XII AVANT-PROPOS
autres, à l'unanimité, crient aux gens de lettres :
Vous qui de l'avenir creuse^ les vastes champs Etjeteij; du progrès la semence céleste,
vene:!^ qu'on vous couronne de fleurs. Grâce à vous, un nouvel ordre de choses est à Vhori- :(pn : no vus ordo rerum nascitur; vous êtes les prêtres de la pensée, vous travaille:^ à V avènement d^un idéal supérieur, vous êtes des prophètes.
Eh bien I les amateurs de livres rares sont de cet avis y puisque des bouquins dont les sages et les moralistes aiment tant à médire ils font leurs dieux lares.
la mémoire continue d'être l'objet d'un soin particulier, car la mémoire est préférable à l'écriture, qui est, dit-on, une chronique froide déposée sur une matière inerte, tandis que la mémoire est un livre précieux que l'imagination nourrit et conserve avec les attributs de la vie. Les adeptes de la tradition orale y soutiennent que les choses perdent à être ensevelies sous une formule trop précise les trois quarts de leur sens, celui des circonstances, par exemple, que l'intonation seule peut rendre avec fidélité, que Técriture n'est propre qu'»\ transmettre le squelette de la vérité.
On la déguise d'ailleurs à dessein, ajoutentils, parce qu'une fois sortie de la bouche de celui qui la possède elle ne lui appartient plus et qu'il consent avec peine à se dépouiller entièrement de ce bien, le meilleur de tous les biens.
Quoi qu'il en soit, le livre est maintenant à peu près le seul moyen que la pensée puisse avoir de se perpétuer. Il y a longtemps déjà qu'il jouit de ce privilège qu'il n'a pas obtenu sans difficulté. U n'a
d'abord été qu'une inscription conservée dans lé palais des princes ou dans le sanctuaire des temples. Mais qu'il ait été gravé sur une pierre, sur une lame de plomb ou sur une plaque d'airain, il se propose uniformément de faire connaître à la postérité les événements mémorables, les noms des grands hommes, le texte des lois, les institutions et les mœurs, en un mot le passé tout entier de l'espèce. Q.u'on le suppose un moment supprimé; il est possible que la civilisation ne soit pas détruite, mais elle subirait à coup sûr un échec immense.
LE OtCJlL QV'OTL Ji 'DIT 'DES LIV%ES
A satire est un fouet qui ne ménage rien; peut-être est-elle le sel dont il faut qu'on assaisonne les choses afin de les empêcher de se corrompre. On abuse de tout en effet ; on abuse de la vertu, de la gloire, du génie, autant au moins que du pouvoir, bien que cela ne fasse pas autant de bruit dans le monde. On a donc abusé des livres. Uabus des livres, c'est le luxe des livres. Il était sensible chez les Romains, même aux yeux des barbares de l'époque des invasions. Laisse donc, disait un chef germain à un de ses subordonnés qui lacérait les feuilles enluminées d'un
manuscrit, tant que les Romains s'amuseront à ces joujoux-là, ils ne seront pas à craindre pour nous. Ce chef germain avaitil raison ? Oui, certes, dans le cas actuel.
Le livre enluminé du lettré de la décadence avait perdu sa destination ; il n'était plus qu'un objet d'ameublement, c'est-àdire un jouet de la vanité, une part du luxe qui avait amolli et désarmé le peupleroi. Le mépris des livres et de l'instruction qu'il représente était dès lors un article de foi chez les hommes du nord. Il témoignait de l'estime brutale qu'ils accordaient au glaive sur le droit et sur l'esprit. Il s'est transmis aux générations féodales du moyen âge. Quand on lit au bas d'une charte : « Un tel a déclaré ne savoir signer attendu sa qualité de gentilhomme », ce n'est pas une vaine formule mais un trait de mœurs remarquable. Le métier de scribe était devenu un métier servile, indigne d'un homme de qualité. Le préjugé subsista en France jusqu'au xiii'' siècle.
Villehardouin raconte dans sa chronique que, lors de la prise de Constantinople par
les Croisés (1203), les barons français se promenaient dans les rues de la ville, une plume d'or sur l'oreille et une écritoire à la ceinture, en guise de dérision. CeU voulait dire que les Grecs du Bas-Empire, qui avaient remplacé l'épée par la plume, devaient voir maintenant qu'une épée leur eût été plus utile. Ce n'était qu'une raillerie de soldat, mais elle venait à propos.
Les stoïciens avaient devancé le mépris des Germains et des barons féodaux.
Qu'Euripide, Euclide, Aristote eussent possédé des collections de livres, ils n'apercevaient là rien qui ne fût très naturel :
les livres étaient , chez les poètes , les savants et les philosophes, des instruments professionnels; ils pardonnaient à Hérode Atticus de faire copier à grands frais des manuscrits, aux rois de Pergame d'inventer le parchemin, de fonder des bibliothèques, aux Ptolémées de réunir dans la ville d'Alexandrie les trésors intellectuels de l'ancien monde ; ils approuvaient Asinius PoUion, Jules César, Octave et ses
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successeurs d'avoir fait à Rome ce que les rois d'Egypte avaient fait à Alexandrie.
Mais ils distinguent toujours les collections d'apparat des collections utiles. Il est vrai que Sénèque, qui a écrit à lui seul de quoi composer une bibliothèque, ne fait pas cette distinction. « Qjne me font, dit-il*, ces bibliothèques, ces livres innombrables, dont le maître pourrait à peine lire les titres s'il y employait toute sa vie ? La quantité accable l'esprit et ne l'instruit pas.... Alexandrie vit brûler quatre cent mille volumes **, superbe monument de l'opulence des rois. Qjne d'autres le vantent avec Tite-Live, qui dit que ce fut une œuvre de goût et de sollicitude royale.
Pour moi, je n'y vois ni goût ni sollicitude, mais un luxe scientifique : que dis-je, scientifique ? ce n'était pas en vue de la science, mais d'en faire parade qu'on rassembla ces collections. C'est ainsi que bien des gens, qui n'ont pas même autant de
♦ De la Tranquillité de VAmet ch. ix.
** Ce ne sont donc pas les chrétiens du v« siècle qui ont brûlé la bibliothèque des Ptoléméet.
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littérature que des esclaves, ont des livres, non comme objet d'étude mais afin d'en faire romement de leur salle à manger. — Mon argent, dis-tu, sera mieux employé à ces dépenses qu'en vases de Corinthc ou en tableaux. — En toute chose, l'excès est un vice. Qja'est-ce qui te rend si indulgent pour ceux qui achètent des armoires de cèdre ou d'ivoire, font des collections d'auteurs inconnus ou méprisés, bâillent au milieu de cette foule de livres et n'en apprécient que le dos et les titres?
Ainsi ce sont les oisifs chez qui on trouve tout ce qu'il y a de poètes et d'historiens, dans des rayons élevés jusqu'aux toits. Car aujourd'hui, môme dans les thermes, on rencontre une bibliothèque, ornement obligé d'une maison respectable. Je le pardonnerais à un excès de zèle pour l'étude ; mais on n'achète ces beaux génies et leurs œuvres ornées de leur portrait qu'en vue de la décoration et de l'embellissement des murailles. »
L'humeur de Sénèque est excessive:
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on pourrait lui faire une objection ad })omi' ncm on lui demandant pourquoi il a une plume d*or et un bureau incrusté de pierres précieuses. Ce serait un assez pauvre argument. Il a raison de montrer le ridicule que se donnent certaines gens qui ont envie de laisser croire qu'ils ont plus de littérature qu'ils n'en ont en effet. Mais l'abus ne doit pas déconsidérer l'usage.
L'amour des livres, môme chez un imbécile, est un hommage rendu aux lettres.
On en peut faire un luxe dans les lieux publics, comme chez les Romains, qui en décoraient les thermes et les murs de leurs salles à manger. Alors poursuivez le luxe et le libre emploi des richesses. Si on l'admet, et il est indispensable de l'admettre dans un état de civilisation avancée, celui des livres en atténue la vanité; ils témoignent au moins d'une éducation raffinée ou de prétentions à l'avoir reçue et ne sont pas d'un si mauvais exemple.
Si Sénëque vivait de nos jours, il assisterait à un spectacle un peu plus ridicule; non que les bibliothèques pu-
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bliques et privées du xix* siècle soient comme à Rome une pure superfétation, quelques-unes ont une utilité de premier ordre ; mais en examinant de près à quels motifs sont ordinairement dus leur fondation et leur entretien, il est permis de concevoir, de l'utilité de plusieurs d'entre elles, une opinion chétive. Prenons, si vous voulez, les bibliothèques populaires.
De la manière dont la plupart sont composées et fréquentées, il vaudrait autant mettre du foin et un râtelier dans le local qu'elles occupent. Elles sont l'œuvre d'un maire qui veut avoir des suffrages au scrutin de l'année prochaine, d'une municipalité ambitieuse de laisser une trace de son passage aux aflfaircs, d'un candidat au conseil général ou à la députation qui a besoin de réchauffer le zèle * des électeurs. Le dernier objet de leur souci est l'utilité qu'on en peut tirer. C'est un prétexte à se réunir et à festoyer, le jour de l'inauguration. Entrez dans l'établissement, il n'y a pas d'installation pour les lecteurs qu'on n'attend pas ; ouvrez le
catalogue, quand par hasard il y en a un, vous verrez que la bibliothèque se compose du fonds de magasin d'un libraire qui a fait faillite, d'ouvrages souscrits à quelque œuvre de propagande véreuse. Le mieux qui puisse arriver est qu'un philanthrope du cru ait fourni la bibliothèque de livres relatifs à l'agriculture, à la pêche, à l'élève des abeilles ou des cochons de lait. Trois mois après l'ouverture, il y vient un lecteur par quinzaine; l'année suivante, il n'en vient plus du tout, et l'araignée file sa toile eh silence dans la salle déserte. Entrez maintenant dans la bibliothèque communale d'une grande ville de province; l'intérieur a un aspect lamentable ; la poussière et le désordre y ont élu domicile; il y a un bibliothécaire à qui on donne le traitement d'un concierge et qui va voir une fois par semaine comment se portent les livres commis à sa garde. Ils se portent mal; ils pourrissent dans les coins faute de reliure et de soins. On pourrait citer plus d'une bibliothèque publique de Paris ou il entre chaque année des milliers
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de volumes qui seront détruits avant un demi-siècle, faute de reliure, où les livres rares, qu'il serait impossible de remplacer, tombent en lambeaux parce qu'ils ne sont pas conservés, c'est-à-dire pourvus d'un vêtement qui les garantisse de la poussière et permette de les toucher sans les désarticuler. Il n'est encore venu à l'idée de personne qu'il vaudrait mieux avoir moins de livres et consacrer à l'entretien de ceux qu'on possède déjà l'argent qu'on dépense à en acheter d'autres à qui le même sort est réservé.
Ces misères n'existaient pas au temps de Sénèque, où le privilège de posséder des livres était tout à fait aristocratique.
Cette passion des livres était venue d'Orient, par l'Asie-Mineure et la Grèce.
Elle était commune en Italie bien avant l'établissement de l'Empire. Paul-Emile fut, dit-on, le premier parmi les patriciens romains qui possédât une collection de livres; il l'avait conquise lors de son expédition en Macédoine ; c'avait été sa part de butin.
Dès cette époque, les mœurs de l'Orient
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eurent vite acclimaté à Rome le goût des livres. Il ne fut pas un goût isolé. On collectionna des livres comme on collectionnait des vases de Corinthe, des tableaux^ des statues, des objets d'ameublement.
Les lettres y curent directement peu de part comme à Thabitude prise dans les familles patriciennes de faire élever leurs enfants par des précepteurs grecs, de leur procurer des maîtres de danse, d'introduire au barreau des professeurs de déclamation, des philosophes dans les écoles. On avait spolié les nations, on était riche. Les jouissances de la richesse, ce sont le luxe et les arts; on adopta les livres comme le reste.
Le mécontentement de Sénèque dérive de là. Il ne considère dans les collections de livres comme dans ramollissement des mœurs romaines que la revanche de l'Orient vaincu. Ce que Rome avait fait par l'épée, les Orientaux étaient en train de le refaire par la corruption. Il y a derrière Sénèque toute une école de moralistes qui pensent comme lui.
Vitruve observe que les salles destinées
à contenir des livres sont construites dans le style oriental. Plusieurs bibliothèques antiques ont été découvertes dans les ruines d'Herculanum. Elles étaient garnies de casiers numérotés renfermant des livres roulés — volumeriy de volvere — comparables à ceux qui existent chez les épiciers et les marchands de papier peint.
Ces casiers sont désignés dans Pline le Jeune sous le nom à'armaria , dans Senèque sous celui de loculamentUy dans Martial sous celui de nidi^ dans Juvénal, enfin, sous celui de foruli. Chacune des cases, dans les bibliothèques trouvées à Herculanum, a trois ou quatre pieds de long. C'est le format des volumes, disposés de manière à présenter aux yeux une tranche ornée d'une carte, pittacium^ sur laquelle était' inscrit le titre de l'ouvrage. Conmie son congénère moderne, le bibliophile romain était prodigue et justifiait les imprécations de la morale stoïcienne.
On lit dane Boêce* la description àLormor
* Consolation de la Philosophie.
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ria plaqués d'ivoire, de verre , substance qui étnic alors précieuse, et de métaux encore plus chers. Il y avait des catalogues, au dire de Q^iintilicn: «Il n'est personne, dit-il, quelque étranger qu'il soit à la poésie, qui ne puisse prendre dans une bibliothèque et insérer dans ses ouvrages le catalogue des poètes. »
Qpand elles n'étaient pas installées dans les salles à manger, les bibliothèques de luxe étaient des lieux de réunion, des cercles où une nombreuse compagnie allait causer de littérature et d'art, sans doute aussi prendre des rafraîchissements. Celles qu'on trouvait dans les thermes avaient particulièrement ce caractère. Les livres n'en formaient que le moindre ornement :
c'étaient en même temps des musées remplis de tableaux, de bustes, de statues, et souvent un chef-d'œuvre d'architecture, avec des colonnades et des sculptures variées. Q^ielquefois , et c'était même le plus grand nombre des cas, l'entrée n'en était pas libre. Elles appartenaient à un collège ou groupe de personnes qui s'é-
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talent cotisées pour les fonder. Nos cercles en sont une image, sauf qu'on y boit, qu'on y mange, qu'on y fume, qu'on y joue, toutes occupations étrangères aux cercles antiques, réservés à des plaisirs d'un ordre moins substantiel.
La production des manuscrits, tout autorise à le supposer, avait d'ailleurs pris sous l'empire un énorme développement.
On estime qu'il y avait vingt mille copistes en Europe, au xv* siècle, c'est-àdire à la veille de la découverte de l'imprimerie. On ne lisait pourtant et on ne possédait de livres que dans les monastères et dans les châteaux. Il est probable que dans le monde romain, du temps des Antonins, le nombre des copistes répandus dans les provinces était quinze ou vingt fois supérieur à ce qu'il était au xv* siècle. La mode avait propagé le goût des livres, qui était descendu de l'aristocratie aux classes moyennes, c'est-à-dire aux fonctionnaires^ aux financiers, aux propriétaires de latifundia^ à quiconque, par son industrie ou autrement, était parvenu jusqu'à
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l'aisance; et le nombre en était considérable dans une société au moins aussi prospère que la nôtre*. Il y avait déjà le bourgeois gentilhomme, M. Jourdain, qui faisait de la prose et aspirait à faire des vers.
Dans l'empire des Césars, livré aux appétits du luxe et de l'ambition pécuniaire, une bibliothèque et un bibliothécaire mettaient un homme en relief, le désignaient aux honneurs, aux charges municipales, à l'influence que donne l'amour intelligent des arts dans une société oisive et polie.
Avoir l'estime de ceux qui ont du génie ou du talent, n'est-ce pas être digne d'en avoir soi-même ? On ne regarde donc pas à la dépense afin d'arriver à ce résultat; aussi les Hbraires pullulent. Lucien reproche aux amateurs du ii* siècle de ne savoir point distinguer entre les livres, de les acheter au hasard, a d'être un don de Mercure pour les bouquinistes hâbleurs ï> .
Comment pourront-ils savoir qu'un livre est ancien et qu'il a de la valeur, sinon à
* On peut consulter à cet égard Victor Duruy, Histoire des Romains, passim.
cette marque qu'il est moisi ? De sorte que ce sont les teignes et Thumidité qui sont leurs conseillers habituels. Dans l'hjrpothèse qu'ils ne se trompent point dans leurs choix, cet avantage leur sera de peu d'utilité. L'utilité d'un livre consiste dans l'intelligence qu'on en peut avoir : il faut être un homme instruit si on veut le posséder avec fruit. Or, le savoir ne pousse pas dans une bibliothèque comme les oignons dans un jardin. « Rassemble chez toi, dit Lucien, tous les ouvrages de Démosthène qu'il a écrits de sa propre main, tous ceux de Thucydide, que le même Démosthène a copiés jusqu'à huit fois de sa belle écriture ; achète, si tu veux, tous les Uvres que Sylla a fait transporter d'Athènes à Rome*, quel fruit en retireras-tu?
En vain tu les étendrais et te coucherais dessus ; en vain tu te les appUquerais autour du corps et t'en habillerais comme d'un vêtement. Le singe, dit un proverbe, est toujours singe, eût-il des ornements d'or. Tu as sans cesse un livre à la main et
• Plutarque^ Vie de Sylla.
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tu lis continuellement, mais tu ne comprends pas ce que tu lis ; tu ressembles à un âne qui secoue les oreilles en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait à rendre savant celui qui en est le propriétaire, elle serait d'un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, o
Ceci est le secret de la haine de Lucien; il est pauvre, il envie la possession des livres qu'il n'a pas le moyen d'acheter ; il se venge sur le dos des collectionneurs, qui ne sont peut-être pas toujours sans reproche mais qu'il noircit à plaisir. Les quelques ridicules qu'ils peuvent avoir ne méritent pas qu'on évoque contre eux les furies de l'enfer. Lucien les accuse de passer leur temps à discuter la valeur d'une copie. C'est déjà une ressource. Lucien n'en convient pas. « Les bouquinistes, dit-il, en savent là-dessus plus long que les amateurs. » Ce genre d'érudition n'empêche pas qu'on ne puisse être un sot, et la plupart des bouquinistes contemporains de Lucien le démontrent de reste, à ce qu'il prétend. U
retourne le sujet de vingt manières différentes; il demande si les rayons d'une bibliothèque sont savants à proportion qu'ils sont bien garnis. Les amateurs sont comme les chasseurs qui ont des armes richement ciselées ; ils n'en tuent pas plus de gibier : ce sont des Thersites qui ont emprunté les armes d'Achille. Lucien cite à ce propos un original qui avait payé trois mille drachmes la lampe d'argile qui servait au philosophe Epictète. Il espérait que la sagesse stoïcienne lui viendrait en dormant à la lumière de la lampe d'Epictète.
n cite encore Denis de Syracuse, qui compose des tragédies froides et finit par acheter fort cher le stylet d'Eschyle ; il n'en sortit pourtant que ce vers :
L'imbécile, ici-bas, se fait illusion.
a Qjiel est donc ton espoir ? continue Lucien. Tu consumes tes journées à rouler tes livres, à les coller, à les ébarber, à les frotter de safran et de cèdre, à les habiller de peau, à les garnir d'ombilics (de fermoirs). Leur acquisition t'a-t-elle rendu
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plus vertueux ? » C'est tailler de la besogne aux ratSy préparer une demeure aux vers.
Si encore Tamateur de livres, incapable de s'en servir lui-même, consentait à les prêter à ceux qui ont le talent d'en faire usage !
c Mais non, dit Lucien : tu es comme le chien qui, couché dans une écurie et ne pouvant manger d'orge, ne permet pas au cheval d'en prendre, lui qui peut en manger. » Bref, im amateur ignorant est l'image d'un homme chauve qui achète un peigne.
Ce sont des médisances forcées, plus spirituelles que fondées, et voisines du dépit. Elles n'empêchèrent point la mode d'aller son train^ et ce fut heureux. Lucien n'a pas l'air de savoir que l'empressement des amateurs provoquait, quand même il n'aurait pas eu d'autre avantage, la conservation des œuvres de l'esprit, chose qui n'était pas d'une importance médiocre, en l'absence de l'imprimerie qui permet d'en multiplier les exemplaires indéfiniment.
Au fait, l'amour des livres condamné par les satiriques de diverses écoles, car Lucien n'est point un ennemi du luxe mais un
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embryon de Voltaire, qui aime à rire de tout et à se divertir aux dépens de ses contemporains, l'amour des livres, disonsnous, en aurait assuré la transmission sans le souffle violent de l'esprit de secte qui ne tarda pas à en provoquer la destruction, ce que Lucien n'avait pas prévu. Le goût des livres s'était communiqué aux adhérents du christianisme, bien que les livres fussent en mauvaise odeur en Judée, où la tradition orale en tenait lieu. Les chrétiens avaient fondé des bibliothèques ecclésiastiques dans les principales églises de leur communion. Saint Pamphile en avait formé une à Césarée, qui, augmentée par Eusèbe, contint jusqu'à 20,000 volumes.
Dioclétien fit détruire les bibUothèques chrétiennes, dans l'impuissance d'exterminer le christianisme lui - même. Le procédé devait naturellement amener des représailles. Une fois au pouvoir, animés de la même intolérance que leurs ennemis, les chrétiens se hâtèrent de les imiter ; ils pourchassèrent et jetèrent au feu toutes les copies qu'ils purent découvrir des écrivains
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païens. Ces écrivains païens, ce sont les grands écrivains de l'antiquité. Ceux qui sont perdus, et il y en a plus de la moitié, doivent de ne nous être pas parvenus à cette guerre aux livres, poursuivie de part et d'autre avec acharnement, du côté des partisans de l'ancienne culture classique et de celui de la nouvelle culture chrétienne.
Dans le conflit, les amateurs ont disparu avec leurs bibliothèques, sauf quelquesuns qu'on retrouve de loin en loin durant l'agonie lente de l'empire grec.
En Occident, il n'en subsiste aucune trace. On a pourtant exagéré la haine du christianisme contre les livres païens. Ceux qui ont survécu à l'immense crise des invasions germanique et musulmane ont été sauvés par l'Église et mis à l'abri dans des cloîtres. L'amour des livres se réfugia dans les couvents comme une tradition à maintenir et un devoir à observer. '
On l'a contesté. Que faut-il alors penser du proverbe qui avait cours au moyen âge:
Claustrum sine armario quasi castrum sine armentario, un couvent sans bibliothèque est
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comme un camp sans armes? Pourquoi trouve-t-on dans chaque couvent un bibliothécaire dont la fonction ne consiste pas seulement à conserver les livres, mais qui est en même temps copiste et enlumineur ?
Au moyen âge, on accorde aux livres un si grand prix qu'on les enchaîne comme on enferme des pierres précieuses dans un coffre de fer afin qu'elles ne puissent être dérobées. Les règlements monastiques contiennent tout un arsenal de peines édictées contre ceux qui volent ou détruisent les livres.
On apporte même trop de soin à les conserver. Tant de précautions finirent par sembler grotesques. Les moines de Saint- Victor, qui avaient édicté la peine de l'excommunication contre quiconque les dépouillerait d'un livre, eurent à subir au xvi'^ siècle les railleries de maître François Rabelais. On connaît le catalogue fantastique qu'il a dressé de leur bibliothèque, qui était belle et nombreuse. Tout le sel de Rabelais consiste dans l'énumération de titres comme celui-ci : Item, pois au lard
avec commentaire. Depuis longtemps la légende s'était emparée de Tamour immodéré que les livres inspiraient dans les monastères. Celle-ci a jadis été célèbre.
En 1439, deux frères mineurs qui possédaient une nombreuse bibliothèque meurent et comparaissent au tribunal céleste, les mains liées derrière le dos et suivis de deux mulets chargés de livres. A cette question :
, — De quel institut êtes- vous?
Ils répondent qu'ils sont de l'institut de Saint-François.
. — Eh bien, dit le commissaire du bon Dieu délégué ce joqr-là à la porte du pa-> radis, que saint François les juge !
On mande le saint homme, qui s'enquiert des deux moines à quoi tant de livres pouvaient bien leur servir.
— Nous les lisions, disent-ils.
. — Mais faisiez-vous ce qu'ils enseignent?
— Non.
L'arrêt de saint François est ainsi conçu :
« — Attendu que, par vanité seulement
et contre la sainte loi de la pauvreté, vous
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avez amassé tant de volumes et que vous n'avez rien fait de ce que Dieu vous y ordonne, vous irez, vous et vos livres, dans les ténèbres étemelles, jd
Aussitôt la terre s'ouvre et engloutit les deux moines ainsi que les deux mulets chargés de livres *.
* L'habitude de médire des collectionneurs de livres est particulière à l'Italie durant le moyen Age. Ailleurs^ il n'y a presque pas de livres; oa fait un cas extrême de ceux qu'on possède. Ce qu« nul écrivain de l'antiquité n'a fait. Richard de Bury l'a fait en Angleterre au xiv« siècle. Voir son Philobiblion ou Traité de l'amour des livres, dont l'édition princeps est de 1475. M. Hippolyte Cocheris en a publié récemment en France le texte accompagné d'une traduction française *• En Italie, où les lettres classiques n'ont pas cessé un instant d'être cultivées, la tradition hostile aux amateurs s'est maintenue. Pétrarque écrit un traité de Librorum copia dans lequel on lit : Sunt qui quidquid in libris scriptum domi habent, nosse sibi videntur, cumque ulla de re mentio incidit : hic liber, inquiunt, in armario meo est; hoc tantum, idque sufficere opinantes, ut simul in pectoresit.Elatosupercilio conticescunt, ridiculum genus... Galle alio niti oportet, ut ex libris glo* riai)i quseras; non habendi sed noscendi, nec
* Philobiblion, excellent traité sur l'amour des livret, par Richard de Bury, évèque de Durham, grand chancelier d'Angleterre, traduit pour la première fois en français, précédé d'une introduction et suivi du texte latin, par H. Cocheris, Paris 1866, z vol. in-is.
A partir de la Renaissance, les bibliothèques privées recommencent à devenir communes. Elles sont de nouveau un objet de luxe à Tusage des grands, des lettrés et de ceux qui se piquent de littérature.
biblîothecae sed memoriae committendi, cerebroque non armario concludendi.Âlioqui vel librario publico vel armario ipsi gloriosior nemo erit.
Au xviii« siècle, BoUioud-Mermet, auteur d'un opuscule (De la Bibliomanie) dirigé contre les collectionneurs, quoiqu'il fût lui-même un d'entre eux, a d'autres arguments que les anciens ou que La Bruyère à invoquer : c'est la qualité des livres qu'on rencontre dans certaines bibliothèques : c Ce n'est nullement une supposition, dit-il, que cet attrait dépravé auquel s'abandonnent certains bibliomanes, chez qui l'on voit des suites complètes de tout ce que la presse a produit de plus grotesque, de plus frivole et de plus satirique. Rien ne manque dans ces collections : fables, contes, romans, histoires de chevalerie^ aventures galantes, poésies burlesques, facéties, bons mots, œuvres macaroniques^ traités de magie, de sorcellerie, art divinatoire, mémoires de procédures scandaleuses, chroniques médisantes, libelles diffamatoires, et tant d'autres écrits dictés par une imagination déréglée et par une liberté cynique. » On n'était qu'au début de ce travers; le mal a empiré depuis. Nous ne croyons pas qu'il y ait dans l'histoire des lettres un exemple comparable à celui de Noël, auteur de dictionnaires latins et français encore en usage dans les écoles et dont il fallut vendre la bibliothèque à huis clos.
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Comme jadis, elles ne tardent pas à servir encore de cible à l'humeur chagrine de quelques moralistes qui n'ont pas autre chose à se mettre sous la dent. On n'a rien écrit à cet égard de plus brutal et de plus grossier que ces paroles de La Bruyère : « Je vais, dit-il, trouver cet homme — le bibliophile — qui me reçoit dans une maison où, dès l'escalier, je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont tous dorés sur tranche, ornés de filets d'or et de la bonne édition, me nommer les meilleurs les uns après les autres, dire que sa galerie est remplie, à quelques endroits près qui sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes et que l'œil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir, je le remercie de sa complaisance et ne veux, non plus que lui, visiter sa tannerie qu'il appelle bibliothèque. »
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La Bruyère était un parasite, habitué à vivre dans la domesticité des grands; il leur rendait en dédain et en mauvais propos rhospitalité qu'ils lui accordaient. Campé derrière Sénèque et Diogène, sur les hauteurs de la philosophie stoïcienne, il fl\isait profession de médire de beaucoup de choses qui lui manquaient. D'abord des femmes, parce qu'il avait une figure de soldat, selon l'expression d'un auteur contemporain, et n'avait point le don de leur être agréable; du pouvoir, qui n'était point à sa portée; des richesses, qui lui faisaient aussi défout; de la noblesse, parce qu'il n'avait pas de naissance ; du luxe des vêtements, parce que le prince de Conti lui laissait porter des habits râpés ; des palais et de ce qu'ils contiennent, y compris les livres, n'ayant de quoi loger ni des livres, ni un mobilier, ni sa personne. C'est l'éternelle fable du renard et des raisins qui sont trop verts. Vivant d'ailleurs dans les coulisses du grand théâtre de la cour, il n'avait qu^à se pencher pour voir défiler une à une- les vanités du xvn* siècle, et
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il était merveilleusement doué pour en saisir à première vue les côtés grotesques. Aucun détail de mœurs ne lui échappe :
son œil pénétrant ne laisse passer aucune misère sans la noter d'un mot qui est un stigmate. Dans le musée qu'il nomme Caractères la vérité coule à flots pressés; mais regardez à celui qui la dit et mesurez, si vous pouvez, l'amertume de son fiel; nulle pan l'éloge ne tempère l'animositè chagrine ; la religion elle-même n'est qu'un sauf-conduit qui sert d'enseigne à son humeur et l'austérité un manteau qui le défend. Il parle des livres du ton d'un homme en colère; on dirait qu'ils l'ont mordu à la jambe. Ce n'est pas à eux qu'il en veut, mais à ceux qui les possèdent, qui les couvrent de leurs armoiries. Or, ce ne sont pas des manants. Ce sont les grands du royaume, les hommes d'Etat, les gens d'église, l'aristocratie mondaine et lettrée, quiconque a, en France, une place considérable au soleil. Le coup de poing du sombre janséniste tombe sur eux comme une lettre de cachet. Leur effarement est
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inutile et leurs menaces vaines : le roi n'entend pas qu'on touche à ce bouledogue; il lui accorde la protection dont jadis il a honoré Molière.
Du reste, l'amour des livres est une passion que les gens de lettres pardonnent avec peine à ceux qui ne sont point des leurs. Le xvm* siècle continue de se moquer des amateurs. Le morceau suivant est un échantillon de l'esprit qu'on y met :
Un officier, nouveau bibliomtne, Aidé d'un cauiogue et bien clairet bien net, . A ton curé montrait un cabinet Et jouait le savant près de l'homme à soutane;
Quand le bon prêtre observa par hasard Qu'il lui manquait un livre utile au militaire, Les Commentaires de César,
— Quoi ! dit TofHcier en colère.
Me prenez-vous pour un busard ?
Je lis bien, moi, sans commentaire.
Celui-ci est du temps de la Restauration :
Certain bibliomane, ignorant personnage.
Demandait ù Panckoucke un magnifique ouvrage. En lui laissant le choix du livre et de l'auteur.
— Parbleu ! s'écria le libraire, Que ne parliex-vous donc plus tôt ?
J'avais ce matin votre affaire;
C'était le plus bel exemplaire
Du Télémaque de Didot.
— De Didot ! Télémaque !— Eh ! oui,chacun l'admire.
— Je le connais, il a du bon ;
Mais, tenez, vous avez beau dire, J'aimerai toujours mieux celui de Fénelon.
Ces quolibets sont assez innocents ; ils ont quelquefois leur raison d'être, moins souvent qu'on ne l'imaginerait. Ils ont néanmoins peu d'autorité et jusqu'ici n'ont corrigé personne. Tout au plus sont-ils propres à faire rire la galerie. L'amour des livres n'est pas, si l'on veut, une vertu héroïque; il est sujet aux mêmes objections que l'amour immodéré de n'importe quel objet. On ne se moque pas de ceux qui aiment le pain parce que c'est un vice commun. Si la sotdse vous est désagréable à voir, moquez-vous donc de celle qui encombre le monde, que l'on coudoie dans la rue à chaque heure du jour. Moquezvous de ceux qui vont à Longchamp assister à une course de chevaux, ne voient courir que la sueur sur leur front, restent une journée entière exposés au soleil et à la pluie, rentrent le soir, harassés de fatigue.
avec une basque de moins à leur habit et s'imaginent avoir été à la campagne. Mais laissez les épicuriens de la pensée jouir en paix de la collection de livres de choix qu'ils ont formée, dont ils usent à petite dose comme d'une liqueur fine, afin de se bien porter et de vivre longtemps. Ils ne font de mal à personne ; leur plaisir est de ceux auxquels on ne se brûle pas les moelles. Cette manière d'agir, moyenne, commune, bourgeoise, tranquille, étrangère aux passions qui dévastent la vie, offre en outre des avantages dont on trouvera l'énumération plus loin.
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fN livre était jadis un trésor. Plus les livres sont rares, plus on attache de prix à la substance dont ils sont faits et à l'enveloppe qui les garantit. L'âge d'or du livre ^t donc l'antiquité. Il était l'orgueil d'une mabon et la parure du lieu où il était déposé, n ne subsiste aucune relique de cette richesse mise au-dessus de toutes les autres par les grands de la Rome impériale. Q}ielques volumes carbonisés découverts à Herculanum et bientôt tombés en poussière au contact de l'air extérieur n'en sont pas des échantillons qui répondent à l'idée qu'en fournissent les auteurs. On ne pos-
séde aucun manuscrit dont l'origine soit mtérieure au v* ou au vi* siècle*. Encore est-il diflScile de savoir au juste à quoi s'en tenir : on prête peut-être un âge exagéré à ceux qui ont survécu. Quoi qu'il en soit, au moyen âge le livre avait conservé le caractère d'un objet d'art. Il était si cher qu'il n'était accessible qu'aux princes et aux communautés religieuses ; on le cédait par acte public, comme un fief. Dans l'inventaire de la librairie du duc de Berry, au château de Mehun-sur-Yèvre, publié par M. Hiver de Beauvoir**, il est question d'ouvriers qui étaient dans le monde d'alors ce que sont de nos jours les peintres, dont les œuvres se vendent au poids de l'or. L'un d'eux, Hennequin de Virelay, demeurant à Paris rue Neuve-Notre-Dame, vendit au duc de Berry plusieurs livres au prix de deux cents écus d'or chacun, ce qui représente sept mille deux cents francs de
* La bibliothèque nationale possède plusieurs manuscrits du v« siècle ou censés être du v« siècle; à partir du sixième, les dates deviennent relativement sûres.
• • La Librairie de Jean^ duc de Berry, Paris, 1 860.
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notre monnaie. En voici un qui est cédé par testament : « Nous, Gérard de Daînville, évêque et comte de Cambray, avons accordé et accordons à Jeanne de Planquis, abbesse de Stremin, diocèse d'Arras, notre sœur, la jouissance et la propriété de notre psautier ci-présent, pendant sa vie. Si ladite sœur meurt avant nous, il reviendra en propriété à nous et à nos héritiers. S'il nous arrivait d'être appelé à Dieu avant elle, ladite Jeanne pourra en disposer selon sa dévotion, en faveur d'une personne qui soit tenue de prier perpétuellement pour nous. Fait à Cambray, en l'an du Seigneur 1374, le quatrième jour de février, en présence de respectable maître Jean Hennelin, chanoine de Beauvais, et de l'oflScial de Cambray, Nicolas de Glosq, chanoine de la sainte église de Saint-Quentin, et de Jean Bugneti, chanoine de l'église de Senlis, et de Jean de Bove, escuyer, et de moi Etienne de Matheny, notaire apostolique.»
Suivent les signatures*. Il est vrai qu'un
* L'original de cet acte est dans un manuscrit de la Bibliothèque Ambroise Didot.
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livre à cette époque équivalait à une de nos galeries de tableaux. On y accumulait les miniatures de quinze ou vingt artistes décorateurs, exécutées à grands frais durant un laps de plusieurs années. Dans nos climats humides, les peintures murales étaient interdites. L'Italie, plus favorisée, avait des Campi santi; il n'y fallait pas songer en France ; les fresques eussent été détériorées au bout de quelques hivers. On remplaçait les fresques de Giotto et d'Orcagna par des miniatures dont on interfoliait les manuscrits. Depuis le xn* jusqu'au xv* siècle, toute l'histoire de la peinture française est dans les missels, livres d'heures, bibles et psautiers du temps. Le missel de Juvénal des Ursins, exécuté au xv' siècle, cédé à la ville de Paris par M. Ambroise Didot, et détruit en 1871, dans l'incendie de l'Hôtel-de-Ville, était un véritable musée, où les costumes, les mœurs, les préjugés contemporains étaient en quelque sorte figés. Les manuscrits étaient d'ailleurs calligraphiés sur peau de vélin ; un exemplaire de Virgile exigeait une année de la
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vie d'an copiste, et si Ton se déddait à Tenluminer, c'était une bien autre dépense.
Ce chef-d'œuvre exigeait une reliure digne de lui. C'était la tâche d'un orfèvre et d'un serrurier, beaucoup plus que d'un relieur dans le sens moderne du mot. Il fallait une fortune à consacrer à l'entreprise.
L'invention du papier,* qui précéda d'environ deux cents ans celle de l'imprimerie, modifia peu la situation. Il était rare, cher, fabriqué de manière à pouvoir faire concurrence à la peau de vélin. Mais la découverte de l'imprimerie fit tomber immédiatement la rareté et la valeur des livres.
Vingt ans n'étaient pas écoulés, qu'ils n'étaient déjà plus qu'un instrument de savoir ou d'agrément, ce qui, du reste, est leur destination naturelle. Comme archives de l'Eut*, d'une ville, comme monument du passé dans une corporation ou dans une famille, le livre restera désormais ce qu'il était auparavant , et il sera manuscrit.
* Cest le caractère de monuments historiques qui appartient à tant de manuscrits, dont on fait cas maintenant mais qu'on méprisait au siècTé
Comme œuvre littéraire ou savante, il est, au contraire, sinon à la portée du premier venu , au moins abordable à un grand nombre et il ne perdra plus ce caractère.
La facilité de se le procurer y fait d'autre part attacher moins de valeur. Enfin, le besoin de plus en plus commun de posséder des livres engage les imprimeurs et libraires à épargner le prix de la matière sur laquelle ils opèrent. Dans l'avenir on n'emploiera le vélin que par exception; on ne défendra plus l'intérieur de chaque volume à l'aide d'une armature métallique ou végétale comme s'il valait le prix d'une forteresse. Si un exemplaire périt ou se
dernier, qui fait le ridicule de ces vers insérés par Voltaire dans son Temple du goût :
L*Ainâs curieux et bizarre De vieux manuscrits vermoulus Et la suite inutile et rare D'écrivains qu'on n'a jamais lus.
Voltaire et les philosophes de l'école encyclopédique, s'étaient donné la tâche de tuer la tradition. Ils la poursuivaient sous toutes les formes, même sous celles des livres. On connaît leur opinion sur les arts et l'architecture du moyen âge.
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trouve endommagé, il sera aisé de le remplacer. Néanmoins la tradition de luxe qui avait fait du livre un objet rare, réservé à quelques-uns, n'est pas complètement évanouie. Les imprimeurs de Venise et de Rome ne publient pas une édition d'un auteur célèbre sans en tirer plusieurs exemplaires sur vélin, qu'ils font enluminer, quelquefois couvrir de peinturés à la main, qu'ils revêtent d'une reliure richement ouvragée. Ce sont des exemplaires de dédicace, que les grands seigneurs, les villes, les corporations, offirent en don dans les circonstances solennelles. Ces reliques de l'art typographique à ses débuts se paient maintenant aussi cher que les tableaux de l'école italienne du temps. La plupart des dépôts publics de l'Europe en possèdent quelques-uns. A ces origines de l'art moderne de la reliure se rattachent les efforts tentés par quelques curieux de la Renaissance, Maioli, Grolier, qui établit à Lyon un atelier de reliure à son usage exclusif, François P% Henri H, Diane de Poitiers, De Thou, Catherine de Médids, Henri m.
Henri IV, qui aimaient les beaux livres et en avaient des collections. Les amateurs ne se bornent point à soigner la reliure ; ils ont souci de la décadence dans laquelle est tombé Tan typographique, s'il faut appeler décadence la préoccupation constante de remplacer la qualité par la quantité, afin de fournir à des besoins qui croissent sans cesse, dans des proportions inattendues. Ils font fabriquer du papier à leur goût, du papier fin qu'ils appellent dès lors grand papier — magna charta; — ils se procurent du vélin de choix, qu'ils donnent à l'imprimeur, afin d'avoir du livre qu'il édite un exemplaire de luxe. Cette recherche est particulière à la France et à l'Italie. L'Allemagne, qui est le berceau de l'imprimerie, produit du premier coup des chefs-d'œuvre typographiques. Ses livres du XV* siècle tiennent le haut bout; ceux du xvi« n'y ressemblent pas. Ils sont imprimés sur du papier à pamphlets. La guerre civile l'absorbe ; elle renvoie à des temps plus heureux le goût et l'amour des livres ; il en est de même de l'Angleterre.
Non-seulement ses produits en matière typographique sont mauvais, mais ils sont peu nombreux. Elisabeth, que Shakespeare nomme la belle Vestale assise sur le trône d'Occident, se soucie des lettres comme un chien d'une pièce de monnaie ; l'aristocratie fait comme la belle vestale : elle mange, pille les couvents, intrigue, se noie dans l'orgie. Un de ses membres a récemment payé plus de deux mille guinées un Boccace de Valdarfer ; à cette époque, le plus lettré d'entre les lords de la Grande- Bretagne n'en aurait pas offert un schelling. La décadence des institutions féodales et l'état de guerre devenu endémique avaient d'ailleurs amené un appauvrissement général. Les Flandres et les Pays-Bas, qui avaient été jadis le centre de la richesse dans l'Europe moyenne, n'étaient plus qu'un coupe-gorge; l'Italie, un coupegorge ; la France, un champ de bataille ; l'Espagne, épuisée par des entreprises audessus de ses forces, râlait. La prospérité mit deux siècles à renaître; le xvi* et le xvn*" sont au nombre des plus pauvres
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qu'il y ait dans Thistoire ; le xvin» Test encore, mais Toutillage de la civilisation était renouvelé , l'application des sciences naturelles à l'exploitation du sol allait ouvrir un développement de bien-être que la Révolution française interrompra un instant, mais n'arrêtera pas.
Le livre est une partie du luxe de l'a-^ meublement. Or, il n'y a pas cinquante ans que le livre de luxe est estimé à prix d'argent. Sauf exception, le livre n'avait été jusque-là qu'un instrument de travail.
Il est maintenant un meuble et un objet
d'art.
La reliure, la gravure, la matière du