‹ Le lutin couleur de feu, ou, Mes tablettes d'une annéeChapitre 30 sur 92 · EN VENDANGE · texte numérisé non relu

EN VENDANGE

ment au port Saint -Bernard. Les choses sont bien changées ; grâces aux progrès des lumières, chacun à Paris connaît, nonseulement le procédé qu'on emploie pour faire le Beaune , le Saint - Emilion , le Tonnerre , le Surène, mais encore le moyen qu'on met en usage pour contrefaire ces nectars divers chez le débitant dont l'enseigne décevante annonce du vin. Tout possesseur d'une maison avec cour est à la tête de deux, trois et jusqu'à quatre ceps ; le locataire même tranche du propriétaire : je voyais hier mon voisin le tailleur se disposer à faire ses vendanges sur une terrasse du quatrième étage, où, en dépit du commissaire de police, il a su fonder un petit domaine. Mais le spéculateur ([ui règle prudemment ses opérations au thermomètre de la bourse, ie sociétaire d'un grand théâtre qui n'exige que neuf mois de congé par année, le premier commis auquel on ne peut reprocher d'avoir, une seule fois, protégé le mérite nécessiteux. , et tant d'autres citadins dojiit

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i'inJustneoccuhe grossit ostensiblement lés rnpilaux , ne s'ea tiennent pas à ces vains simulacres de propriété rurale : ils possèdent à ^ inccnnes, à Saint-ÎVIandé , à Nonterre, à Auteuil, un bien qu'ils nomment ma cl^umière , s'ils sont, avares, et s'ils craiî^npnt les visites; ma maison de campagne , s'ils ont quelque modestie ; mon château, ma terre, s'ils sont fiers de leur fortune, c'est-à-dire, sots.

« Ces réflexions que je lisais dans ta pensée à mesure qu'elles y naissaient , » me dit Azédor, qui venait d'entrer sans bruit, <c seront le j^réambule d'une petite aventure que je te prie d'écrire: ce sera l'article du jour.

5) Derneval , agent cV affaires , qui sut long-temps agir très - favorablement pour les siennes, acheta, Tïm dernier, dans la; vallée de Montmorency, une maison fort agréable , située au milieu d'un clos de vignes, qu'il vient de vendanger pour la première fois. On ne devinerait jamais ce qu'il a fait pour économiser ( car récoïiomi<&

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lui plaît fort 1 les frais qu'une telle récoite nécessite... Il s'est imagine d'appeler une troupe àwnis vendangeurs. Vainement son épouse lui a-t-cllc représenté que ce projet n'avait pas le sens comnuui; un je le veux bien précis, s'est fait entendre, et madame Derneval ne réplique jamais à ce grand mot conjugal; elle se borne à s'en venger tout doucement.

» En conséquence de cette décision despotique, un jeune garçon qui remplit dans le bureau d'affaires les fonctions de commis coureur, et, par extension de con- Qarice, celles de /ûfcYo/«/;^ à la campagne, a été expédié à Paris, chargé d'une dizaine d'invitations pour autant à' amis sendables; le message a été rempli avec une scrupuleuse ponctualité , et les plus promptes disfiositions avant été faites par les invités, ils se sont réunis, au soleil levant (circonstance remarquable) , à la porte Saint- Denis , où Ton devait monter en voiture. Dix personnes étaient conviées ; il en vint dix-sept au rendez-vous. Malheureusement,

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iï.Dc. se trouva que deux coucotis disponibles, dans lesquels il fallut s'entasser, les messieurs portant les dames sur leurs genoux , et ces dernières chargées chacune de deux ou trois cartons réputés indispensables. On fui en route environ trois heures, que les infortunés chevaux emploj^èrent à rendre le peu de sueur que pouvait receler encore leur étique individu; tandis que les voyageuses, tantôt chantant, tantôt riant aux éclats , tantôt jetant de petits cris, s'agitaient beaucoup sur leurs sièges mobiles , dont elles ne se plaignaient pourtant pas , tant il est vrai qu'on s'habitue à tout en voyage.

» Derneval vint au-devant des voyageurs avec une cordialité que démentirent bientôt, hélas ! les apprêts d'un déjeuner plus

qu'exigu Les mines commençaient à

s'allonger à ce triste aspect , lorsqu'une espèce de Sans-Gêiie ^ qui faisait partie de la bande joyeuse, prit là parole, u Mon ami, dit-il à Derneval, je sais qu'on ne trouve presque rien à la campagne ; et j'ai

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cru te rendre un vrai service en prenant chez ton charcutier deux jambons de Bayonne , douze cervelas, une vingtaine de saucissons aux truffes , et trois langues fourrées. Du reste , on se procurera bien ici quelques volailles , quelques centaines d'œufs. A ces mots, Dorville Çc'est le nom du Sans-Gêne ) ordonna d'apporter les provisions qu'il annonçait, et, séance tenante, il y fut fait une brèche effrayante.

» Après le déjeimer, mon propriétaire, presque anéanti , retrouva néanmoins assez de force pour mettre un panier à la main de chacun des convives, lesquels, prenant leur essor , s'abattirent dans le clos comme une volée de perdreaux. Les raisins tombent sous la serpette empressée; mais, le dirai-je? c'est, le plus souvent, au profit des friands vendangeurs.... Les paniers se remplissent avec lenteur; ils se remplissent pourtant; et Dorville , qui s'est offert pour hotteur, transporte la vendange sur le pressoir, où deux de ses amis la reçoivent et l'écrasent.

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» Mais, à peine a\ ait-on travaillé deux liciircs que nos Parisiens, dont l'appétit était stimulé par l'air vif de la campagne, parlèrent du dîner. Dorville , en sa qualité de pourvoyeur , y songeait depuis longtemps. Il quitte soudain la hotte ; un coup d'œil rapide à la cuisine lui prouve qu'on ne doit rien attendre des dispositions intérieures; il vole au village voisin : tous les poulets, les canards, les dindons qu'il peut trouver sont achetés au nom de Derneval , et livrés à sa cuisinière. Toutefois, redoutant un résultat perfide des piincipes d'économie qui régnent dans la maison, le serviahle ami se constitue maître d'hôtel, chef de cuisine, sommelier; l'office, la cave, le fruitier sont mis à contrihution. En un mot, quand la société fut réunie dans la salle à manger, Derneval faillit tomber en faiblesse à l'aspect des vastes préparatifs du dîner , au milieu desquels figuraient douze bouteilles d'un Yolnay qu'il n'avait pas encore osé attaquer luimême. Le repas fut très-gai pour les con"

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•vh'esv fort triste pour T Amphitryon, qui but le calice d'amertume jusqu'à la lie. ,, . » Le café pris, on retourna gaiement au travail... Nouveau malheur' Echauffés par la vertu du Yolnay, les amis du consterné Derneval se livrèrent, à toutes les folies qu'inspire la campagne à des citadins échappés : on se poursuit dans le cjos ; les raisins sont écrasés sur la terre; les tiges mêmes tombent brisées sous vingt pieds imprudens... Le dégùL devient extrême...

L'homme d'affaires est au désespoir. La nuit arrive ; chacun des vendangeurs, poursuivant ou poursuivi, se perd dans la campagne; on prétend même, qu'au milieu de ce désordre, on a vu plusieius de nos Parisiens,/worc/re à lu grappe dans la vigne du voisin.

- « De neuf à dix heures , tous les conviv^S/rejoignirent la maison : madame Dernevàl y revint la dernière. Heureusement Dorviile , qui l'avait rencontrée, s'était empressé de lui offrir son bras, altenLion à laquelle Derneval ne parut pas très-sen?i-

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ble. La société se trouvant réunie , le maître du logis voulut , d'un ton composé, s'excuser auprès des dames de ce qu'elles allaient passer une mauvaise nuit: Dorville l'interrompit : cf A la campagne, comme à la campagne, lui dit-il, tu veux bien céder Ion lit ( Derncval n'avait pas parlé de cela ), c'est tout ce ({ue tu peux faire. Ne t'inquiète de rien ; je vais arrranger tout pour le mieux. » En effet, mon Sans-Gêne, devenu valet de chambre, fît si galamment les choses, que Derneval fut obligé d'aller étendre un drap dans la grange pour reposer quelques heures, que Dorville et trois anciens officiers passèrent à convertir en punch trois bouteilles de rum , qu'ils avaient découvertes au fond d'une armoire.

» Le lendemain , Derneval , voulant prévenir la ruine totale de son clos , invita poliment les vendangeurs citadins à s'épargner la peine de continuer la récolte... « Eh bien! lu as raison de prendre ce parti, dît Sans-Gêne à son ami : nous autres

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Parisiens, nous ne sommes pas jics j)our les occupations rurales; et, puisqu'il en est ainsi, nous allons passer la journée à nous divertir.» Ce qui fut dit fut fait; après avoir dévoré le reste des provisions, les trop joyeux convives dansèrent quelques heures ( on se doute bien que l'agent d'affaires paj'a les violons ); puis ils retournèrent à Paris dans trois charrettes couvertes, dont ils négligèrent de pa^'cr les conducteurs.

« A peine étaient-ils partis, que madame Derneval présenta froidement à son mari la note approximative des dépenses qu'on venait de faire : elle s'élevait, v conjpris l'évaluation des dégâts, à 45o fr. Des vendangeurs ordmaires, auxquels il fallut recourir, pour surcroît de charges , auraient coiité primitivement too francs au plus... vive Téconomie! »

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