‹ Le Lucrèse françaisChapitre 6 sur 33 · PREMIER FRAGMENT · texte numérisé non relu

PREMIER FRAGMENT

(c IV'ovDE, qui t'a créé ? Soleil , qui t'ulliima ? » A q'ii dois-tn lii vie , Homme ? qui te forma l y> L'univers iiiirait-il le hasard seul pour cause l » Le liasard n'ebt qu'un mot. ...»

Dieu j qu'est-il autre chose ?

Rien ne naît* rien ne nipurt : tout, nécessairement. Tout existe , soumis aux jeux du changement j Tour-à-tour , la matière autrement disposée , Végète dans la plante \ en l'Jiomnie est la pensée : Tout s'attire, se pousse ; et, dans le même objet, On trouve, en même-temps, un principe, un effet: Par son propre ascendant , la nature sur elle Agit , et prend sans cesse une forme nouvelle : Les élémens , amis et rivaux à la fois , Tendent au même but par de contraires lois. Pour le maintien de l'ordre , on voit régner la guerre* L'attaque et la défense observent sur la terre L'équilibre parfait et du bien et du mal ; Et la vie et la mort, tout est de poids égal. Du plus fort , le plus foible est par tout la victime ; Telle est de l'univers la marche illégitime.

Dans un dilemme obscur, Docteur inconséqTient , "Viens me parler d'un Dieu, d'un Être intelligent, Qui fit tout pour le mieux , maître de sa matière. » Il existe , sans doute , une cause première ; » Tout dit: il est un Dieu ; tout, sur la terre, aux cieux. 5> Des saisons et des jours l'ordre miraculeux* » Des Ëtfes opposés l'étonnante harmonie * » Du plan qui règle tout la sagesse infinie. 5> Marche d'un pôle a l'autre, et du sommet des monts

S^o LeLucrèce

» Descends , hardi mortel, aux abîmes profonds ;

» Tout montre à nos regards, tout crie à nos oreilles

i> Qu'il est un Dieu, l'auteur de toutes ces merveilles. »

S'il existait un Dieu, tout devrait l'attester: S'il existait un Dieu, pourrait-on en douter l Euclide a-t-il jamais rencontré d'incrédule ^ Barème eut-il jamais besoin de sa férule , Pour prouver qu'un triangle a toujours trois côtés ? Ou bien que deux plus deux valent quatre unités l S'il existait un Dieu, tout serait bien sans doute : Près du bien est le mal ; en foule sur ma route , Les craintes , les ennuis , sous mille aspects divers y Me font une prison de ce bel' univers. S'il existait un Dieu , les jours heureux d'Astrée Luiraient sans doute encor sur la terre éplorée. Eh ! quoi ! sous l'œil d'un Dieu le vice est ennobli , Et le sage à l'écart végète dans l'oubli! Le9 transports généreux du fier patriotisme , Font place aux froids calculs du stérile égoïsme ! Eh ! quoi ! sous l'œil d'un Dieu, l'intérêt régit tout, Et la vertu modeste inspire le dégoût ! S'il existait un Dieu, confessé par Socrate , Ce Dieu l'aurait sauvé de sa patrie ingrate. S'il existait un Dieu , Néron serait-il né l

S'il existait un Dieu , tant de vils fanatiques , Tels que de.-, charlatans dans nos places publiques^ Iraient-ils en son nom vendre leurs talismans , Etouffer la raison sous leurs raisonnemcns , Tromper la bonne foi du peuple trop crédule. Et le voir à leurs pieds trembler sous leur férule î" S'il existait un Dieu, les peuples sans erreurs, D'^un. culte universel lui rendraient les honneurs ,

F n A N Ç A I 8. Ol

El près du même aiilcl , toujours d'inlelligenre , Bénir;iicnt sa bonté , chanteraient sa ])nissance. S'il existait un Dieu, le coupable opulent Oserait-il fixer d'un regard insolent L'homme juste opprimé, le sage qui, pour armes. N'a que son propre cœur , l'innocence et ses larmes ? Envain m'oppose-t-on les lois de l'avenir : PourqTioi permettre un crime l est-ce pour le punir l Un Dieu se plairait-il à compter des victimes J Il eût éfé plus grand de prévenir les crimes : Quel que soit l'avenir, en ce terrestre lieu, Jm vertu malheureuse atteste contre Dieu.

2z LeLucrèce

A'N admettant un Dieu, pour moi , dans la nature. Tout confond la rai>on , tout e!?t énigme obscure : Je ne fais d'oii je viens, qui je tuis , oîi je vais ; Un c.ercle journalier de peines , de bienfaits , Uans un doute cruel tient mon ame flottante. Nés d'hier, nous perdons le présent dans l'attente. . . Palpant tous les ob;ets, le jour comme la nuit , Je cherche Dieu par fout ; et par tout il me fuit. Laissons ce Dieu, s'il craint de se faire connaître.

Pour exii.ter, le monde a-t-il besoin d'un maître l Le vase était argile, avant d'èfre au potier. La matière est avant la forme et l'ouvrier. Si la nature existe , elle existe par elle : Son mode peut cluinger, mais elle est éternelle. Si, tenant tout de liU->.le monde. ei>t sans auteur, Il est en même tems, lui-même son moteur. En vain je me plaindrais • inutile murmure ! Tout est ce (ju'il doit être au seiu de la nature.,

V^Horsis : ou l'univers lui-même est son moteur;

Ou son auteur, sans fin, lui-même eut un auteur.

« Non, (répond un Théiste) ; existant par lui-même,

» Nécessaire, absolu , l'ordonnateur supprème ,

» Riche assez de son fond, immense en son pouvoir,

» Donne naissance à tout , mais sans la recevoir. »

Théiste inconséquent , eh bien ! à la matière Pourquoi refuses-tu cette puissance entière l Ce Dieu qu'avec effort tu fais intervenir , Double l'obstacle encor qu'il fallait applanir. Et pourquoi l'univers, ce grand Tout plein de vie, N'existerait-il pas par sa propre énergie l Connais-tu la matière et ses propriétés l Passive, inanimée à tes yeux hébétés.

Avant de la juger, de lui donner un maître, Docteur à courte vue, il faudrait la connaître. Quel est donc cet esprit agissant sur les corps , Combinant , dirigeant leurs plus grossiers ressorts t Est-ce la main d'un Dieu , qui, pesant sur la pierre, La chasse et précipite au centre de la terre ? Est-ce la voix d'un Dieu , qui dit au loup cruel D'attaquer la brebis ou le berger fidel l

Tente l'expérience •, observe la nature \ Devine les secrets de sa méthode obscure , Des arts mieux cultivés prends en main le flambeau j Dans l'univers connu cherche un monde nouveau ; Et n'admets pas un Dieu, père de toute chose. Si la matière peut se passer d'une cause.

« La matière sans cause ! » en admettant un Dieu ,

La même objection peut encore avoir lieu.

Un Dieu suns cause est-il plus facile à comprendre]! « Cause et Dieu ne sont qiiun. ...»

mot qu'il faudrait eiitendre.

L'univ^ers est sa cause ; il n'est rien hors de lui. C'est vouloir l'obscurcir que la mettre en autrui. La matière est partout ; où Dieu pourrait-il être? Hélas ! nous chercherions en vain à le connaître». Impalpable , inodore , invisible et muet , Il échappe à nos sens et cache ce qu'il est. Ou Dieu n'exihte pas • ou bien, son existence Est un fruit défendu pour notre intelligence.

Français.

Kf T-o r ! le souverain du monde jilanélaire ,

Astre majestueux qui fécondes la terre,

Sans te mouvoir, Soleil qui meus tout, es-tu Dieu t'

Non j tu n'es qu'un foyer de lumière et de feu.

Astre plus doux, et toi, des nuits reine paisible.

Dont le pâle flambeau plaît à l'amant sensible ;

Toi. qui brilles, dit-on, d'un éclat emprunté.

Tu prétends encor moins à la divinité.

Feux sans nombre, habitans de la voûte azurée ,

Etes-vous Dieux aussi l Toi , profond empirée !

Quand le peuple sur toi lève en tremblant les yeux.

Ciel, le dernier de tous, lui caches-tu des Dieux l

Kon l'Etre qu'on adore est l'ame universelle •

La nature a^isfante en fournit le modèle. . . . >

36 LeLu GRÈCE

Ija Nature a daigné s'expliquer par ma voix. . , ^

« Quel est-il ce fantôme usurpant tous mes droits l

» Quel est ce créateur , cette cause première ,

» Ce Dieu très-haut, très-bon , qu'on dit être mon père J

» En quel tems , en quel lieu lui dois-je ce bienfuit l

» Quel est-il, celui-là, qui de rien a tout fait ?

» Ce Dieu , je l'avouerai , me surmonte en puissance.

» Mon pouvoir, il est vrai, se borne à l'existence •

» Mais je date mes droits de toute éternité :

» Je suis et je serai •, car j'ai toujours été.

» Il n'est rien hors de moi •, je remplis tout l'espace :

» Je suis tout : Dieu, qu' est-il ? quel être me surpasse ?...

» Dieu n'est encor que moi , sous un nom. différent.

» Dans ta folle pensée, ù mortel ignorant !

» Pourquoi m'as-tu voulu distinguer de moi-même ?

» La nature n'est qu'un : pourquoi dans ton système ,

» Me donner un auteur pris lui-même en mon sein ,

» Et chercher dans le cercle un principe , une fin J

•£> Reviens, enfant ingrat ! qui méconnais ta mère,

» Reviens à la nature • abjure ta chimère.

',/ Mortel ! connais tes droits ; reprends ta dignité j

» Partage les honneurs de la divinité.

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