‹ Le luxe des livres (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · livre, en un mot, n'est qu'un élément du · texte numérisé non relu

livre, en un mot, n'est qu'un élément du

prix qu'on lui accorde. Un livre provenant

de la bibliothèque de Maioli, de Grolier,

de Diane de Poitiers, de De Thou, n'a pas

de valeur intrinsèque. Le premier Grolier *

* Au mois de juin dernier (1878) Ion de la vente de la première partie des livres de M. Ambrolse Didot, un exemplaire de Sanna\ar (i vol. in-8, Aide t535), à la reliure de Grolier, qui aurtit bien valu 3o francs s'il n'avait pas appartenu à

venu vaut plus cher que la bibliothèque entière de Grolier ne lui à coûté. On n'en estime que la provenance. Ceux qui n'ont point une provenance illustre, et qui sont chers, le doivent à leur ancienneté, ou à ce qu'ils sont rares. Ce sont des souvenirs.

Ces trois faits, provenance, rareté, ancienneté, sont les trois causes de la faveur dont les anciens livres sont aujourd'hui l'objet.

Ce sont des motifs nouveaux d'appréciation qui n'avaient point existé depuis les temps classiques. Sous les règnes de Louis XrV et de Louis XV, lorsqu'il arrivait à une bibliothèque d'être aliénée, les livres qui la composaient, de quelque part qu'ils vinssent, n'avaient de valeur vénale que

Grolier, a atteint le prix de 3, 800 fr.; un Paul Jove (i vol. in-fol. Florentiœ, ex off. Laurentii Torrentini 1549) également à la reliure de Grolier s'est vendu 3,85o fr., les Fables (THygin (Basle i535, petit in-fol.) à la reliure de D. Canevari s'est vendu 2,660 fr.; un exemplaire des Statuts de Vordre de saint Michel (i vol. in-4, Paris vers i53o) aux armes de Henri II et aux emblèmes de Diane de Poitiers s'est vendu i,35o fr. Ce sont des souvenirs auxquels les amateurs attachent de plus en plus une valeur considérable.

Tusage qu'on en pouvait faire. Ils étaiei dans le cas de produits ordinaires de 1 librairie. Il est vrai qu'on vendait peu d livres provenant d'une bibliothèque à diî perser. Les familles étaient stables; 1( livres faisaient partie du mobilier de ] maison ; ce mobilier lui-même était cons déré conmie un immeuble et se transmetta intact. La bibliothèque suivait la fortur du mobilier.

Chez les parvenus qui montaient ur maison, c'était souvent le tapissier qui '.

fournissait ; lors de la vente du mobilie:

il la reprenait et s'en défaisait conmie pouvait, en même temps que des fauteui de la salle à manger, circonstance qui donné à La Bruyère l'occasion de la sort que nous avons citée plus haut. Il arriva même que, dans la noblesse, on se coi duisait comme les bourgeois parvenus l'aisance d'une manière fortuite et retomba dans Tobscurité d'une manière égalemei fortuite. Tel qui était duc et pair ne voya quelquefois pas d'inconvénient à ce qi:

les livres reliés aux armes de sa maiso

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passassent dans les mains du premier venu, avec les vieux meubles de son hôtel qui n'étaient plus à la mode ou qui avaient fait un service suffisant. Il y en a quelques exemples.

Quant aux ventes publiques de livres, elles ne remontent pas beaucoup plus haut que les dernières années du règne de Louis XIV. Les collections, grâce au droit d'aînesse, ne se partageaient pas. Cepen»

dant, après la Régence, le système de Law, l'avènement des traitants aux aflfaires, les hauts et les bas qu'entraîne la spéculatioa ruinaient ou enrichissaient les familles du jour au lendemain et contribuèrent à disperser plusieurs collections. Le mal en vint au point que l'État dut y porter remède.

Aux termes d'une ordonnance de poli^g en date de 1723, les bibliothèques privées ne purent être mises en vente désormais sans une autorisation spéciale suivie d'une visite faite par le syndic de la communauté des libraires. L'autorisation du lieutenanç civil en province, et à Paris du lieutenant de police, n'avait pas seulement en vue

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d'empêcher le trafic des livres prohibés ou des papiers de famille. La bibliothèque des grandes maisons était considérée comme un bien de mainmorte ; la coutume admettait que Taîné des enfants et, à son défaut, l'héritier à titre féodal devaient hériter seuls de la bibliothèque, quitte à indemniser les autres héritiers. Il n'y a là rien de commun avec la loi moderne, qui attribue au débiteur saisi les livres nécessaires à l'exercice de sa profession. L'État ne voulait pas que les bibliothèques privées fussent dispersées lorsqu'il était possible de faire autrement, et il y mettait des entraves systématiques.

C'était aussi une façon de protéger la propriété. Sous l'influence croissante de la misère, le prix des livres était tombé à un prix dérisoire. De plus, l'école janséniste proscrivait le luxe des livres comme une vanité particulièrement futile. Aussi n'y a-t-il ni Grolier ni De Thou au xvn* siècle.

Sans l'influence des jésuites et le goût personnel du roi, on aurait proscrit toute espèce de luxe, et surtout celui des arts.

Les peintres étaient rangés dans la catégorie des histrions et, sinon persécutés, tenus avec une persévérance jalouse dans une condition infime. C'étaient des ouvriers, considérés comme faisant partie de la corporation des tapissiers. Afin de pouvoir exercer son art, Mignard fiit obligé d'avoir une boutique et de la tenir ouverte. Le relieur est un homme de peine; son nom est inconnu, même de ceux qui l'emploient. Celui de quelques-uns a surnagé; ce ne sont pas les écrivains qui l'ont recueilli. D'autre part, ils ne signent pas leurs travaux, n'ont aucune prétention à la renommée. Dans un intérêt qui paraît purement industriel, sans doute afin d'étendre leur clientèle, ils collent leur nom et leur adresse sur un feuillet de garde. Nous avons là sous les yeux un petit chef-d'œuvre de Pasdeloup, On lit sur une bande imprimée, au bas du titre de l'ouvrage : Relié par Pasdeloup le jeune, place Sorbonne, à Paris. Ce sont ces rares indications qui ont permis aux amateurs modernes de leur reconstituer

une sorte d'histoire, qui se borne d'ordi-

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naire à un petit nombre d'informations chétives. Ils n'avaient jamais signé, même au moyen âge, où les miniaturistes signent presque toujours. Au xvn* siècle, ils ne signent plus. En 1679, M"' de Montespan offrit au roi un livre, dont la reliure était d'or massif et chaque feuillet une miniature représentant une ville de Hollande, prise dans la campagne de 1672. A qui étaient dues ces miniatures et le travail d'orfèvrerie qui les enveloppait? On ne sait.

Un fait auquel il est juste de rapporter le discrédit dans lequel étaient tombés les produits de la typographie, est évidemment que le livre n'est plus qu'un instrument de guerre intellectuelle. Il y a encombrement ; on n'en soigne plus le côté matériel.

Cependant l'hôtel de Rambouillet, le goût du théâtre, du roman, la splendeur littéraire d'une époque qui avait conscience de sa supériorité, avaient engagé quelques personnes à rechercher les livres anciens.

C'étaient des excentriques. Tandis que les savants recueillaient les incunables grecs et latins, qu'on les réimprimait à grands

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frais, — éditions ad usum delphini, — les excentriques ramassaient ça et là les poètes des âges précédents, les mystères, les soties, les romans de chevalerie remis en honneur par les érudits. Lesdits excentriques parvenaient à grand'peine à intéresser quelques honmies de cour à cette lubie, comme on disait. Ces excentriques, ce sontBallesdens, CoUetet, le poète crotté, selon l'expression de Boileau; le comédien Rosimond. Ce sont les prédécesseurs de nos bibliophiles.

Du reste, ils fourragent à bon marché dans les décombres de la littérature antérieure.

On lit dans le Lutetia Parisiorum erudita *, la relation d'un voyage fait à Paris en 1721 par un Suédois du nom de Georges Wallin**. « Pour ce qui est des libraires, que j'appellerai minorum gentiurriy — on appelait ainsi à Rome les familles patriciennes dont l'origine ne remontait pas jusqu'à celle de la république, — c'est-à-

* Nuremberg, 1722, i vol. in- 12.

** Voir à ce sujet l'avertissement placé en tête de la Traduction du Voyage de Lister à Paris en 1698, publiée en iSyS par M* de Sermizelles.

dire ceux qui vendent des livres tant vieux que modernes, sous des auvents, sur tous les quais de la Seine et dans toutes les places et carrefours publics, je n'en parle pas et leur nombre ne peut être évalué. Je ne dis rien non plus des amateurs libraires — privatos bibliopolas — qui font le commerce non en public, mais chez eux, — ce sont ceux qui portent maintenant le nom de marchands de livres anciens. — Lorsque j'arrivai à Paris, il y avait encore une quatrième espèce de libraires assez plaisants et qui ne manquaient jamais d'acheteurs. Sur des planches, sur des tables placées dans la rue, étaient étalés des livres de toute espèce, et le marchand invitait à haute voix les passants à les acheter. J'ai encore dans les oreilles ces mots que j'ai entendu répéter souvent: Bon marché! quatre sols, cinq sols la pièce ! Allons, vite, toute sorte de livres curieux ! — Ces mots sont écrits en français dans l'original. — J'étais stupéfait qu'on pût vendre à si vil prix des livres souvent très rares et très bien conditionnés. » Ce n'était pas là que les grands

seigneurs, les savants et les lettrés allaient s'approvisionner. C'étaient les petits bourgeois; l'amateur n'était pas né. C'étaient d'ailleurs les petits auteurs qu'on vendait ainsi à vil prix, ceux qui ne survivent pas à la nouveauté. Ils étaient délaissés dès qu'ils avaient perdu la vogue. Les étalages forains étaient leur dernière station avant de disparaître tout à fait de la mémoire des hommes, ce qui est le sort commun de la médiocrité. Elle n'a pas seulement à souflWr d'être médiocre. Elle a le tort encore plus grave d'être nombreuse. Les écrivains de second ordre sont comme le bois taillis d'une forêt. Tant qu'on est dans la forêt, on les a sous les yeux ; ils cachent tout l'horizon, empêchent d'apercevoir les arbres de haute futaie. Mais éloignez-vous un peu ; vous ne les verrez plus que d'une manière indistincte, comme un nuage au fond du ciel. Éloignez-vous encore de quelques pas, et ils ont tout à £dt disparu. Hélas ! les grands arbres aussi disparaissent. C'est une affaire de temps et de perspective. Eux aussi s'enfonceront, quoique

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plus lentement, dans la nuit sombre qui sert de linceul au génie comme au simple talent.

De nos jours, la critique a exhumé les petits. On ne comprenait pas auparavant que les petits peuvent servir à l'intelligence des grands par comparaison, de quelle utilité ils sont comme mesure moyenne d'une époque de l'histoire des lettres, quand on veut se rendre compte des courants qui agitent la société, des impulsions variées auxquelles elle obéit et que les grands écrivains ne laissent pas assez voir, parce qu'ils ont leur Ubre arbitre, sont de taille à résister aux influences d*en bas et font les courants au Heu de suivre ceux qui existent. Aussi est-ce la critique, Cousin, Guizot, Villemain, Sainte-Beuve, qui ont évoqué de la tombe cette foule de morts inconnus que la bibliomanie contemporaine se dispute, sans autre motif à son engouement que la rareté. Combien de poètes, de conteurs, de pamphlétaires, d'historiens, de philosophes, de réputations desséchées un article de Sainte-Beuve, une

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mendon de Q>usm, une leçon faite en Sorbonne ou ailleurs n'ont-ils pas rendus à la vie !

Si Ton veut avoir une opinion sur l'eut des choses au milieu du xviii* siècle, à propos de bibliothèques et de livres, on peut consulter Fonney *. Cent ans plus tôt, Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin, avait traité le même sujet. A pan les noms d'auteurs qui ont changé, les ouvrages recommandés sont les mêmes. On les a refaits, voilà tout. D'ici à cent ans, on recommandera le Dictionnaire historique de Douillet aux jeunes gens qui entrent au coUége et aux gens du monde qui ont besoin de ne pas oublier ce qu'ils ont appris sur les bancs. Seulement l'auteur du Dictionnaire historique d'alors ne sera plus Bouillet. Nous lisions récemment dans Guichardin, à propos du siège de Hesdin en 1 5 5 3 , par les armées de Charles-Quint, que les murailles de la ville n'avaient pu

* Conseils pour former une bibliothèque peu nombreuse, mais choisie, i vol. in-i2, nouvelle édition, Berlin, 1756.

résister aux effets terribles de rartillerie moderne. Avant peu, l'artillerie d'aujourd'hui sera dans le cas de l'artillerie moderne de 1553. Pareillement, l'artillerie de Gabriel Naudé paraît insuffisante à Formey, mais il prône toujours l'artillerie, c'est-à-dire qu'il ne conseille plus la même grammaire, le même précis de géométrie, le même dictionnaire géographique. Néanmoins, il lui faut toujours une grammaire, un traité de géométrie élémentaire, un dictionnaire géographique. L'art, la curiosité, le goût, les écrivains classiques lui sont souvent inconnus, lorsqu'ils ne lui inspirent pas du mépris : « Qjiand un seigneur , dit Formey, ne veut avoir une bibliothèque que par ostentation et pour meubler un de ses appartements, il n'a besoin d'aucune direction; il n'a qu'à acheter à la toise, avoir un bon relieur et faire décorer le cabinet de ses livres de quelques ornements convenables; voilà qui est fait; il a atteint son but. » Ne dirait-on pas qu'on a affaire à Platon et non à l'auteur de la Belle WoU

fienne, le chef-d'œuvre de Formey. La belle Wolfienne, « c'est, dit M. Bartholmess, une dame allemande, citoyenne de Berlin, ayant nom Espérance, qui, en se promenant sur les bords de la Sprée et dans les jardins de Charlottenbourg , disserte correctement sur les divers principes de la logique et de la morale, mais qui ne produit d'autre impression que celle dont à la fin elle se trouve accablée elle-même, un profond ennui. » C'est également l'impression qui se dégage des conseils de Formey pour former une bibliothèque peu nombreuse, mais choisie. L'auteur a l'esprit fermé aux choses de l'art, du goût et de la pensée. Le savoir contenu dans sa bibliothèque pourrait à la rigueur faire un cuistre; il ne fera pas un homme de goût ; surtout il ne procurera pas une distraction agréable, ce qui est l'objet poursuivi par un homme qui a du loisir et une heure chaque jour à donner à la lecture. C'est pourtant à cela qu'il vise : a Un seigneur, dit-il, une dame, qui ont de l'esprit, du goût et des connaissances et qui veulent se ménager les déli-

deux moments que la lecture peut leur procurer, doivent s'y prendre autrement — autrement que l'homme qui achète des livres à la toise — . Il faut connaître avant que d'aimer, dit une maxime conmiune.

Ainsi s'ils veulent se faire un choix de livres qu'ils puissent aimer, former un cabinet dans lequel ils entrent toujours avec satisfaction, il faut qu'ils n'y mettent que des livres dont ils connaissent le mérite. »

Or, les livres en question sont la plupart des pamphlets de l'école encyclopédique, à laquelle Formey appartient, les sermons des réfugiés de l'édit de Nantes dont il est un descendant, enfin les romans du jour. Ce dernier chapitre est le meilleur du répertoire de Formey, car il a un répertoire. Le choix de Formey comporte une bibliothèque de quatre à cinq mille volumes, où les dictionnaires tiennent la place d'honneur, ce qui est une circonstance notable, empruntée d'ailleurs à Lamothele-Vayer, janséniste du siècle précédent, qui compare les gens qui ont des livres qu'ils ne lisent pas à des bossus qui ne sau-

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raient faire un pas sans leur bosse, a et si ne la voient jamais. »

Dans ,sa lettre à un moine sur Tart de se former une bibliothèque à peu de frais, Lamothe-le-Vayer n'admet que des dictionnaires. « Quant à ces derniers, je tiens, dit-il, avec des personnes de grande littérature, qu'on ne saurait trop avoir, et c'est chose évidente, qu'il les faut posséder en pleine propriété parce qu'ils sont d'un journalier et perpétuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture et intelligence de quelque auteur, soit que vous vaquiez à la méditation et composition de quelque ouvrage. » Ces paroles de Lamothe-le- Vayer, qui s'adressent à un moine qui n'est pas riche, peuvent être admises par tout le monde, sauf, pour ceux qui le peuvent, à mettre l'agréable à côté de l'utile.

Le rigorisme inauguré par l'école janséniste est encore la note régnante sous le règne de Voltaire. Les livres rares ne valent rien, avait dit le maître. Personne n'y contredit. Après les conseils de Formey, on peut consulter un opuscule publié à la

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Haye, en 176 1, et réimprimé récemment*.

Mon Dieu ! le luxe des livres est plutôt un ridicule qu'un vice. Qu'on y songe néanmoins : optimi corruptio pessima. LV mour des livres est une passion de fantaisie. a Jamais on ne vit tant de livres de toutes les espèces, de toutes les formes, et januds on n'a vu si peu de lecteurs dont Tètude sérieuse et l'instruction solide soient le véritable but. On ne lit guère dans le monde que pour le simple amusement. La lecture, destinée à servir de préservatif contre l'ignorance et l'erreur, n'est tout au plus qu'un antidote contre l'ennui. On a tellement perverti l'usage des livres que ces monuments de la savante antiquité, — ^ les livres modernes ne comptent pas encore — ces recueils précieux des productions du génie, autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à

* De la Bibliomanie y par BoUioud-Mermet, secrétaire perpétuel de rÂcadémie de Lyon. Paris, 1866, I vol. in-i2. L'édition de 1761 avait pour titre t Traité de la lecture.

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diriger le jugement, à exercer la mémoire, à faire genner les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiositéy qu'on achète à grands fraiSy qu'on montre avec ostentation ^ qu'on garde sans en tirer aucune utilité. Nous voyons des hommes incapables de s'adonner à aucune lecture suivie et méditée, des hommes qu'un défaut d'éducation a privés des avantages de l'étude, à qui leurs emplois en ôtent même le loisir et le goût, qui affectent néanmoins de ■ former des biUiothèques. D'autres, plus capables de faire usage des livres, amoncellent les volumes dans tous les genres, beaucoup au delà du nombre suffisant et des bornes de leurs connaissances. Quelques-uns , non contents d'en augmenter inutilement le nombre, s'occupent de rassembler ceux qui sont le plus précieusement conditionnés et les plus rares, sans se décourager ni par la difficulté des recherches ni par la chené des prix. D'autres enfin L conçoivent le singulier projet de réunir ^^o us les ouvrages composés dans un genre ^Bizarre et quelquefois licencieux. »

Il est inutile d'aller plus loin : l'amateur est né ; les caractères précédents le qualifient à peu près tel qu'il existe aujourd'hui; il tient les muses captives : egregios multos in vinculis tenes libros^ comme dit Pétrarque*. Si les livres pouvaient parler, ils diraient qu'il est un dur geôlier. Les bibliophiles se ruinent à ce métier, négligent leurs devoirs de famille. Ce sont les curiosulos d'Apulée, les helltumes librorum de Cicéron; ils ressemblent à cet ignorant général, qui compte sur le nombre de ses soldats plus que sur leurs qualités militaires, qui les habille de pourpre et d'or comme si c'était un moyen de gagner des batailles. Ce ne sont pas des lettrés, ce sont des bibliotaphes; ils enterrent les livres, ils ne les possèdent pas. Leurs héritiers se hâteront de disperser leur trésor : a Alors, dit Bollioud-Mermet, on verra ces assortiments si péniblement assemblés se disperser çà et là pour ne plus se rejoindre, pour aller se livrer à presque autant de nouveaux maîtres qu'il y a de

• De librorum copia, dial 43.

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différents articles. L'ancien possesseur aura beau mettre son nom sur les titres et barbouiller les frontispices de l'étalage de ses qualités; toutes ces inscriptions ex libriSy ex bihliothica ne subsisteront qu'autant qu'elles pourront servir à publier sa vanité et sa folie. »

Le Êdt est que la prodigalité des amateurs est assez mal récompensée. Le catalogue du comte d'Hoym, dressé par Gabriel Martin (1738) est fort instructif à cet égard. Le luxe des reliures y va jusqu'à la profusion. C'est la fête du maroquin rouge et du veau fauve. Les prix obtenus sont dérisoires, n est \Tai que les livres classiques et d'érudition étaient le fond de la bibliothèque du comte d'Hoym et qu'ils commençaient à perdre de leur crédit. Ce sont encore néanmoins les recueils indigestes de dissertations latines qui jouissent de la plus haute faveur. Une histoire des empereurs romains par les médailles, de Jean Tristan (Paris, 1649, 3 vol. in-folio), est vendue soixante-dix Uvres ; un recueil de médailles de Spanheim (2 vol. in-folio.

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1717), est vendu cent treize livres; un Montfaucon, deux cent vingt livres ; trois trésors d'antiquités, ensemble, onze cent quarante livres. Par contre, un Marot de 1536, auquel est joint un exemplaire de Y Adolescence Clémentine (1538), est adjugé trois livres ; on abandonne pour neuf livres et un sol les quatre ouvrages suivants, qui aujourd'hui vaudraient une ferme dans la Beauce : Maître Patheliny in-4°, sans date (Trepperel) ; le Grand bichon des fausses amours y Paris, 1493 ; '^ Chevalier délibéré ^ 1495 ; les Fantaisies du monde.

La vente Rothelin* (1746) a lieu dans des conditions analogues. Maître Pathelin avec le Testament de Villony en caractères gothiques des premières années du xvi* siècle, y vaut trois livres; le Marot de 1532, également trois livres, ce qui serait main-

* Charles d'Orléans, abbé de Rothelin, fils de H. d'Orléans, marquis de Rothelin, et de Gabrielle de Montault de Navailles, seconde fille du maréchal duc de Navailles, né en i6gi, mort en 1744, appartenait à la famille d'Orléans Longuevilley issue de Dunois. Il fut le plus savant bibliophile du XVIII* siècle.

tenant un scandale aux yeux des curieux.

Les choses restent en Tétat jusqu'à la veille de la Révolution où, dans le catalogue du duc de La Vallière (1784), un Villon de 1532 vaut douze livres, un Pathelin (édit.

Nyvert, sans date) six livres. M. Paul Lacroix* se livre à des rapprochements intéressants à propos des monuments de l'ancienne littérature française. Le Roman de la Rose, in-4°, sans date, édition Vérard, vendu six livres dix-neuf sous chez La Vallière, est coté mille francs chez Fontaine; un Villon vendu huit livres dix sous chez le comte d'Hoym, est coté treize cents francs ; Y Adolescence Clémentine , vendue trois livres chez le comte d'Hoym (1738), est cotée quinze cents francs. Coter n'est pas toujours vendre , objecteront quelques personnes. En cette matière, l'audace atteint presque toujours au succès. Les livres sont dans le cas des tableaux. Un tableau de dix mille francs était une merveille au xvni^ siècle ; en 1852, lors de la vente de la

* Catalogue de la librairie Fontaine pour Tannée 1877. Introduction.

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galerie du maréchal Souk, la Conception de Murillo a été achetée cinq cent quatre-vingtquinze mille francs par le musée du Louvre.

Qpand il s'agit de livres anciens ou rares, il y a d'ailleurs des fluctuations énormes dans les prix obtenus. En général, à Paris, chez les marchands de livres anciens de la rive gauche, les livres valent moitié moins que chez les gros bonnets de la rive droite, qui ont une clientèle princière et la confiance des riches amateurs étrangers, tandis que les marchands de la rive gauche sont réduits à celle des savants et des lettrés, qui connaissent mieux la valeur des livres et ne peuvent se permettre certaines folies.

Et puis, il y a sur la rive droite les helluones librorum de Cicéron, oisifs fortunés, toute la bande de Juvénal et de Lucien, qui font volontiers une débauche d'écus lorsque par aventure, ils ont joué un beau coup à la Bourse, toutes gens qui regardent plus à la couverture d'un livre et à son état de conservation qu'à son contenu. Il y a aussi ceux qui opèrent sur les livres depuis qu'ils sont devenus des trésors, comme

sur le trois pour cent, faux amateurs qui achètent aujourd'hui et revendent demain, qui font la hausse et la baisse à huit jours d'inter\'alle. Dix noms se pressent au bout de notre plume, qui appartiennent à des individus aussi étrangers aux lettres que pourrait l'être un moujick russe, et qui possèdent des collections de livres de plusieurs centaines de mille francs. Ils accaparent des livres comme jadis on accaparait du blé, avec l'intention de vendre aussitôt que la hausse se manifestera. Ils disposent de trois ou quatre cent mille francs. Dans l'espace d'un an, deux ans, trois ans au plus, ils ont formé une collection splendide, composée de cent ou deux cents articles de choix au plus. A peine est-elle formée, qu'ils songent à la manière de s'en défaire *. Il existe une ma-

* Ce jugement paraîtra sévère à quelques personnes. Mon Dieu ! tout dépend du point de vue auquel on se place. Les vrais amateurs de livres, à qui Ton fait une concurrence qu'ils estiment déloyale, ne considèrent chez ceux qu'ils nommant des spéculateurs ou des amateurs d'occasion que le dépit qu'ils éprouvent. Leurs plaintes ne sont pas absolument dénuées de fondement. Néanmoins

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nière de chauffer les amateurs véritables six mois d'avance, afin de préparer une belle adjudication, comme il y a une manière de lancer une affaire véreuse. Il y a de ces industriels qui ne paient pas leur

leurs adversaires ont souvent d'excellentes raisons à leur opposer. De quel droit nous accusezvous, disent-ils, d'être des spéculateurs ou des amateurs d'occasion ? Vous n'êtes pas juges de notre mérite, de notre goût, des motifs qui nous inspirent. Nous avons le droit de considérer vos insinuations comme des insolences. Vous aper* cevez d'ailleurs la paille qui est dans notre œil et vous ne voyez pas la poutre qui est dans le vôtre. Votre prétendu goût, qui est exclusif du nôtre, est une invention de votre amour-propre. Vous êtes vexés d'être obligés de le payer cher, et vous essayez de vous venger par le dédain. Ce dédain, nous vous le rendons avec usure. Quant à nos spéculations, vous en parlez à votre aise. Nous ne spéculons pas : le hasard nous fait tomber sur un exemplaire d'un livre rare; nous achetons ce livre, car nous ne savons pas si nous en rencontrerons jamais un autre exemple; puis le même hasard nous en fait rencontrer un exemplaire plus parfait que nous achetons encore. Le premier nous étant désormais inutile, nous croyons devoir le rendre h la circulation. Il n'y a pas U de spéculation, mais une simple affaire de goût. Si cela vous offusque, tant pis pour vous. Les amateurs insistent : » Vous formez disent-ils, dans l'espace de quelques mois ou de quelques années,

tailleur et trouvent de quoi payer deux mille francs l'édition originale d'une pièce de Molière. Ce sont des corsaires. Les marchands suivent l'exemple, et ce n'est pas surprenant. Dès qu'un exemplaire d'un livre ancien a obtenu par hasard, dans une vente, un prix élevé, soit à cause de sa provenance, soit pour tout autre motif, dans l'intervalle de quelques mois, quinze ou vingt catalogues essaient de transformer

une bibliothèque que vous revendez ensuite, afin d'en former une nouvelle et vous bénéficiez de la vente. — Cela démontre que nous savons acheter mieux que vous. Pourquoi notre gain ne serait-il pas légitime? Est-ce que le premier limonadier venu ne gagne pas sur les produits qu'il distribue au public! Pourquoi voulez-vous que ce qui est permis à un limonadier nous soit interdit ? D'ailleurS; quand nous vendons notre collection afin d'en former une nouvelle, c*est peut-être que nous avons changé de goût. Vous n'avez rien à y voir. — On ne peut pas dire qu'ils aient tout à fait tort. En réalité, quand même ils se livreraient à un acte de spéculation pure, ils exerceraient un droit que les mœurs ne refusent à personne; puisqu'il est permis à tout venant de spéculer sur n'importe quelle valeur, on ne voit pas pourquoi les livres seraient exclus d'une condition commune à tous les biens mobiliers ou immobiliers.

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ce prix de circonstance en un prix définitif et, comme il y a un mot d*ordre entre les marchands, ils y arrivent. Le procédé se nomme faire h prix d'un livre. Il suffit de

s'entendre à huit ou dix, comme dans les opérations de Bourse.

•POVKQUOl LE 'P7^JX "DES Lir%ES ^'N.ClEliJ

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