I/X XX V II L
^ ^ . O u E l'homme est grand, quand du fond d'un palais >
D'un mol , il donne au monde ou la guerre ou la paix !
Qu'il est grand , quand au sein d'un fragile navire ,
Sur l'Océan rebelle il exerce l'empire \
Lorsque de la nature il désarme la main.
Et dirige à son gré le tonnerre incertain !
Fléau du crime heureux , espoir de l'innocence ,
Qu'il est grand, quand, armé d'une mâle éloquence^
Ou par le doux accord et le charme des vei-s ,
Il crée un même esprit à mille esprits divers ! . . .
Mais hélas ! qu'il est vil , quand aux genoux des prêtre»
Il rampe et tremble au nom du Dieu de ses ancêtres !
Qu'il est vil et méchant, quand d'un fer assassin ,
Il frappe son semblable errant dans son chemin !
Français. j^çj
EnVaîn, piètres adroits, vous vous applaudissez
D'enchaîner à vos pieds nos vieillards délaissés,
Le citadin oisif, l'habitant des campagnes,
Les rois et leufs flatteurs , les reines , leurs compagnes J
Dans la foule, par fois , les sages, les savans,
Daignent sur vos trépieds brûler un grain d'encens ,
Et prêter à vos voix les accords de la lire. . . .
A vos solennités les voyez-vous sourire ,
Ou froncer le sourcil h vos discours menteurs l
Prêtres ! si vous lisiez- au fond de tous les cœurs ! . • •
L'un, brisé sous le joug des passions funestes.
De son culte à vos Dieux ne donne que les reste? j
Cet autre, à son insçu, par l'exemple entraîné,
Croit tout sans examen, et meurt comme il est né.
Trop ami du repos, le philosophe même,
Souffre, pour l'obtenir, l'onction du saint chrême.
Et pour avoir la paix se déguise à vos yeux, . . .
Noiis redoutons bien plus le prêtre que ses Dieux.
i3o liE Lucrèce
(^) u ' o K parcoure ce glote ! . . . Chacun dans son église , Zoroastre et Jésus, Mahomet et Moïse, Se partagent l'encens des crédules mortels : Toi seule, ô Vérité ! toi seule es sans autel»,
v^ I E I. ! que ce fruit est beau ! quel parfum ! quel éclat ! Au Dieu qui te nourrit, rends donc grâce, homme ingrat.,.
Arrête ! homme pieux, cTier à la providence : Ce beau fruit, apprêté des mains de la vengeance, Recèle un noir poison ', loin de t'en prévenir, Ton Dieu,, sans moi, ton Dieu t'aurait laissé périr.
Français. i3i
( ) TOI, dont je combats l'idéale existence !
Dieu jaloux, dis ; pourquoi, prodigue de clémence,.
Pourquoi me permets-tu ( faible et hardi mortel )
De blasphémer ton nom, d'outrager ton autel î
Sans effroi, sans remords , impunément impie,
Pourquoi , m' applaudissant de ma philosophie ,
Suis-je heureux, quand j'ai pu, dans mes vers destructeurs,
Décliirer le bandeau de tes adorateurs l
Il en est tems encor • montre-mol ta lumière- •
Si je suis dans l'erreur, elle est involontaire.
Il en est tems , parais ! Dieu de nos bons aïeux ^
Plus instruits qu'eux, pourquoi sommes-nous moins pieux î
Un despote tremblant est toujours invisible ;
A ses enfans qu'il aime, un père est accessible : . . .
Pourquoi te dérober aux yeux de tes enfans ? • • .
Dieu bon , choisis du moins des prêtres mcias méchant»
i3:î Le Lucrèce
( ) u A N D je porte mes pas dans ces vastes dépôts,
Qui de l'esprit humain conservent les travaux ;
O ! combien d^écrivains , dans leurs nombreux volumes.
Pour me prouver un Dieu , consacrèrent leurs plumes !
Docteurs ! pourquoi verser tant d'encre et tant de fiel l
Laissez plaider à Dieu les intérêts du ciel.
Si de tant d'avocats Dieu brigue l'éloquence ;
Si Dieu n'a que des mots pour moyens de défense •
Que sa cause est douteuse aux yeux de la raison 1
Dieu sage ! en te montrant, réalise ton nom.
Français. i
C^oTTRAGErx défenseurs des vérités hardies !
Paisibles écrivains , ô vertueux Impies ! . . .
O toi, le précurseur du sage Spinosa,
Sage Epicure ! et toi , qui ( le premier ) osa
Chasser les Dieux du ciel aux accens de la lyre !
Lucrèce, dans mon cœur fais passer ton délire.
Qu'on puisse, après ton nom, un jour citer le mien !
Qu'on dise un jour de moi : ^< paisible citoyen ,
» Pour défendre le vrai , généreuse victime !
^ Il n'eut pour ennemis que les amis du crime. *
Unique bien du sage , auguste Vérité 1 Couronne mes efforts • pour toi , j'ai tout quitté , Les plaisirs , le repos, les honneurs, la richesse j Je t'ai sacrifié les jours de ma jeunesse. J'aurais pu promener ma muse chez les grands, Echanger leur faveur contre un coupable encens, Ou bien , pour plaire au peuple , en un honteux délirai , Des préjugés sacrés étendre encor l'empire. 5Ion nom, en lettres d'or, brillerait chez Plutus. Sans gloire, envelo[ij)é de stériles vertus. Las ! je végète , en butte aux coups les plus funestes. , Auguste Vérité ! qu'ai-je dit ! ... tu me restes.
l34 liEliUCRÈc-E
JVloRTEi, , pour être heureux, n'attends pas l'autre vie." Qui sait si du néant la mort n'est point suivie l Use bien du présent • jouis et fais jouir : Avant d'avoir vécu, crains sur-rtout de mourir.
X^oTJRQiroï dans sa tannière , au milieu du carnage , Le tigre au créateur ne rend-il pas hommage , A l'exemple de l'homme , à la fin d'un combat l pieu doit l'être a la fois du tigre et du soldat.
Français. i35
jAisiBLES métayers , crédules mercenaires. De nos pasteurs oisifs nourriciers débonnaires , pour payer vos bienfaits , vos pasteurs menacans Portent de faux remords dans vos cœurs innocens, Troublent vos plaisirs purs par l'image infidèle D'un avenir douteux qu'ils ont peint sans modèle. Loin de vous diriger dans vos rudes travaux , D'embellir vos devoirs et d'alléger vos maux • Ils glacent de terreur vos enfans et vos femmes : Dans l'une et l'autre vie infortunés, aux flammes Vous serez tous livrés , vrai gibier du démon , Pour n'être point venus dormir à leur sermon, Pour avoir, un moment , oublié dans la danse j La taille et la corvée, et la dure impudence Des commis inhumains , et mille autres fléaux Qui vous forcent à croire aux tourmens infernaux : Tandis qu'après leur messe , assis au réfectoire, De pieux fainéans gagnent le purgatoire ; Tandis que leur prieur , en un sérail divin , Dans les bras des houris , s'ouvre au ciel un chemin.
i36 I^E Lucrèce
O u E le Très-haut , Très-grand , est petit à Versaille î Comme il rampe à la cour ! ... La noble valetaille, Au monarque visible adresse tous ses vœux -, Les restes de l'encens sont pour le Roi des cieux. Dieu n'est que le vassal , le serf de la couronne j L'autel est pour les rois le marche-pied du trône. . •
Au lever de son prince, on assiste , frappé ! De sa bouche entr' ouverte au hasard échappé, Un niot fait le destin d'une province entière • Empreinte de ses pas, on baise la poussière. . . . Au lever de son Dieu, l'homme est plus enhardi J Par fois il s'y permet un méprisant oubli • Loin d'en être accablé , la divine présence N'obtient le plus souvent que son indifférence : Il forme , aux saints autels , de profanes désirs j Même aux yeux de son juge , il pense à ses plaisirs» Familiarisés avec le sanctuaire , Rougissant en secret de leur saint ministère, ÎJos pontifes , fléaux de l'incrédulité, Eux-même osent douter de leur divinité. . • •
Français. « i37
( ) i' E ]e mt'l>pr do prêtre est ignoble eh coTipable ! L']iistrion uinbulant n'est pas plus méprisable. Porter loii)Oius un masque j et mentir à son cœur ; Contre la vérité déjioser sans jnulpur • Ainsi que les brigands et les oi^caux funèbres , Pour s'assurer sa proie , attendre les ténèbres j N'oser penser tout liant • parler à double sens j La verge d'une main et dans l'autre l'encens, Flateur intéressé du tj-ran qui le gage , Former au joug , dresser le peuple à l'esclavage } Et des mallieurs publics composer ses succès. . . * Du prêtre, tels sont les mœurs et les projets.
Suivons encor le prêtre au milieu des familles : Il aveugle la mère , endoctrine les filles. Des fils plus clair-voyans fait avorter l'esprit j Puis derrière l'autel, va se cacher et rit.
i38 liE Lucrèce
JMes amis T soyons vrais , et disons : Dieu n'est pas.
Mais consolons nous-en : l'âge affermit nos pas •
Aurions-nous donc toujours besoin d'une lisière l
Osons marcher tout-seuls dans ces jours de lumière.
Ainsi que l'univers , l'homme , au fond de son cœur,
Porte un agent secret , un tacite moteur ,
Qui le guide en tous lieux, le retient ou l'anime.
Le mène à la vertu, le détourne du crime ,
Règle ses passions et veille à nos besoins.
A le garder intact appliquons tous nos soins,
fie résistons jamais à cette voix secrète :
Mais c'est à notre cœur d'en être l'interprète.
Pour remplir ses devoirs, pour être juste et bon^
Le berger ignorant en sait plus que New ton.
JFïlA^TCAIS.. ^^J
Est -IL (^onc si puissant, si grand, si débonnaire, Ce Dieu qui fit le monde ? II aurait dû mieux faire. L'arcliitecfe, par fois , est sublime à mes yeux ; Que m'importe un palais, si j'y suis malheureux l
o' 1 1- est l'œuvre d'un Dieu , le monde est peu de chose j J'attendais beaucoup plus d'une aussi grande cause. .... Si le bien prouve un Dieu • le mal, que prouve-t-il ? . . , A ces deux argumens, réponds, docteur subtil.
Jx ECEVEz mon tribut de larmes impuissantes, O vous ! du crime heureux victimes innocentes^ Vous élevez au ciel des yeux chargés d'ennuis : Si j'étais votre Dieu, vos maux seïaient finis.
1^3 Le Lucrèce
A r A tendre amitié le sauvage est fidèle ] De riio.spitalifé les droits lui sont connus : Heureux, si l'Espagnol l'avait pris pour modèle } Avant qu'il eut des Dieux , l'iiomme avait des vertus.
O t' 1 ! je croirais un Dieu ; toute mon existence ,
Je la consacrerais à louer son essence ;
Si le tyran, dévot, devenait plus humain •
Si l'avare , pieux, ne fermait plus la main
A son semblable en pleurs , à son malheureux frère ,
Lui demandant du pain, au nom de Dieu, leur père,
A ce jirodige heureux je te rcconnaitrois ,
O toi , l'épouventail du peuple et non des rois.
Français. X41
li, w admettant d'un Dion la suprême existence,
Loin d'être tcrniitié , mon embarras cojnmencc. . . »
Comment l'être imj)al])able a-t-il pétri nos corps ,
îModitié nos sens et forgé leurs ressorts ?
Quel point occupe-t-il dans la nature entière ?
Comment un pur esprit créa-t-il la matière ?
Dieu n'a-t-il mis fjue Tordre, ou fut-il inventeur ?
Hors du Tout, quel espace occupe son auteur ?
Oii l'ouvrier s'est-il logé dans son ouvrage l
Et la cause et l'effet seraient-ils du même âge ? . . • etc.
\J V I \ la crainte d'un Dieu dégrade , avilit l'ame ,
Et du génie en nous éteint la noble flàme.
Rien de grand n'est sorti de l'esprit d'un dévot :
Esclave fait au joug, et semblable au sabot,
11 tourne, il s'étourdit sous le fouet de ses prêtres •
Et meurt , s'il ne sent plus la verge de ses maîtres.
142 IJE Lucrèce
C( ETTE coutume horrible , et dans l'Inde suivie j D'immoler une veuve, exempte de forfait, Sur le bûcher ardent de son époux sans vie j De la religion est encore un bienfait.
« j\'| Aïs (pourront m' objecter nos plus sensés docteurs), ï» Aimer est un besoin pour tous tant que nous sommes • i^ Sans Dieu , comment remplir le vuide de nos cœurs?. •• y A la place d'un Dieu , qu'aimeras-tu ? ... »
Les hommes.
Français. 148
« l/AisSEta lyre oisire , ou chante ton Iris :
y Contre un préjugé suint dont ce globe est épris,
» Des vers hardis et forts sont de trop faibles armes ;
» Pour le peuple abruti l'erreur a trop de cliarnies *
» Et les tyrans , pour l'être , ont besoin de l'erreur.
» Que peut contre le culte un poëte penseur ?
V Jeune honune , laisse en paix ton impuissante lyre. »
Peu se montrent jaloux d'un stérile délire j Le mensonge prescrit contre la vérité ; Je le sais : mais pour moi quelle félicité , Si je puis détromper un seul de mes semblables , Et le faire rougir de leurs honteuses fables ! . . . Mais ne pourrait-on pas plus loin porter les vœux ? . . • Si , d'un grand caractère, un sage pouvait naître ! . . . , J'aime à le pressentir. . . pour détruire les Dieux ,
Il ne faudrait qu'un grand homme peut-être.
144 ^ ^ Lucrèce
J\ ors cherchons tons , en vain , le bonheur sur la terre ; Hélas ! il n'est pas même au fond de notre cœur ; ( Les plus sages l'ont dit. ) Ce n'est qu'une cliiinère. . . S'il existait un Dieu , je croirais au bonheur.
\ ) TT A N D un dévot hagard , d'un ton d'énergumèné , S'enroue à nie criet dans ses piteux sermons : « Crois en Dieu ; crains sur-tout sa vengeance certaine ! . . . y Eh î puis-je croire un Dieu prêché par des démons ?
Français. t^jS
En défendant vos Dieux, vous leur fiiites injure • Ne penvcnt-ils sans vous se vanger d'un parjure , Qui les prive d'encens et souille leurs autels ? J'ose nie mesurer avec les immortels :
Vous, peuples de croyans , modérez votre zèle, Et soyez seulement témoins de la querelle.
Accepte le défi , Dieu de nos bons aïeux : Tu régnas trop long-tems en paix au fond des cioux ■ Vieux despote ! un moment, viens ! descends de ton trùne : Fais mieux • préviens ta chute ; abdique la couronne. Impatiens du joug , déjà de tous côtés , Par le sage conduits, tes sujets révoltés , Te dernandent raison de leurs malheurs sans nombre : Réponds , Dieu tout-puissant ! ne serais-tu qu'une ombre , Un fantôme de nuit (pie dissipe le jour , Indigne également et de haine et d'amour ? . . .
Dieu fit l'homme d'un souffle; et, par une autre chance, De Dieu, l'homme, d'un souffle, a détruit l'existence.
1^6 Xe Lucrèce
D I E r ( dit-on ) avant tout. Dangereuse maxime
Qui trop souvent , hélas ! conduisit l'homme au crime ,
Et rompit les saints nœuds de la société. . . .
Aux devoirs qu'exigeait sa vive piété, Toute entière livrée, et sourde à la nature , On vit ( serai-je cru de la race future ? ) Une fille K son père , expirant sans secours , Refuser le breuvage ordonné pour ses jours ; Il faut qu'elle aille au temple à l'heure coutumière j Le père, abandonné, meurt pendant la prière • Sa fille de retour, en lui fermant les yeux , Jette à peine une larme et rend grâces aux cieux. « Dieu me l'avait donné : c'est Dieu qui me l'enlève. » Dit-elle d'un ton sec •, et cette digne élève, Aux pieds d'un directeur, son père en Jésus-Christ, De son stoïsme affreux, saintement s'applaudit.
ï" Il A X C Aïs* 147
1 R op long-tems on a cru que né pour l'ignorance , A des travaux grossiers bornant son existence, Le peuple, vil troupeau, par l'instinct seul conduit , Végétait sur la terre, indigne d'être instruit. « Profanes ! loin d'ici ; respectez nos mystères ; » Les initiés seuls ont droit d'être nos frères. » Ainsi parlait au peujile un prêtre de Mempliis j De loin, la multitude offrait au Bœuf-Apis Des liymnes, des présens, des vœux pour son hommage • Et, le temple fermé, n'en sortait pas plus sage. Les étrangers fameux, et d'illustres amis , A ces mystères saints pouvaient seuls être admis. Là, les plus grands objets de la philosophie , Passaient, développés sous les yeux du génie , Et formaient des savans et des législateurs. C'était là qu'au milieu de vrais adorateurs , L'auguste Vérité, belle, et cependant nue^ Au reste des mortels dérobait sa venue.
Eh ! pourquoi la soustraire au reste des humains ? Est-elle un instrument dangereux dans leurs mains ? Peuples, l'ignorez-vous ? on vous berce de fables j On vous tient en enfance ; on vous croit incapables D'amour pour la Raison et pour la Vérité,, On place dans l'erreur votre félicité.
O chefs des nations ! législateurs célèbres ! On vous vit , pour régner, épaissir les ténèbres ° Et le bandeau sacré qui ceint le front des rois, Fenua les yeux du peuple^ ou lui masqua ses droitSt
1^.8 Le li lt c r è c e
Tous les hommes pourtant sont nés à la lumière. Pourquoi donc vous vit-on , 6 sages qu'on révère p Sur la vérité nue étendre un noir manteau, Et dans le fond d'un puits éteindre son flambeau ? Pourquoi vous distinguer du vulgaire profane ? Pourquoi tous ces détours ? La vérité condamne Ces dogmes ambigus , ce ton mystérieux , Cette double doctrine et ces noms captieux , Qui la font méconnaître et retardent sa marche» On peut impunément porter la main à l'Arche. Li'arbre de la science à tous offre son fruit : Pqur être heureux , le peuple a besoin d'être instruis»,
I I, V s (lésînlércssés , tlu moins , jadis , les Dieux Ne coûtaient presque rien à nos dévots uVeux.
On les satisfaisait , en les couronnant d'IierLes ; Us n'étaient point logés dans des temples superbes» Sur une pierre brute, au fond d'uo bois épais, Un tronc d'arbre taillé sans art et sans apprêts , A l'esprit simple encor retraçait leurs images. Le prêtre , pauvre alors , n'exigeait point de gages. Le prêtre d'autrefois , sobre comme son Dieu , Toujours vêtu de lin, se contentait de peu.
II ignorait encor l'art de laver les crimes ,
En versant l'eau lustrale ou le sang des victimes ; Et les autels chargés, ou de fruits ou de fleurs, Sans les glacer de crainte, appelaient tous les cœurs. Au retour du printenis , quand l'aurore brillante Annonçait du soleil la pompe ravissante , Tous les peuples épars sur le sommet des monts. Adressaient un cantique à ses premiers rayons. Et célébraient en chœur l'époux de la nature. Soleil, à ton flambeau ,^ tout s'anime et s'épure j Ame de l'univers , sans doute les mortels Te devaient honorer de leurs premiers autels. De tes propres bienfaits tu reçus les prémices. Heureux ! s'ils n'eussent point changé de sacrifices.
Ah ! pourquoi renoncer à ce culte innocent , Légitime tribut d'un cœur reconnaissant ? Trop crédules humains , on fascine vos yeux : Il est né parmi vous , cet envoyé des cieux ; Il n'est point fils de Dieu. Ses préceptes bisarres. Hélas ! vous conduiront à des scènes barbares.
i5o Xe Lucrèce
Vous vous donnez jan maître. Arrêtez ! riniposteur.
De sa religion lui-même il est l'auteur.
Le meurtre d'un agneau mène à de plus grands crimes.
Craignez qu'on ne vous compte au nombre des victimes.
Vos paisibles pasteurs deviendront des bourreaux.
Le faste et l'intérêt, dans vos temples nouveaux.
De vos antiques mœurs dissiperont les restes.
Que vous regretterez , un jour , vos Dieux agrestes ?'
A vos bronzes dorés, dans l'indigence en vain,
Vous irez demander de beaux jours et du pain ;
Nourris de vos sueurs , froids comme leurs reliques ,
Vos prêtres sans pitié , sous vos yeux faméliques ,
manderont votre dîme ; et leur stérile encens ,
Seul, brûlera pour vous dans vos besoins pressans.
Attendez-vous encore à bien d'autres injures ;
Las ! si vous n'acquittez leurs droits de sépultures *
De vos temples fermés expirans STir le seuil ,
Vous n'en pourrez pas même obtenir un linceuil»
Français. i5i
« U îf coursier mal dressé , pour se donner carrière,
>> Mord son frein , et du pied veut briser sa barrière C
» Tel l'incrédule ! un Dieu gène ses passions.
» Pour se livrer sans crainte à leurs impulsions,
» L'impie, embarrasé d'un témoin trop sévère ,
» Ment k sa conscience , et de dessus la terre,
» Veut cffacet le nom du Dieu de la vertu ;
y Frein sacré , trop pesant pour son cœur corrompu ! ♦
Devant un cercle oisif de femmes endormies , Tels sont les vains propos , les plates homélies, Qu'un lévite sans mœurs prêche pour vingt ducats. . / Alors , comme au barreau , parmi les avocats , Que n'est-il donc par fois permis à l'auditoire, D'arrêter le prêcheur dans sa course oratoire ! Alors je lui dirais :
Un paisible penseur , Qui , loin d'un monde faux , rentre au fond de son cœur j Qui voit la Vérité sacrifiée au schisme ; Qui gémit en secret des mauî: du fanatisme. Et refuse de croire à la divinité , Par un louable excès de sensibilité* De Dieu, s'il existait , serait la vive image . . . .' Vil calomniateur, instrument de dommage, Rougis, si tu le peux, prêtre fourbe, ignorant. . . ï Au moins, à son exemple, au moins sois tolérant.
loi Le Lucrèce
1 RÉDiCATEURS hagards, pourquoi ce vain courroux l Pourquoi ces longs hélus !... de quoi vous plaignez-vous ? A certains jours chommés , dans la tribune sainte , On vous entend crier :
« Sortez de cette enceinte , » Profanateurs du temple ! enfans, enfans ingrats, » L'église votre mère , en vain vous tend les bras ;
V Vous dormez à sa voix, vous méprisez ses charmes, » Et d'un sourire amer vous payez ses alarmes.
» Princes , quand vous daignez visiter le saint lieu, » On dirait, à vous voir, que vous protige^ Dieu. » Vous portez sur l'autel un regard téméraire. . .
V Esclaves, à genoux, devant le sanctuaire. . . » Adorez et tremblez ! votre maître est ici. )^
Tais-toi, prêtre menteur , ministre de l'ennui. Je ne vois que de l'or dans tes saints tabernacles J Et ce n'est pas ainsi qu'un Dieu rend ses oracles. Descends de ta tribune, orateur impudent, Ou du moins sache mieux user de ton talent. . . . Écoute : es-tu jaloux d'un glorieux suffrage ? Voudrais-tu mériter celui même du sage ? Parle moins de ton Dieu ; laisse-là tes démons ! De tous ces lieux communs purge enfin tes sermons. Cite moins l'évangile et sa fausse morale. Garde-toi de crier d'une voix doctorale : « Qui m'aime me suivra : c'est un Dieu qui l'a dit ; )if Délaissons père, époux, pour suivre Jésus-Christ. » Après Dieu , c'est ton roi. . . Les nœuds du marii'ge » Sont beaux ; mais une vierge à Dieu plaît davaniage. 5> Tout l'auditoire baille à ces tristes propos.
F n A ^' r A r s. if^"3
Prrs sa mère nssoiipio , nue fille à-proiio.s, Gli'isc un billet aux pit-ils du gaLiut qui l.i guetfe : Celui-ci le rnmassp , et. d'une inalu disrretle . . . On est tout à l'amour , à sfs jeux les pins deux , Et le îenijilc devient un lieu de rendez-vous.
Ke t'en prends qu'à loi-seul. On te suivrait sans doute , De l'esprit et du coeur si tu prenais lu roule. Prt;che-iu)us la vertu, sans lous ces vains apprôts j Les lionuues ne sont plus habitans des forêts , Jîéduils au seul instinct, suppose-nous une anie ; Vas, nous ne croyons pas au jirèlre qui nous iLinuie.
Sini])le en tous ses discours, j'aimerais un pj: leur , Qui, pour me contenir, ferait parier l'iiontieur ; Qui de nies actions m'établirait moi-même I>o censeur iniiortun , et le juge suprême ; Qui me l'erail rougir devant mes propres yeux. Sans m'ouvrir les enfers, sans me montrer les cieux ; Combien un tel jiasteur tjdilierait un tenirle • Sur-tout, s'il mariait le jrécepte à l'exemple !
1^4 ïi£ Lucrèce
I , E règne du mensonge , enfin , est expiré -
Du sanctuaire, enfin , le voile est déchiré !
Enfin \ il est venu, ce jour fatal aux prêtres,
Oii l'honinie, examinant la foi de ses ancêtres,
Et sans craindre la foudre, interrogeant les cieux,
Aux pieds de la Raison ose citer ses Dieux.
Berceau des préjugés , séjour de l'artifice ,
De la religion l'imposant édifice
Tombe à la voix du sage , et ses sacrés débris
Seuls apprendront sa gloire à nos neveux surpris :
« Eh, quoi ! ^ s'écricront-ils ) c'est donc à ces image)»,
» Que nos aïeux gros.siers prodiguaient leurs liommages ?
» Pour contenir le peuple et lui donner des mœurs ,
» Ils empruntaient la voix des prêtres suborneurs ;
» Et jaloux de leur culte , ils n'avaient point de code,
» Sur des autels souillés était un Dieu commode ,
» Complice des forfaits de ses représentans;
» Autemate animé par d'adroits charlatans.
Témoins trop impuissans de ces scènes honteuses, Qu'au moins dans nos écrits nos plumes courageuses, Laissent un témoignage à la postérité , Qu'on osait dans ce siècle aimer la vérité.
1 Ro» long-tems , dans tes murs , ville opulente et fière , Oii le vice en honneur fait ]iAlir la vertu , Etranger chez les rfwcns , trop long-tenis j'ai vécu • J'ai ])eriiu la moitié de ma courte carrière. Sans peine et sans regrets , je brise tous les nœuds Qui m'attachaient à toi, séduisante patrie : Marâtre qui corromps tes enfans malheureux , Tu m'as donné le jour • adieu, je te renie.
Novices étrangers, crédules voyageurs, Euipressez-vous d'entrer dans cette ville immense j Oii le luxe et les arts, cnfans de la licence, Sur le sol usurpé de l'indigent en pleurs. Elèvent des palais qu'h^bitent l'indécence-, Le despotisme altier , et ses adulateurs. Visite* avec soin ces brillans édifices , Que le peuple à bâtis pour loger ses tyrans. Visitez ces lieux saints oîi de nombreux croyans,. Pour- engraisser le prètrs. offrent des sacrifices j Où le pxètre sans mœurs moralise en expert j Orné par le génie et souillé par les vices , Tout dans ce temple est grand , hors le Dieu qu'on y sert.
Pour n'y rentrer jamais , de cette ville impie Je sors ! et sous un ciel plus salubre et plus pur , Je vais te demander , fortunée Helvétie , L'n asyle, où, d'un pas républicain et sûr ^ Je puisse marcher droit le reste de ma vie. La liberté, les mœurs te nomment leur patrie ; Sois la mienne, je veux être, de tes enfans. Je veux te consacrer le reste de mes ans.
ir.') L c L u c Ë. i: c •■:
J'ir..; gravir tes juoiùs, aut^usle Sitnctuaire,
C)i; la nature habite et se cache an vuloaire •
J'irai l'interroger ft ravir ses secrets.
Là, j'oublierai sans peine ejjj^os lois trop ppu sages,
Et nos rits pnériLs^ et nos dogmes abstraits.
Dans une autre atmosphère, au-dessus des orages,
A n!oi-nu-n)e rendu, je {jouterai la paix,
Le bonheur exilé de nos Scinpîans rivages.
De vjies pa.ssioiis, là , mes sens flégagés,
IVTo laisseront à liud nos tristes j)réjugés ;
Là , ;e rtlrouverai ma noblesse jiremière,
Et le génie en moi rallumera ses feux ;
A rasj)cct de ces rocs aussi vieu.x que la lerre,
Au bruit terrible et sourd des torrens éciimeux.
Sur lin usode plus, fier je, monterai ma lire.
Frètre de la nature, à l'écLo des déserts,
Je veux apprendre un hyjî;nc • et, sensible à mes vers,
I/écho prolongera ma voix et nion dt-lirt-.
A ces nobles élans j'associerai l'amour :
Chaste comme la neige, ornement des montagnes,
Une vierge pour moi quittera ses compagnes. . . .
Doux fruits d'un çaint hymen , nos enfans à leur tour
Nauroiit , ainsi. que iioa^ , do Eieu que hiu^iture ;
Heureux chef d'une ;race;aussi belle que piire.
Je vt;rrai sans remords. iinve;.uioa dernijer jour.
f rii'îi . i'
F K A .\ t. A I S. iÔ;i
« I I faut peut-î'trc au peiiploitftie religion. . . .
•» Mais, que ui'iiiiportc i^ moi , s'il est des Dieux ou non ?
V Diins les détours obscurs de la métaphysique,
» Je ne péiièfre point. Je suis né pacifique ;
» J'aime à rire de tout : tout m'est indifférent.
» Un seul point nécessaire est d'être tolérant.
» Sans prendre de parti, jouissons de la vie.
» N'agaçons point les sots : n'éveillons point l'envie ;
» Laissons penser, agir chacun selon ses goûts ;
» Sur-tout ne donnons point des armes à des fous.
» Voguons à petits flots, cetoyons^le rivage,
» Sans nous rendre fameux par un brillant naufrage. »
Ainsi, dans un moment que lui laissait l'amour, Vn ami liu ])laisir me parlait l'autre jour. Eh quoi ! la vérité pour toi n'a point de charmes. Tu la vols combattue, et ne prends point les armes. Eh. quoi ! (^ lui dis-je alors ) sous de vils préjugés, Dans la nuit de l'erreur, tes fières sont plongés • Sous un double pouvoir l'univers est esclave. Et toi, tu dors aux cris du fanatisme ardent. V Tu dors en pai.^ , tandis que l'augure impudent, Dans les temples reiujdis , démontre ses mensonges. . . I^a voix de la Raison doit dissiper tes songes. Lève-toi , le jour luit : rougis de tes loisirs ; L'auguste Vérité donne aussi des plaisirs. Eh bien ! (pie tardons-nous ? pressons-nous autour d'elle • Par un accord parfait montrons-lui notre zèle. ?.Iarchons sous ses drapeaux. Si tous les gens de bien Faisaient cause commune et n'avaient qu'un lien ; S; les sages couraient dans la i:i';;ne carrière.
r38 Le Lucrèce
Et ne formulent entr'eiix q^u'iui faisceau l'e inmiève ,
S'ils daignaient sur le peuple , admis à leurs leçons ,
De leur flambeau sacré diriger les rayons :
Les tyrans pâliraient , malgré la voix des prêtres.
Au grand jour exposés, sans leurs masques, les traître»
N'auraient plus de salut que dans leur repentir.
L'homme, libre en naissant, libre pourrait mourir.
Français C X X I I.
I ) u E fuis-tu , prosterné, vil esclave d'un prêtre ? Debout, homme ! reprends l'attitude d'un maître. Debout ! respecte-toi ! conn;iis ce que tu vaux. N'adore point un Dieu , tu n'as que des égaux. Tu n'es point fils du tenis, txi race est éternelle * Vn Dieu ne t'a point fait, jadis, sur son juodèle. De ton être à jamais les premiers élémens, Servent à l'univers d'éternels fondemens. Indestructible anneau de cette chaîne immense, Qui forme du grand Tout la suprême ordonnance J De la nécessité ,tu ne suis que les lois. Sur ton individu , qui peut avoir des droits ?
i6o Le Lucrèce
(~)t''ii. est fort celui-là qui n'attend rien des grands,
Celui qui, fier d'être homme, assis aux detniers rang»
Sans en être ébloui, d'un œil d'indiiTérence,
Voit le trône éclatant oii siège l'ignorance,
Et de j)itié sourit h ces titres nombreux ,
Ces grands noms réservés pour les crimes heureux !
Que craint-il celui-là sur qui n'ont point de prise
L'ambition et l'or, la gloire qu'il méprise,
Si des esclnves vils seuls en sont les échos ?
En lui la Vérité trouvera son héros;
A lui seul appartient d'en étendre l'empire ;
Il est sans intérêt, il a droit de tout dire.
Quand au son de mon luth ébranlant les autels. Je porte l'épouvante au sein des iuiinortels \ Quand du prêtre menteur démasquant l'iaipotture , Dans mes vers, j'en appelé aux lois de la nature •, Certes! ma muse austère , en plaidant pour les moeurs. N'est point dans le chemin qui conduit aux lionneurs. Quelque sage à l'écart m'applaudira peut-être : Je me verrai sans doute en butte aux (rails du prêtre : Qu'importe ! dans ton sein , ô médiocrité ! Je me réfugierai; sois ma divinité !
Que de l'ambition , volontaire victime, Un autre aille aux honneurs par la route du crime ! Pour devenir plus grand , qu'il consente à ramper ! Se vouent aux trompeurs pont apprendre à tromper, Qu'il traîne dans les cour;» une vie importune ! Il les faut aclieter , les dons de la fortune. La forluî.e ie vend au prix de la vertu.
F n A N r A T ?. ]Ci
Ah! fuyez nripr moi le rJieinin trop battu , Pai>ibles citoyens dont l'unie est encbr pure* Saisissons le bonheur dans une sphère obscure ; Et laissons l'homme vain se faire un nom fumeux. Il faut vivre ignoré, si l'on veut vivre heureux. Oui, dans les mêmes champs oîi je reçus la vie. Je la veux terminer, sans jaloux, sans envie. Cabane , ou le destin a placé mon berceau , Ton cluiume ombragera mon modeste tombeau; Le marbre ne doit point illustrer ma poussière. Que l'herbe laisse à peine en soupçonner la pierre ! Mais si du voyageur , un jour , l'œil curieux Découvre enfin ma tombe' amis, tels sont mes vœux '. Dites-lui seulement, sans me faire connaître: « Il mourut à la place ou le sort le f.t nuitre. »
lus, Xe Lucrèce
\ AïNQTJEUR sur Ics débtis de la Bastille en cendre, Ktonné de ses droits, qu'il venait de reprendre, On entendit long.-tems le peuple de Paris, Comrert d'un sang impur, répéter â grands cris; » Providence divine, à qui tout est facile, » C'est toi qui nous fais vaincre.... »
Eh! non, peuple imbécille.
Tes piques ont tout fuit. De vingt siècles d'airain Le joug pesait sur toi. Tu t'es levé. Soudain, Les despotes ont fui. Ni ton Dieu , ni ses prêtres, K'avaient osé jamais lutter contre tes maîtres: Ton Dieu laissait en paix exister les tyrans ; Ses prêtres, bas flatteurs, leur présentaient l'encens. Peuple, connais ta force, et fais tout par toi-même j 'lu peux tout- n'attends rien de cet être suprême, Qui servit constamment d'asyle aux scélérats, i'euple , oppose à tes rois, non un Dieu, mais ton bras.
L/ES prêtres ont toujours servi la tyrannie : Econtons-les en chaire •, ouvrons leur liturgie : « Tout pouvoir vient de Dieu ; soye{ oléissans ! » Peuples ! soye{ soumis , même à vos rois tyrans. »■
Dans une République , il ne faut point de prêtres ; Les prêtres ne sont bons qu'à nous donner des luaîtres, A genoux, l'œil baissé, du matin jusqu'au soir. Les pontifes toujours ont en main l'encensoir.
164 L? Lucrèce
xi o N T E et mépris sur ceux qui v^ont disant : «L'erreur » Est nécessaire au peuple • elle fait son bonlieur. » Laissons lui croire un Dieu. Le vulgaire iinbécille, » En lui parlant du ciel , est toujours plus docile. »
De bonnes lois sans Dieux , des fêtes sans autels , Mœurs sans culte, voilà ce qu'il faut aux mortels. La fable des enfers , celle de l'élysée, Servent plus aux tyrans qu'à la foule abusée. Pourquoi toujours tromper ! L'erreur n'est bonne h rieiu Par la route du mal, arrive-t'on au bien ? Cessons ce vil manège : au terme oîi nous en sommes. Il est tems d'élever le peuple au rang des tommes.
F R A ?î C .A. T s. loJ
Tj I e t7 varie et se ployé, au gré des circonstances j
La Vertu n'a jamais couru pareilles cliances :
De la même manière autrefois qu'à-présent,
On était bon ami , bon époux, bon parent.
IVIuis la relif^iou a fourmillé de sectes ,
Toutes, aux yeux du sage, également suspectes J
Elle porte toujours un mobile bandeau :
Amis ! de la Raison préférons le flambeau.
j6 LeLucrèce
Proverbe italien^
\JvE la Religion est chose bien trouvée !
Avec elle on se passe et de mœurs et de lois.
Elle damne le sage ; elle excuse les rois.
Seriez-vous un Néron, d'un mot l'arae est sauvée.
Quand le prêtre commode, avec le bout des doigts,
A daigné vous absoudre, en figurant la croix.
Que la Religion est chose bien trouvée !
La plus saine logique est de mauvais aloi
Près d'elle ; elle ne veut en tout que de la foi.
« Sans autres arguniens ma doctrine est prouvée,
Dit-elle : » homme de boue, aveuglément suis-moi.
i» Dieu veut qu'on soit soumis. Dis seulement ; je croi i^
Que la Religion est chose bien trouvée I
1 ANT que le genre humain, divisé par troupeaux ^ Sous le nom de la loi , supportera des maîtres • Tant qu'il réclamera le Dieu de ses ancêtres : Toujours enveloppés de leurs doubles manteaux. Les sages prudemment, loin des charges publiques. Se livreront entr'eux aux paiybles travaux , Versant , à dose égale , en leurs jeux domestiques , La honte, le mépris, les sarcasmes cuisans, Et sur les gouvernés et sur les gouvernans-
i68 l'E Lucrèce
]Vr A GiiTHATS ! infiigf z au prêtre turbulent ,
Un silence absolu pour premier châtiment.
Ke laissez pas le droit , à l'augure au teint blême j
De haranguer le peuple au nom d'un Dieu suprême.
La tribune sacrée et la confession ,
N'ont que trop bien servi la siipeistition,
Français. 169
i ï u p L ES répilLliciiins , chassp7 de vos commlces , Frappez de nullité ces hommes pleins de vices, Qui vivent du mensonge et professent l'erreur : Fermez vos dignités et vos pouvoirs aux prêtres, Honte du genre humain, et les plus vils des êtres. Qui pourrait exercer , pour peu qu'il ait d'honneur, L'inlnme et sot emploi de pieux imposteur , Flattant les passions , trompant les consciences , Inunolant les vertus à des principes faux , Promettant , menaçant selon les circonstances ? Que le métier de prêtre au monde a fait de maux ! Rien de plus immoral , de plus vil qu'un augure ! Ce rùle abject , honteux, laisse une flétrissure Que l'on porte avec soi jusques à son trépas. Un prêtre est toujours prêtre • il ne s'amende pas. Fourbe une fois, on l'est le reste de sn vie. Combien long-tems encore , ô France ! û ma patrie î Du prêtre et de son Dieu tu te ressentiras !
■i^ Le Lucrèce
<> Les incUgens , de Dieu sont les membres soufFraas, ■»
Etrange assertion des prêtres opulens ,
Qui tend à consacrer pour toujours sur la terre ,
Le superflu des uns , des autres la misère.
L'innocent dépouillé, qui n'a ni feu , ni lieu ,
Offre en lui la satyre et des lois et de Di«u.
L'éléphant et l'insecte, au champ de la nature j
Ont leur place marquée et leur droit de pâture.
De la grande famille, et nous , membres égaux ,
Nous laisserions le riche , exempté de travaux ,
Jetter insolemment , du sein de l'abondance ,
Ses restes à son frère abîmé d'indigence î
Nature est bonne mère envers tous ses enfans , Et s'indigne d'en voir mal partagés , soufirans. Elle-même soumise aux lois de l'équilibre , « Nais, dit-elle à chacun, pour vivre et m^ourir libre , » Sans être pauvre ou riche : » Eh ! quoi donc, nous faut-il Tant de raisonnemens et tant d'expériences, Pour savoir que toujours , jouet des circonstances , Un homme riche est dur , un homme pauvre est vil ?
J L est enfin délrnit le règne du mensonge :
Sur d'antiques erreurs , Mortels ! passez l'éponge.
Oj)]io.se7, le bon sens aux sophisnies de l'art.
Soyez hommes nouveaux ; et sur la table raze ,
De vos enfans, heureux d'être nés un peu tard,
Posez de la vertu la véritable baze.
De vos traités écrits sous l'œil de la Raison,
Effacez le mot Dieu, ce trop subtil poison
Qui s'est glissé par-tout^ qui tout infecte encore j
Ce mot, au genre humain plus fatal que Pandore . . ♦
Avec les préjugés ne temporisons plus.
Sur eiuc faisons main-basse. Abordons la lumière. Point de ménagemens, de détours superflus ! Philosophes hardis ! guerre ! éternelle guerre ! Aux armes ! Guerre à mort à la Divinité ! Sur les impurs débris de la gcnt scholastique. Il est tems, proclamons toute la vérité ; Et djss hommes sans Dieu (i) fondons la Hépuhliquet
( I ) Voyei un Opuscule , intitulé : Culte et Lois d'une société d'hommes sans Dieu. Paris, an VI .
Xj E L u c rv È c E