arquebouzerie qui le suivoit de loin, sur un autre hault, un mille plus avant , duquel il descouvroit une vallée rase, qui est entre Cerisolles et Sommerive.
Leditseigneurd'Aussun, y estant arrivé, descouvrit les Impériaux marchans de Cerisolles à Sommerive^ lequel, pour les divertir de leur chemin, ayant Jette ses arquebouziers dedans un bosquet, lieu fort et près le chemin que dévoient foire les ennemys, pour le soustenir s'il estoit besoin, après avoir adverty le seigneur d'Ënguien, alla dresser Tescarmouche, faisant tousjours sa retraitte auxdits arquebouziers; mais les ennemys ne l'osoitTat enfoncer, cralgnaiis d'entrer en un désordre. Cependant monseigneur d'Enguien, avec environ trois cens chevaux et le reste de Tarqnebouzerie marcha : puis, ayant faict recognoisire le chemin par quelques-uns des capitaines estans avecques Iuy, trouva qu'il pouvoit sans hazard donner jusques sur le hault, parce qu'il estoit couppé tout court, en sorte que l'ennemy ne le pouvoit venir combattre qu'en montant, et à peine sans se mettre en désordre. Et estant audit lieu, feit mettre en battaille toute sa cavalerie sur le bord dudit costeau ; si que l'ennemy la descouvroit, mais ne pouvoit recognoistre nostre derrière, dont il pouvoit plustost conjecturer que tout le reste de nostre armée y fust qu'autrement. Ce faict, feit marcher nos trois moyennes, qui, du milieu de nostre cavalerie, tirèrent dedans l'un des bataillons des gens de pied des ennemys arrestés en la vallée, dont y eut quelques hommes tués ; et aussi d'heure en autre envoyasmes renforcer l'escarmouche, tant d'arqnebouziers que de cavalerie, deffendans toutesfoys à ceux qui en avoient la charge de se mesler, de peur qu'ils fussent renversés, et que l'ennemy peust avoir la cognoi-ssance du derrière.
Durant ces choses, le marquis du Guast estoit à Soramerive , pour y visiter le logis ; mais un soldat françois, serviteur du comte de
Tende, auquel comte la place appartenoit, estant dedans la tour du chasteau, ne cessa de tirer, et ne se voulut rendre, quelque commination que Iuy feist le marquis, parce qo'fl voyoit nostre armée en campagne du haut dlcelle tour, duquel lieu , le lendemain , il eut le passe-temps de la battaiBe. Ledit marqnis, ayant ouy tirer nostre artillerie, pensa avoir ce soir la bat aille, et retourna en son camp, laissant Sommerive en patience ; puis après avoir bien considéré nostre contenance, eut crainte d'estre combattu en logeant, à cause de quoy il délibéra se loger pour la nuict à Cerisolles, dont il estoit délogé.
Monseigneur d'Enguien, voyant que ^enn^ my et tout son bagage estoit rentré à CerisoDes, et qu'il avoit laissé ses forces en battaille le long des hayes, près dudit lieu, et aussi que li nuict approchoit, assembla tous les capitaines, pour avoir advis de ce qui estoit à faire. Lo uns furent d'opinion qu'on devoit mander le reste de l'armée, et pour le soir se loger sorte hault où nous estions, pour au poinct du jour leur donner la battaille ; autres furent d^advis contraire, en remonstrant que, veu qu'il cstoll tard, ils ne pourroient estre venus qu'il ne hst nuict, et que les gens de cheval et de pied estoient en battaille dès minuict, sans avoir beo ny mangé, et si avoit faict grande chaleur tout le jour, à cause de quoy les soldats estoient autant travaillés que s'ils eussent marché, ^ de faire encores trois milles, ils seroient si travaillés, tant les chevaux que les hommes, qnei si, l'ennemy les vouloit combattre en logeant, ils auroient peu de force pour s'ayder de leurs armes, et aussi qu'ils n'avoient charroy pour amener vivres quand et eux pour repaistrc. Pareillement, si l'ennemy avoit cognoissance de nostre faict, il ne nous donneroit loisir de loger, ains, nous trouvant en désordre en logeant, nous pourroit combattre à nostre désavantage, ainsi que feit le roy Edouart d'Angleterre au roy Philippe de Yallois, à la jooroée de Crécy. Toutes choses débattues, fat résolo qu'on se retireroit à Carmagnolle, laissant deux cens chevaux légers pour recognoisire et faire rapport que deviendroit l'enûenay poor ceste nuict ; puis, après que nos gens seroient refreschis , s'il estoit nouvelle que les ennemys marchassent à Villedestellon, nom irionsjloger entre eux et Carignan, ayans nostre
LIVRÉ X
pont sur le Pau, près de nom, ponr avoir des vivres de deçà Feane, afin que, nous estans logés audit lieu, les ennemys ne pussent venir à Carignan, sans nous combattre; aussi ne pouvoient-ils venir pour gaigner nostre pont, sans nous avoir en teste ; et s'ils demouroient à CerisoUes, nous partirions dès minuict, pour arriver devant le jour sur le hault auquel nous estions, pour leur empescher le logis de Sommerive. Geste résolution prinse, nous retirasmes à Carmagnolle.
Le lendemain, lundy dePasques, unzièmejour d'avril 1544, environ une heure après minuict, nous sortismes de nostre logis pour faire le chemin qui avoit esté ordonné, et en tel ordre qu'il est cy-dessus déclaré; mais le marquis, nous voyant le soir estre retirés à Carmagnolle, estima (comme l'apparence estoit, et ainsi que par aucuns de ses espies lay fat rapporté) que voulions repasser le Pau en çà, et luy abandonner le costé de là ; par quoy , changeant son dessein, partit une heure devant le jour, pour nous ratteindre avant qu'eussions passé la rivière, et marcha à nostre queue tout le chemin que le jour de Pasques nous avions faict. Le seigneur d'Enguien, ayant marché un mille hors de Carmagnolle, fat adverty par les avant -coureurs (mesmes par un Albanois nommé Paul Bonbouque) comme ils avoient ▼eu l'armée du marquis marcher droict à nous, et qu'elle avoit desjà gaigné le hault que nous avions délibéré le soir de devant prendre pour nostre avantage. Eu sur ce Padvis des capitaines, fat conclud de les aller combattre, eneore qu'ils fassent dix mille hommes de pied plus que nous, carde nous retirer dedans nostre fort, lequel nous avions jà esloigné d'un mille, c'eust esté signe de faille, qui eust osté le cœur aux nostres, et augmenté cetuy des ennemys. Par quoy, après avoir eu rapport de la forme que marchoit l'ennemy, sçavoir est, de trois gros bataillons de gens de pied, ayant chacun leur aisle de cavalerie, et marchoient lesdits trois bataillons aussi avant l'un que Pautre, fismes le semblable, car le pays estoit large. A la main droicte marcha le bataillon des vieilles bandes françoises, qui pouvoient estre trois mille hommes en battaille, sans l'arquebouzerie, lesquels estoient conduits par le seigneur de Thays, leur générai; et à la main droicte desdits François marchoient les dievaux légers.
dont avoit la conduitte le seigneur de Termes ; étala gauche, le seigneur de Bouttières, avecques environ quatre-vingts hommes d'armes; puis, à la gauche dudit seigneur de Bouttières, le bataillon des Suisses, qui pouvoit estre de pareil nombre de trois mille hommes; et à la gauche desdits Suisses estoit le seigneur d'Enguien , avecques ceux que j'ay dit cy-devant; et à la gauche dudit seigneur d'Enguien, marchoient les Italiens et Gruiens, qui pouvoient estre quatre mille hommes; et à la gauche desdits Gruiens, le sieur de Dampierre, avecques tous les guidons et archers de la gendarmerie. Ayant mis cest ordre, on tira des compagnies de gens de pied, tant françoises que italiennes, jusques au nombre de sept ou huictcens arquebouziers, lesquels se jettèrent devant les battailles pour enfans perdus, dont fat donnée la charge au capitaine Montluc, ayant avecques luy le capitaine Hevart, le capitaine Guasquet, et autres gens dispos et de bon entendement. Et puis marcha devant la battaille des Suisses le seigneur de Gaillac, avecques huict pièces d'artillerie de campagne, et devant le bataillon des Gruiens, le frère du sieur de Maîlly de Picardie, avecques pareil nombre d'artillerie. Au surplus, fat donnée la charge au capitaine Martin du Bellay, sieur de Langey, gouverneur de Turin, d'aller de la battaille à Pavant-garde et àl 'arrière-garde, afin que, selon que Pennemy se gouverneroit, il feit marcher les nostres. L'ordre qu'avoit mis le marquis estoit qu'il feisoit marcher sur nostre ma in droicte le prince de Saleme avecques dix mille Italiens; au milieu marchoit Alisprand de Madruce, frère du cardinal de Trente, avecques plusieurs autres colonels et capitaines allemans; et avoit en leur bataillon dix mille lansquenets, dont il n'y avoit un seul qu'il ne fast armé, car le marquis avoit pris toutes les armes qu'il avoit trouvées dedans Milan ; et, au droict de nos Gruiens, et à Pautre costé de leurs lansquenets, et à nostre main gauche, marchoit don Raimond de Catdonne, avecques un bataillon de six mille hommes, moitié vieils soldats espagnols et moitié vieik soldats allemans, tous nourrys ensemble à la guerre, depuis le voyage de Tunis et d'Arger. Au costé du prince de Saleme et de son bataillon, marchoient environ de sept à huict cens dievaux, envoyés par le duc de Florence au secours des Impériaux, conduits
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])ar Rodolphe Baglion. Au milieu d'entre les laasquenels et Espagnols, raarchoit le marquis du Guast, avecques pareil nombre de cavalerie ; et à Tautre costé des Espagnols marchoit le prince de Sulmonne, (ils du feu vice-roy de tapies, don Charles de Lannoy , capitaine général de toute la cavalerie, avecques pareil nombre de cavalerie que les autres. £t estoient lesdiles trouppes impériales rangées sur le hault dont nous estions partis le soir précédent, auquel nous avions délibéré de retourner pour gaigner l'avantage ; mais le marquis Tavoit le premier occupé, et avoit mis àu droict de deux cassines, dont Tune estoit du costé des Ailemans, Tautre au costé des Espagnols, dix pièces d'artillerie d'une part, et dix de l'autre, lesquelles estoient en lieu si avantageux, que nos gens ne pou voient marcher à eux, que lesdites pièces ne donnassent dedans nos baitailles de hault en bas. Ce faict , le marquis, avecques cinq ou six chevaux, se retira sur un petit hault, duquel il voyoit et pouvoit commander à toute son armée, tant à droicte qu'à gauche et au milieu ; puis manda au prince de Saleme qu'il n'eust à marcher plus avant que le lieu où il estoit, sans son commandement. Mais le marquis, estonné de son gros host d'Aïlemans renversé, comme tantost jediray, n'eut, à mon advis, loisir, ou ne luy souvint de mander au prince de Saleme ce qu'il avoit à faire ; parquoy il ne bougea de son lieu; ce qui nous feit grand plaisir, car, s'il eust marché au costé des Allemans, il eust empesché le bataillon de nos François, pendant qu'ils estoient embesongnés contre lesdits Allemans.
Monseigneur d'Enguien, arrivé qu'il fut à la portée d'une coulevrine près du hault auquel les Impériaux s'estoient arrestés, regarda d'accommoder ses battailles en lieu qu'elles ne peussent estre offencées de l'artillerie impériale. Il estoit environ soleil levé quand les deux armées se plantèrent l'une devant l'autre. Soudain Fescarmouche se dressa entre les deux battailles de nostre arquebouzerie et de la leur, laquelle dura jusques sur les onze heures du matin, parce que les Espagnols et Italiens tascboient de venir gaigner le flanc de nos battailles, comme ils avoient faict à la battaille de Pavie, Tan 1524. Aussi taschoient les nostres de faire le semblable : chacun renforçoit de sa part ; si qu'il y eut, l'espace de quatre^ou cinq
heures, environ de quatre à cinq mille a^qu^ bouziers, tant d'un costé que d'autre, entre les deux armées. Je vous asseure qu'ilyeosten beaucoup de plais'u* à voir les ruses et stntagesmes de guerre qui se faisoient tant (fane part que d'autre, à l'homme qui eust esté en lieu de seureté et qui n'eust eu autrectioseà faire. Enfin , entre onze et douze heures, b ennemys, se voyans plujs forts d'hommes d'm tiers, délibérèrent de nous venir assaillir. Le sieurde Thay8,qui estoit s«r nostre main droicte. tourna la teste pour aller combattre le prince de Saleme, et, pour cest effect, s'esloignaoïviroo de demy-quart de mille du bataillon des Suisses; mais le sieur de Langey, qui avoit la chirgede rceognoistre la contenance de l'cnnemy, d d'advertir nos gens de ce qu'ils dévoient faire ( aussi avoit le sieur de Monnins), voyait marcher le bataillon des lansquenets impériatu, qui estoit de dix mille hommes, pour venir attaquer nos Puisses, qui n'estoient que quatre mille, veit le jeu mal party ; voyant aussi qw le prince de Saleme ne faisoit semblant de vouloir marcher, et qu il estoit encores loin.roaiKb, par le sieur de Crisse, au sieur de Thays, qui eust à retourner la teste et se venir joindre près des Suisses; autrement qu'il voyoit la battaille en hazard , parce que nos Suisses n'estoient pour soustenir ce iaix, et aussi luy avoient dit qu oo leur avoit promis de long-temps que, venansau combat, les François seroient près d'eux, et qu'ils n'estoient pour eux seuls soustair ce gros bataillon de lansquenets. Outre plus, il fut remonstré audit sieur de Langey, parle capitaine Fourly, Suisse, qui pour ce jour le» commandoit comme colonel, encores queSainct- Julien en prinst, et eust par le passé prins et l'honneur et le proutfit, si est-ce que pour ce jour il en laissa la charge audit Fourly, leqyd dit audit Langey, luy persuadant de marcher, que, si son bataillon marchoit, l'artilkne de l'ennemy luy donneroit droict dedans, etqœk naturel de sa nation n'estoit d'endurer la batterie de l'artillerie, ains d'aller droict pour la gaigner, et que, par^ce moyen, s'il se roctloit au descouvert, ses gens se mettroient en désordre pour y courir, qui seroit cause que Feftnemy luy donneroit par le flanc; mais, estans nos ennemys marchés plus avant, cw* mesmes couvriroient leur artillerie, et alors il mèneroit ses hommes au combat sanscontoioii*
Le sieur de Tluiys, ayant eu cest advertissement, incontinent changea d'entreprinse, et, tournant la teste de son bataillon, se vint rendre prè^ des Suisses, laissant seulement, entre les deux bataillons, place en laquelle se vint mettre monsieur de Bouttières avecques les quatre-vingts hommes d'armes qu'il y avoit en sa compagnie. Les Allemans impériaux, voyans les François avoir changé leur dessein, changèrent pareillement le leur, et de leur gros bataillon en feirentdeux, l'un pour combattre les Suisses, et l'autre les François si proches l'un de l'autre, que le derrière ne monstroit apparence que d'un bataillon. Pendant ces choses, le seigneur d'Enguien, qui devoit estre joignant les Suisses, fut contraint de demeurer avecques les Gruiens, car ils estoient estonnés; de sorte que, sans ce qu'il demeura près d'eux, et les remonstrances que leur feirent les capitaines, ils s'en fussent fuis sans coup férir, à raison de l'effroy qui s'estoit espandu parmy eux. Le sieur de Termes, avecques la cavalerie légère estant à la main droicte des bandes françoises, voyant la cavalerie du duc de Florence, laquelle marchoit pour, à l'heure que les battailles se viendroient à joindre, donner par les flancs au bataillon des François, ne voulut attendre cest inconvénient, mais les chargea de telle furie, qu'il les rompit et les renversa sur le bataillon du prince de Saleme ; tellement que ledit sieur de Termes, pensant estre suivi , donna jusqaes au miUeu dudit bataillon, où son cheval fut tué et luy prins. Ladite charge servit beaucoup; car il est apparent que, sans i celle, le prince de Saleme eust marché sur les flancs de nostre bataillon de François ; mais il fut couvert de la cavalerie de Florence, laquelle tomba sur ses bras, et, ce pendant nos François et Suisses feirent leur faction sans empeschement, quedeceluy qu'ils avoient en teste. Pendant ladite charge, les battailles des lansquenets impériaux et celles des Suisses et François, s'abordèrent. Or avoient les François mis, entre le premier rang et le second, un rang d'arquebouziers; et les Allemans un rang de pistoliers, lesquels tiroient par entre ceux du premier rang. Estans lesdites battailles à la IK)rtée d*une moyenne, l'une de l'autre, le capitaine, lequel avoit la charge de la corne droicte du bataillon des François, considérant que le bataillon d' Allemans qui le venoit aborder
eslolt plus large que le sien, et, par ce moyen à l'aborder, serreroit les François parce coste, soudain feit tirer du derrière de son bataillon les armés des deux derniers rangs, dont il eslargit sa teste et feit à Tennemy ce que ledit ennemy avoit intention de luy faire. Ce faict, ils marchèrent l'un vers l'autre de pareille furie, et combattirent, tant d'une part que d'autre, furieusement; si est-ce qu'à l'ayde des armes que feit la gendarmerie françoise, conduitte par le sieur de Bouttières, tous les Allemans impériaux furent rompus. On peut bien dire que jamais si petit nombre de gendarmerie et de gens de pied ne soustint si grand faix ny si furieux. Le marquis du Guast, voyant la ruine tournée sur ses Allemans, auxquels estoit son espérance, se mit à la guarite sans coup férir.
Au mesmes instant, le sieur de Dampierre, avecques les guidons, chargea les gens de cheval impériaux, conduits par le prince de Sulmonne, lesquels faisoient espaule aux Espagnols, et les rompit. Semblablement le bataillon des Espagnols et vieils Allemans vindrent combattre nos Gruiens et Italiens, desquels ils eurent bon marché; car, hormis les capitaines qui estoient au premier rang, tousse mirent en faitte, et ne s'en fust sauvé un, sans monseigneur d'Enguien, lequel, accompagné de ceux qui estoient ordonnés en sa trouppe, chargea lesdits Espagnols et Allemans, en prenant l'un des coins de leur bataillon et transversant à l'autre ; de sorte qu'il rompit tout ce travers, dont ne demoura une seule enseigne debout dudit bataillon. Mais ceste charge fut sanglante, car il y demeura le seigneur d'Assier, le baron d'Oyn, lieutenant du comte de Mont-Ravel; Monsallais, enseigne du baron de Gursol, le seigneur de Glayve, gouverneur de Cahors; le seigneur de Courville, et les deux escuyers de monsôigneur d'Enguien. Le seigneur de Lassigny eut son cheval tué, mais il se sauva à pied-, le seigneur de Sainct-Amand , nommé de Rochechouart, et le seigneur de Fervaques, y furent blessés de sorte qu'ils furent trouvés parmy les morts'; mais ils furent si bien pansés, qu'ils guérirent; et plusieurs autres y furent tués ou blessés, et jusques à quatorze ou quinze, tant capitaines que gens de nom.
Le seigneur d'Enguien, ayant faict ladite charge, et pensant que les Gruiens eussent faict
leur devoir, estimoit avoir gaigné la bataille de ce costé ; mais il trouva le contraire, car, ayant tourné visage pour recharger, au lieu de trouver les Gruiens et Italiens victorieux, les trouva à vau-de-roupte ( hormis le premier rang, comme dit est) sans donner un coup de picque, à cause de quoy la teste des Espagnols, n'ayant plus de gens de pied à combattre, tourna sur monseigneur d'Enguien, de sorte qu'à ladite charge il perdit plus qu'à la première, parce qu'il n'avoit plus de gens de pied pour le soustenir. Or n'avoit-il nouvelles qu'estoient devenus nos François et nos Suisses, qui luy faisoit présumer qu'ils estoient deffaicts; car, entre k lieu où combattirent nos Suisses et nos François, et le lieu où combattit monseigneur d'Enguien, y avoit une petite colline, de sorte qu'on ne pouvoit avoir cc^noissance l'un de l'autre : si est qu'il résolut, et ceux d'à vecques luy, de tous mourir avant que se retirer. Par quoy par plusieurs fois rechargea ; mais il trouva tousjours un nombre de arquebouziers ennemys, pesle-meslede luy, et le bataillon des picquiers les suivoit tousjours sans rompre leur ordre ; et si n'avoit pas enfin plus de cent chevaux en sa compagnie, qui estoit peu pour combattre quatre miUe hommes, mais c' estoit à la désespérade. Pendant que monseigneur d'Eoguien s' estoit retiré sur la main droicte pour avoir moyen de recharger sans estre empesché de l'arquebouzerie eimemye, qui l'empeschoit de ce faire, estant toujours pesle-mesie de luy, les Espagnols eurent nouvelles de la defiaicte du reste de leurs gens; par quoy perdirent le cueur, et, en lieu de nous attendre, commencèrent kur retraitte, laquelle ne kur fut permise d'achever, car k seigneur d'Enguien ordonna le seigneur d'Aussun, avecques environ cinquantejchevaux, pour les charger par les flancs, et luy, avecques le reste qui s'estoit rassemblé près de luy, leur donna siy la queue ; mais, estanschargés,ite ne tindrent point, car chacun tascha à ^se sauver, ou dedans les bosquets ou dedans les cassines : toutesfoys, peu ou point se sauvèrent que tout ne fut prins ou tué.
Pour monstrer que jeunesse faict faire beaucoup de choses hazardeuses, le sieur d'Enguien, sur ceste dernière charge, voyant le sieur de Sainct-André s'estre mis devant la trouppe pour recharger le premter, baissa la veue pour faire le semblable, n'ayant que six chevaux avec luyj
mais il fust arresté par un capitaine expérimenté, luy remonstrant rinconvèmait adven au duc de Nemours à Ravoine, pour pareiBe entreprinse ; lequel ne loy fdt autre re^naK, sinon qu'on feit donc retirer k sieur de SuDct- Aiidré, ce qui fut faict.
Le prince de Saleme, voyant la deSûctede leurs Allenums et de leur cavakrie, n retin; par quoy il ne perdit beaucoup de geus, cv b François et Suisses, qui poursoy virent leorTi^ toîre un grand nulle, mettoîent au fil de Fespct tout ce qu'ils trouvoient devant eux, spcdiiement les Suisses, ksquels estoient irrités pou la mauvaise guerre que ks Impériaui b avoient faitte au Montdevis, ainsi que fiy dit précédemment, en souvenance de laqûeVe ili crioknt Mantdepiê et ne prenoknt aucmi ds ennemys à mercy, mais les tuoieat entre b mains de ceux qui kur vouknent saurer lim
Vous pouvez entendre que, sans radràqoe print DQonseigneur d'Enguien, de s'arreitcrprà de nos Gruiens , asseurément la battaiUe eiloit perdue pour nous; car, eslans ksdîu Gim, et luliens deffaicU sans coup férir, lehateilioB impérial, de quatre milk vieih soldats, eut tourné la teste vers les François et Suisses, (pd poursui voient leur victoire, et, les troomteo désordre, il est apparent qu'il les euit nÉKs; mais ils ne l'osèrent entreprendre, cragnaos que kdit seigneur d'Enghien les charj^ «f la queue. Aussi pouvez- voos estimer que^siks Gruiens eussent faict leur devoir, ou que seoi^ ment ils eussent faict teste, le batailkadesEv pagnols, dès la première charge que leur kW monseigneur d'Engukn, estoit deffiûct; p^r quoy nos François et Suisses, et mesmes nostre cavalerie, ksquels poursuivoient leur victeir. semblablement ledit seigneur d'Enguien et m qui estoient demourés avecques hiy pour coibbattre lesdits Espagnols, eussent passé ^ outre : par ce moyen , k prince de Saleroe d^ se fust retiré avecques si peu de perte f^ feit, ny pareilkment k reste de kur cavalen**. et eussions poursuivy jusquei en Ast; aoqvH lieu eu8si<M[is trouvé k marquis du Guai^ ^ sauvant à la fuitte, auquel, 7 estant arrivé, N portes furent refusées, parce que, au partiriio«f nous venir combattre, il avoit dit que, s'il * retoumoit victorieux, on ks luy fcrmast;i»fi nos gens ftirent contraints, pour venff s^ courir monseigneur d'Enguien, d'intnToiDp^
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