Scène I -^ Le Luthier de Crémone
Deux mille écus lombards ne sont point bagatelle,
Et c'est ta dot, ma fille, avec ma clientèle,
A moi, l'élève aimé de Stradivarius.
D'ailleurs, j'ai fait serment... Ainsi, n'en parlons plus.
Rendu par l'âge, auquel il n'est point de remède, 45
Moins habile, je veux un successeur qui m'aide.
Le lauréat aura ma fille et ma maison.
GlANNINA.
Mon bon père, pourtant...
Maître Ferrari.
C'est assez de raison !
GlANNINA.
Si le vainqueur, — je ris lorsque je fais ce rêve, — Mais pourtant, si c'était votre petit élève 50
Filippo ?
Maître Ferrari.
Fihppo ?
GlANNINA.
S'il obtenait le prix?
Maître Ferrari.
Mais, je n'en serais pas extrêmement surpris. Et si du Podestat il m'apportait la chaîne. Vous vous épouseriez la semaine prochaine.
Épouser Filippo ! 55
Le Luthier de Crémone B^ Scène I
Maître Ferrari.
Pourquoi pas ?
GlANNINA.
Un bossu !
Maître Ferrari.
J'ai les yeux assez bons pour m'en être aperçu ; Mais, le fût-il deux fois, — que cela ne te trouble. Il m'apparaît souvent ainsi, quand j'y vois double, — Il serait ton mari.
GlANNINA.
Sainte Vierge !
Maître Ferrari.
D'ailleurs, Filippo n'est- il pas un garçon des meilleurs, 60
Bon, serviable, honnête?... Il a l'air un peu triste, Il est bossu, c'est vrai ; mais c'est un grand artiste. Il est musicien comme Palestrina.
Dans le petit concert qu'un jour il nous donna, — Et je suis cependant un critique sévère, — 65
Comme je l'écoutais, en regardant mon verre Plein de vieux vin d'Asti, — tu sais, le bon cachet, — Il fit si bien gémir les cordes sous l'archet Et mit dans son jeu tant de douleur et de charmes. Que je me suis senti venir deux grosses larmes. 70