‹ Le lutin couleur de feu, ou, Mes tablettes d'une annéeChapitre 49 sur 92 · LES FACTIEUX · texte numérisé non relu

LES FACTIEUX

lu

QU'ON RENCONTRE AU SPECTACLE. ïi

( Décembre. )

« J 'ai , mon cher lutin , un grave reproche à vous faire, clisais-je, l'un de ces matins, au trop libre Azédor; vous m'avez attiré hier une querelle sanglante chez la baronne de Merval : j'ai vu l'instant où la société, érigée en cour d'amour, allait me faire un très -mauvais parti pour les articles ultramalins que vous m'avez inspirés sur les dames. Changeons , croyez-moi , de texte ; et , cessant de soulever cette gaze légère à travers laquelle le beau sexe veut nous montrer ses qualités aimables et ses jolis défauts, qui sont quelquefois des perfections à nos yeux, ouvrons à notre critique une nouvelle carrière. Le champ du ridicule est si vaste , que nous ne devons i.as craindre

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en attx3indre les limites.» Azédor m'a réandii : «ïu me vois contrit d'avoir exposé

rougir le pudique front d'un officier de ussards ; je te jure que cela ne m'arrivera lus. A dater d'aujourd'hui , nous escarloudierons rarement sur les domaines de i beauté; comme tu le dis fort judicieuement , les sujets ne peuvent nous man-

uer ,

Huinani generis mater nutrix que prof ectb SmUitia est.

» A propos, nous avons, ce soir, queljues remarques à faire auTliéâtre-Francais, )ù, si tu le trouves bon, nous irons ensemble , à l'aide d'un bUletde service, que , par parenthèse, on m\i remis sans conditions. Trouve -toi à six heures précises au Palais-Royal, je t'y attendrai.»

Je fus exact au rendez-vous; mais mon lutin, sans doute détourné par des soins plus importans, ne parut poim. Heureusement, il m'avait confié le billet de service, et je fus emprisonné, à six heures et uu

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quart au Théâtre-Français^, par un viei "' contrôleur, à figure geôlière, qui me j entendre cette phrase concise: Si vous so tez , vous ne rentrerez pas. Je le sai^ais , h répondis-je avec toute la dignité d'un noi veau Jacques Molay, puis je me rendis à première galerie. A certaine grimace qi je fis en voyant la banquette de devai entièrement occupée , on m'insinua quel" moyennant un léger supplément, je poui rais me placer aux loges. Mais , outre qu le cinquième jour de la seconde quinzain du mois n'était pas le moment favorabl pour prélever des supplémens sur ma demi solde , je présumai que ma mise peu soi gnée me ferait trouver toutes les loge louées.^ excepté, peut-être, les deux dernière de côté, d'où j'aurais l'avantage peu re cherché de voir à mon aise le service inté rieur des coulisses , ou les petites intrigue: hors-scène qui font si souvent manquer h réplique à nos jolies actrices. Je me déterminai donc à m'en tenir à la seconde banquette; encore ne me fut-il possible d'y

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rouver place qu'en faisant pousser à mes leuK voisins un cri lamentable , qui , de )roche en proche , se fit entendre sur toute a ligne.

Je commençais à me trouver assez aien , lorsqu'un jeune homme, placé derrière moi, et qui m'avait prie de garder un moment sa place, rentra muni d'une demidouzaine d'oranges, dont le jus, funeste à tout vêtement , inonda bientôt mon habit brun , le seul avec lequel je puisse me présenter décemment chez le sous - intendant militaire chargé de me délivrer mon extrait de revue. Après quelques minutes d'une active consommation , la fatale provision touchait à sa fin ; mais craignant que mon voisin n'eût une réserve dans ses poches , je m'éloignai sans bruit , et je pris ailleurs une place , où plus gêné , peut-être, j'espérais éviter, du moins, le jaillissement acide que je redoutais. En effet , les deux dames entre lesquelles je me glissai ne mangeaient point d'oranges, et j'eus encore à me féliciter de ma nouvelle position, en recon-

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naissant que mes voisines étaient douées d'un esprit aimable, d'un goût épuré. Mais est-il, sur la terre, une prospérité durable? La foule s'était accrue dans notre coin; on y respirait à peine; déjà môme, lorsque le spectacle commença, j'avais vu tirer plusieurs flacons , précurseurs des évanouissemens. Je n'avais pas eu le temps d'en redouter un pour mes voisines , et déjà celle de gauche était étendue sans connaissance sur mes genoux.... Me voyez-vous, alors , fendant la presse , chargé d'une autre Orithie , que je n'enlevais pas , hélasl volontiers ? Voyez-vous tous les regards se diriger sur moi; et concevez-vous combien tout cela me rendait heureux? Enfin, je déposai dans un fiacre l'intéressante personne , que sa compagne voulut bien se charger de reconduire chez elle.

Votre contre-marque, me cria, d'une voix terrible , le contrôleur que j'ai signalé, quand j'allais m'élancer sur l'escalier pour rejoindre ma place , où mon chapeau était resté... Ces trois mots m'attèrent ; j'avais

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calculé, clans l'espace cViine seconde, combien lui donneur de contre-marques serait peu sensible au dévouement héroïque que je venais de montrer; combien de temps et de paroles je perdrais à vouloir le persuader ; combien , en un mot , ma position était critique.-.. Prendre un billet au biueau , ou faire le sacrifice de mon cha- )eau, telle était l'alternative qui m'était offerte, et il v avait d'autant moins à balancer qu'il pleuvait à verse. Je m'acheminai donc, en soupirant, vers le fatal guichet , puis je présentai mon billet à rintraitable contrôleur avec une fierté dédaioneuse , aue légitimait mon nouveau titre de spectateur payant.

Talma était en- scène quand je rentrai dans la salle ; bon, me dis-je, je vais être dédommagé de toutes les mésaventures que le ciel s'est plu à m'envover ce soir... \ aine espérance ! j'étais flanqué des plus cruels voisins qu'un amateur puisse rencontrer au .spectacle , i^n enthousiaste et un coinnumtaleur. Ce dernier, qui remarqua Je plaisii-

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que me faisait éprouver notre premier tragédien, se cramponna, pour mon mallieur, à moi. «Monsieur (me dit-il ) je suis fâché que vous n'ayez pas vu le premier acte ; Talma s'y est surpassé... Vous voyez son costume, eh bien! c'est lui-même qui l'a coupé. — Monsieur , cette circonstance n'est pas importante, et, je vous prie.,.. — Ecoutez cela, nous touchons au plus beau moment de la pièce. — C'est ce que je vais voir. — Oh ! mais vous ne vous attendez pas au saisissement qui va vous gagner. — De grâce , laissez-moi le plaisir de la surprise. — L'acteur qui vient d'entrer en scène se nomme David (c'était Saint- Eugène); charmant sujet , monsieur : vous allez l'entendre au quatrième acte. — Laissez-moi suivre le second. — Vous saurez que j'ai beaucoup connu le père de ce jeune acteur; je veux vous raconter une aventure qui m'est arrivée avec lui, en 1784- — Eh! monsieur, que m'importe! — Je me tais... seulement remarquez, je vous prie, les gros diamans de mademoiselle *** : j'ai

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ienu note de leur origine , par ordre d'ancienneté. — Ah! c'est trop fort, vous me faites perdre patience. — Là, là, calmez cet emportement... Voici Duruissel. — Vous voulez direColson. — C'est juste, Colson... M Je vous le donne pour un garçon plein d'heureuses dispositions , auquel on ne rend pas justice : je le disais l'autre jour au comité... )j Ici mon verbeux voisin fut atteint d'une quinte pituiteuse qui me fit espérer quelques instans de repos; mais l'enthousiaste dont j'ai parléjouissait, malheureusement, de tous ses moyens physiques, qu'il employait en acclamations non interrompues et de la voix et des mains. On croit, au premier examen, que rien n'est plus innocent que d'applaudirau spectacle; j'éprouvai le contraire, durant trois grandes heures, à la place étroite que j occupais ce soir-là au Théâtre-Français. Chaque bravo manuel, de mon trop optimiste voisin, me valait un violent coup de coude; et je reconnus, le lendemain, à la douleur que je ressentais au-dessous du sein gau-

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chc, que la gloire de ïalina avait failli me coûter deux cotes.

Cependant, l'impitoyable commentateur, grâce à la vertu béchi(|ue du lichen^ avait repris toute sa volubilité; en vain je voulus lui imposer silence ; j'aurais plutôt suspendu le cours d'un torrent. Il m'annonça, scène par scène , tirade par tirade , ce que j'allais voir ou entendre ; et la cbute du rideau fut le seul événement dont il ne me prévint pas.

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