‹ Le lutin couleur de feu, ou, Mes tablettes d'une annéeChapitre 54 sur 92 · DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE LA SOCIÉTÉ

( Janvier. )

JJécidément, la manie des oppositions, des antithèses a gagné toutes les classes de la société : si j'ouvre un journal, j'y vois accolés les noms de la Minerve et du Cb/zseivateur ., étonnés d'une telle proximité; mes yeux tombent-ils sur l'affiche d'un spectacle du boulevart, je lis, en caractèresd'un décimètre, le Duel et le Baptême; demandé-je une brochure nouvelle à mon libraire? il me présente le Brigand vertueux , ou quelqu'autre fbman historique ou politique ayant un titre aussi bizarre; enfin , j'entrai hier au Vaudeville , on y donnait Manlius et Croque- Mit aine , ou le Sublime et la Farce.

J'étais accompagné de mon neveu

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Charles , enfant de douze ans qui raisonne parfois assez juste. Cependant plusieurs questions qu'il m'adressa précipitamment sur le spectacle du jour, me firent présumer un moment qu'il ne jouissait pas de sa pénétration ordinaire ; et je crus, à tort , pouvoir me fixer dans cette opinion, quand je le vis prendre le héros du capitule pour celui des Variétés. « Mon ami ( lui dis-je avec ce petit ton dogmatique qu'on se permet si volontiers ), ne vois-tu pas que l'auteur a voulu parodier le grand tragédien que nous avons vu ensemble dans le Manlius de Lafosse? — J'entends à merveille , mon oncle, le Croque - Mitaine du Théâtre -Français. — Je te passe la qualification; mais ici tu te trompes, et voici le Croque-Mitaine de la pièce. — Ma foi , mon oncle , vous conviendrez que l'erreur est excusable ; ces messieurs ont l'air aussi niais l'un que l'autre. En tous cas, si l'on prétend nous offrir ces personnages pour les Croque-Mitaines de l'ennui , leur présence dans ce prétendu vaudeville es^

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Lien nécessaire.... — Ils ne peuvent le sauver, interrompit mon voisin de droite, dans lequel je rcconruis Azédor ; le grand Croque -Mit aine des mauvais ouvrages , le parterre , a condamné cette rapsodie: elle n'échappera pas à son arme aiguë.

]N[ote , je té prie , que nous verrons se renouveler ces représentations funéraires , tant que le comité de la rue de Chartres considérera la littérature dramatique comme une usine réservée n quelques spéculateurs privilégiés ; usine que ceuxci exploitent avec la négligence qui résulte toujours d'une jouissance exclusive. Toutefois , si les vaudevillistes dont le public enterre chaque soir les productions obtiennent si peu de succès , ce n'est pas faute de multiplier les chances de leur réussite. Tout est de bonne prise pour eux : ce qu'ils appellent leurs compositions n'est autre chose que le produit d'une f;uerre de partisans , qui leur mériterait ajuste titre le surnom de Croque-Milaines

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tèraires ^ et Tapplication de ce mot si ronnn : 6 imilatores ^ sennim pecus. »

Tandis que mon lutin exhalait sa bile contre les tristes soutiens de la gattè française^ sa prédiction venait de s'accomplir : Boissec du Vaudeville n'avait égayé personne ; Manlius n'avait pas même ému les petits enfans ; les autres personnages avaient intéressé beaucoup moins que n'auraient pu faire les oies du Capitale; et Croque-Mitaine Parterre avait fait justice de la pièce.

« Parbleu , continua Azédor , après quelques instans de silence , puisque le mot est à la mode . il me prend fantaisie de te signaler les principaux Croque-Mitaines que renferme en ce moment la salle du Taudeville; aussi-bien je vois que tu n'apportes qu'unedemi-attention à M. Sans- Gene , que les auteurs ont composé sans trop se gêner, et que les acteurs jouent en se gênant fort peu.

» Ce gros homme court, aux favoris épais , à l'œil miope , qui essuie ses lu-

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nettes et les remet dans leur étui , est un journaliste , auquel la cérémonie funèbre de la pièce \ient de procurer un véritable triomphe. Semblable aux. corbeaux, sous plus d'un rapport , il s'attache de préférence aux cadavres ; et si le respect humain ne le retenait , il s'écrierait , dans la joie de son âme :

Je ne puis vivre heureux qu'à force de trépay.

» Je veux donner l'idée à l'un de ses confrères, qui l'estime tout juste assez pour n'en dire que du mal , d'ajouter aux qualifications injurieuses dont il le gratifie avec une généreuse profusion celle, au moins plaisante, de Croque- Mitaine sépulcral,

1) Pendant que ton neveu s'occupe du spectacle, regarde un peu , dans cette loge grillée , ce brillant officier qui parle bas à la jeune personne derrière laquelle il est assis , je tremble , en vérité , à l'aspect de l'intimité qui paraît s'établir entre lui et l'ingénue. En vain m'objecteras-tu qu'une mère, qu'une tante veillent sur elle; ces

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lieux, surveillantes, malheureusement encore jeunes , sont bien moins attentives à prévenir le danger qui menace Eulalie , qu'empressées de l'attirer sur elles-mêmes, parce qu'elles sont "d'une force... de caractère à l'épreuve des tentatives du jeune homme Un funeste pressentiment me dit,

néanmoins , que ce garçon-là sera le Croque- Mitaine de toute l'innocence de la famille. » Je parierais que ton attention s'est déjà fixée plus d'une fois sur ce grand homme pâle et sec qui, d'un coin du parterre , porte ses regards alternativement aux loges, à l'orchestre , au balcon, et ne les dirige jamais vers le théâtre. Cet individu n'est ici que par spéculation. Peu scrupuleux en fait de justice distributive , il s'est habitué à regarder comme vacantes les places dont on peut évincer les titulaires ; et , comme il poursuit en même temps une inspection des forêts, un entrepôt de tabac et une direction des vivres de la guerre , quoi qu'il soit déjà pourvu d'une inspection des canaux , il vient

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guetter au Vaudeville un premier commis des finances , un chef de division à la direction générale des contribution^ indirectes , et un chef de bureau au département de la guerre. Tout maigre que tu le vois , cet honnête solliciteur a cumulé ' quelques dizaines cl'années quatre traitemens au moins ; il appelle de tout son pouvoir le retour de cet état de choses bénin.... C'est le Croque- Mitaine né de tous les emplois lucratifs , de toutes les grâces de la cour ; mais il ne sera jamais q Jieureux; trois Croque- Mi laine s plus puissans que lui le dévorent : V orgueil^ Vam hition , t envie.

)) Tu m'écoutes à peine : la volumineuse beauté qui vient de s'asseoir au balcon captive ta curiosité. C'est Arsène , la plu: riche courtisane de France.... Ah! moi ami , que de fortunes cette nouvelle Aspasic a dévorées ! Si la livrée de chacui des seigneurs qu'elle a ruinés contribuai à composer la sienne, ses nombreux laquai pourraient être pris pour autant d'arle

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uins. Arsène fut , dix ans , le grand Cro-

ue-Mitaine Jemelle de tous les galans

très de l'Europe. Maintenant , elle est à

)n tour la proie de certains Croque-Mi-

ines subalternes , adorateurs intéressés

3 ses charmes fugitifs : ce sont des canaux

»r lesquels s'écouleront ses immenses ri-

lesses : le vice les procura, elles lui se-

)nt restituées.

» Ce petit vieillard , qui gesticule beau-

)up en parlant à ce jeune homme dont

figure honnête contraste tant avec la

mne , est un capitaliste. Dans les temps

fficiles , il prête son numéraire sans autre

ntissement que le contrat d'une pro-

iété de Cent mille francs , pour un

et de dix mille écus ; sans autre ga-

ntie qu'une première hypothèque ;

us autre condition que celle d'aban-

»nner la propriété , à défaut de rem-

»ursement, après cinq années révolues.

1 trouve dans le monde plus d'un

oque- Mitaine de cette espèce , et j'en

jn2. LES CROQI31>MlïAINI' S , ETC.

connais qui portent des dents plus acérées

que celui-ci.

„ Je ne Unirais pas si je voulais te montrer tous les Croque-Mitaines que j'aperçois encore : qu'il te suffise de savoir que le fort sera le Croque-Mitaine du faible riiomme puissant celui du simple particuliée, le riche celui du pauvre , jusqu'à o quelle trépas, vainqueur de tous les Cro que-Mitaines connus , ait nivelé toutes le conditions, et précipité, pêle-mêle, dan la nuit irrévocable, tous les oppresseurs ( tous les opprimés. »

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