PAR LE LOYAL SERVITEUR, CHAP. XL
appelle Longare, y eut une grande pitié; car coauDe chascun s'en estoit fuy pour la guerre en une cave qui estoit dedans une montaigne, laquelle doroit ung miUe au plus, s'estoient retirées plus de deux mille personnes, tant hommes que femmes, et des plus apparens du plat pays, qui y avoient force vivres et y avoient porté quelques hamoys de guerre et des hacqoebates pour desfendre l'entrée, qui estoit qoast imprenable, car il n'y pouvoit venir qa'ung homme de front. Les adventuriers, qui sont voulentiers coustumiers d'aller piller, YJndrent jusques à l'entrée de ceste cave, qui txk langaige italien s'appelle Ik Grote de Longare; et croy bien qu'ils vouloient entrer dedans ; mais doulcement on les pria qu'ils se déportassent, et que léans ne pourroiait riens gaig;fier, parce que ceulx qui y cstoicnt avoient laissé leurs biens à leurs maisons. Ces coquins seprindrent point ces prières en payement et s'efforcèrent d'entrer, ce que l'on ne voulut permettre, et tira-l'on quelques coups de hacquebute qui en firent demourer deulx sur le lieu. Les autres allèrent chercher leurs compaignons, qui plus prests de mal faire que autrement, tirèrent ceste part. Quand ils furent arrivés, congneurent bien que par force jamais n'y entreroient. S s'advisèrent d'une grande lascheté et mesdianceté, car auprès du pertuis mirent force boys, paille et foing avec du feu, qui en peu de temps rendit si horrible fumée dedans ceste cave, où il n'y avoit air que par là, que tous furent estooffés et morts à martyre, sans aucunement estrç touchés du feu. Il y avoit plusieurs gentils-hommes et gentilles-femmes qui, après que le fea fîit failly et qu'on entra dedans, furent trouvés estaincts, et eust-on dit qu'ils dormcnent. Ce fut une horrible pitié; mesmement eu8t-on veu à plusieurs belles dames sortir les enfans de leur sein tous morts. Les adventuriers j firent gros butin; mais le seigneur grant maistre et tous les cappitaines furent à merveilles deyiaisans, et surtout le bon chevaUer sans paoïir et sans reprouche, qui tout au long du jour mit peine de trouver ceulx qui en avoient esté cause, desquels il en print deulx, desquels hmg n'avoît pas d'oreilles et l'autre n'en avoit ^ime. Il fist si bonne inquisition de leur vie fK par le prevost du camp furent menés devant ceste grote, et pendus et estranglés par son boorreauv et y voulut estr^ présent le bon
chevaUer. Ainsi, comme ils faisoient cet exploit, quasy par miracle va sortir de ceste cave ung jeune garson de l'âge de quinze ou seize ans, qui mieulx sembloit mort que vif et estoit tout jaune de la fumée. Il fut amené devant le bon chevalier, qui l'enquist comment il s'estoit saulvé. Il respondit que quand il veit la fumée si grande, il s'en alla jusques au fin bout de la cave, ou il disoit y avoir une fente du dessus de la montaigne, bien petite, par où il avoit pris l'air ; et dist encores une piteuse chose, c'est gue plusieurs gentilshommes et leurs femmes, quand ils s'apperceurent qu'on vouloit mettre le feu, vouloient sortir, sachants aussi bien qu'ils estoient morts; mais d'aultres qui estoient avec eulx ne le voulurent jamais. De ce lieu de Longare marcha le camp droit à MontsëUes, que les Yéniciens avoient repris et ramparé, et dedans logé mille ou douze cens hommes. Chemin'faisant furent rencontrés par le seigneur d'Alègre et le bon chevalier, avecques le seigneur Mercure et ses Albanoys, qui estoient pour lors à l'empereur, quelques chevaulx légiers de ceulx de la Seigneurie, qu'on appeloit Crovas, et sont plus turcs que chrestiens, qui venoient veoir s'ils gaigneroient quelque chose sur le camp ; mais ils firent mauvais butin, car tous ou la pluispart y demcHirèrent et furent prisonniers, entre lesquels le seigneur Mercure va recongnoistre le cappitaine, qui estoit, ainsi qu'il dist depuis, son cousin germain, et l'avôit gecté de son héritage en Crovacie, lequel il tenoit et occupoit par force et estoit le phis grant ennemy qu'il eust en ce monde. Si luy vint à rementevoir toutes les meschancetés qu'il luy avoit faictes et que à présent estoit bien en luy de prendre vengeance. L'autre dist qu'il estoit vray, mais qu'il a esté pris en bonne guerre et que par raison devoit sortir en payant rançon selon sa puissance, dont il offroit six mille ducats et six beaulx et excellens chevaux turcs. • Nous parierons de cela plus à loysir, dist le seigneur Mercure, mais, par ta foy ! si tu me tennis ainsi comme je te tiens, que ferois-tu de moy ? n Lequel respondit : «« Puisque si fort me presses que de ma foy , je t'advise que, si tuestois en ma mercy comme je suis en la tienne, tout l'or du monde ne te saulveroit pas que je ne te feisse mettre en pièces. — Yrayment, dist le seigneur Mercure, je ne te feray pas pis. » Si commanda à ses Albanoys en son langaige à