‹ Le Luxe et les Lois SomptuairesChapitre 28 sur 35 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les adversaires et les partisans du luxe

On a souvent rendu le luxe responsable de la corruption. Aussi, de tout temps, a-t-il eu des adversaires acharnés, et, depuis l'antiquité jusqu’à nos jours, les philosophes qui l'ont condamné forment une liste ininterrompue. L'école rigoriste, en voulant faire du retranchement des besoins, réduits au strict nécessaire, une règle obligatoire pour tous, à toujours été beaucoup trop loin. Sans doute, la morale doit être sèvère; elle ne doit pas être impitoyable.

Le trait commun aux écrivains de l'antiquité, moralistes, historiens, poètes, philosophes, c'est la

rte

censure du bien-être lui-même, et l’éloge de la simplicité la plus austère, sans laquelle, pensentAls, la société et l'État sont menacés d'une ruine prochaine. Il est vrai que le luxe antique est souvent un mauvais luxe, qui a ses sources dans l'exploitation des esclaves, la conquête et l’exaction, et qui dégénère fréquemment en abus monstrueux.

Aussi, Platon ne se contente pas d’exalter l'âme au mépris du corps ; il exclut même, de sa République, l'industrie et le commerce.

Xénophon ne veut pas abolir le commerce, mais il propose la vie et les mœurs agricoles comme un idéal. À Rome, à part les péripatéticiens, qui admettent l’industrie et la richesse, et, par là méme, un certain degré de luxe, les écoles de morale les plus fameuses proposent comme un idéal à l’homme, non pas l’activité et le travail, mais le repos et la tranquillité.

Epicure et ses disciples voient le bonheur dans la jouissance apathique et dans l'existence aussi simplifiée que possible. Seuls, les épicuriens dégénérés s’adonnent au luxe et à la sensualité. Quant aux cyniques, 1ls affectent d’opposer au faste leur misère et leur malpropreté. Tout autres sont les stoïciens, dont le plus célèbre, Sénèque, a sévèrement flétri, dans ses énergiques peintures, les nombreux abus de son temps. Avec force et finesse à la fois, …ül censure spécialement le luxe romain et conseille aux riches d’user de leur fortune, non-seulement avec modération, mais avec « une sorte d'indifférence supérieure ». Lui-même reste sobre et tempérant au

milieu de l'opulence et poursuit un but pratique, en cherchant, par ses écrits et ses actes, à réagir contre la dépravation romaine. [Il combat sans relâche, dans des pages pleines de verve, les raffinements culinaires, la sensualité, la somptuosité excessive de l'époque, et s'élève, avec raison, contre les jeux sanglants des gladiateurs. Mais, comme moraliste pur, ses théories sociales sont souvent fausses et ses idées, sur le luxe en général, sont exagérées. Procédant de la doctrine rigoriste, il s'en prend aux arts et aux besoins les plus légitimes, et blàme même les progrès réalisés dans l'architecture, l’ameublement, l'alimentation, le vêtement.

Salluste et Tacite subissent l'influence de ces idées. Juvénal, dans ses véhémentes satires, voit souvent juste. 1] tombe parfois, comme Sénèque, dans l'excès et rêve Le retour à l’âge d’or. Mais il a tracé, de la fastueuse corruption de Rome, le plus fidèle des portraits.

Enfin, la critique de Pline l'Ancien est souvent outrée. Si ses écrits abondent en détails curieux sur les usages raffinés du temps, 1} a le tort de rêver une société sans industrie et sans richesse, et de maudire tous les métaux précieux, l'or, le fer, et même la monnaie, cet utile instrument des échanges,

Les traditions rigoristes continuent dansles siècles qui suivent l'antiquité.

Sans doute, au Moyen-Age, à l’époque des Croisades, l'industrie et le commerce ont pris une importance considérable, mais les idées sur le luxe n'ont

guère changé et les inventions qui ont pour but, soit l'agrément, soit même l'utilité, sont considérées comme immorales, par les chroniqueurs des XIV:*et XVe siècles. Déjà, d’ailleurs, au VITT siècle,le moine Abbon critique durement les coiffures et les toilettes des Parisiennes ! Ils ne se contentent pas de combattre les abus réels. Les cheminées, les fourchettes sont traitées comme un faste coupable et un viei! auteur italien, Jean Musso, s'indigne, quand, à l'éclairage des torches, on commence à substituer des chandelles de suif ou de cire placées sur des chandeliers.

Au XVIe siècle, sous les Valois, l’'Hospital et Montaigne font entendre des maximes ascétiques et luttent contre les scandales luxueux de la Cour. Charron pousse l’exagération jusqu à prétendre que « le vestir n’est point originel, ny naturel, ny nécessaire à l’homme ».

A Genève, Calvin prêche la plus implacable austérité.

Au XVII siècle, les solitaires de Port-Royal pratiquent un rude stoïcisme, heureusement tempéré par une grande charité.

Pascal, Fénelon, Massillon, Bossuet, tonnent contre le superflu.

Au XVIII, Rousseau vante le retour à l’état de nature et la vie sauvage. Montesquieu, qui rêve le partage égal des richesses, veut que la loi ne donne à chacun que «le nécessaire physique ».

Pendant à Révolution, il est aussi, fréquemment

et grandement, question de la simplicité spartiate, avec Robespierre, Saint-Just, Rabaut Saint-Etienne, Barrère, Marat. Gracchus Babœuf revendique la cause du pauvre, sous la forme du communisme et veut retrancher tout superflu, soit physique, soit intellectuel.

Les théories de l’école rigoriste n’ont pas entièrement disparu. Au XIX° siècle, M. de Bonald, dans sa « Législation primitive », exalte l’agriculture au détriment de l’industrie et le célèbre publiciste Proudhon, non-seulement voue au luxe une haine ardente, mais se montre impitoyable à l'égard des femmes, dans lesquelles il veut voir absolument la source du faste et de la corruption. Aussi, se montret-il ennemi irréconciliable de leur émancipation, et va-t-il jusqu'à écrire : « J'inclinerais plutôt, s’il le fallait, à les mettre en réclusion »! Les arts euxmêmes n'échappent pas à ses violentes invectives.

L'école rigoriste, on le voit, dans sa haine du luxe, va parfois jusqu'à l'excès. Elle semble oublier la vieille et si juste maxime : « In medio stat virtus ». Aussi, dans tous les temps, voyons-nous nombre d’autres adversaires du luxe qui, moins excessifs, se détachent des disciples de l’école que nous venons d'étudier.

Pendant les Guerres Puniques, Caton l'Ancien est à la tête du parti, encore important, qui défend la rudesse primitive. [l est l'ennemi du luxe par excellence, et il le combat comme un adversaire personnel. Son idéal économique est, du reste, fort

étroit ; il considère l'or comme toute la richesse et conseille toujours de vendre, sans jamais acheter.

C'est le type du vieux Romain, fidèle au passé. Rude et frugal, très attaché à la terre, il a, du paysan, l'ordre, la simplicité, la force au travail, mais aussi la ladrerie et l'astuce. Bien qu'il soit instruit et éloquent, il proscrit les arts et les lettres, n'admettant que l’agriculture et la guerre. Aussi, est-il l'adversaire naturel de Scipion, mtelligence ouverte et passionnée pour les chefs-d’'œuvre de Corinthe et d'Athènes.

D'ailleurs, depuis Caton jusque dans les derniers temps de la République, et pendant l’Empire jusque sous les Antonins, toute une série de censeurs indignés ou railleurs s'attaque au faste romain. Plaute et Aristophane s’en prennent surtout aux goûts dispendieux des femmes, Lucilius à la volupté dégradante de l’époque de Sylla, et Lucrèce est un éloquent apologiste d'Epicure. Il faut citer aussi Varron, dont les idées se ressentent de la philosophie de son temps ; aussi, fait-il souvent preuve, à l'égard du luxe, d’une grande sévérité. On voit enfin, sous Auguste, Sextius, et, sous Tibère, Démétrius et le pythagoricien Sotion propager, sur le même sujet, des théories austères.

En Assyrie, le prophète Nahum lance l’anathème contre le faste ninivite. La dépravation des Babyloniens attire, sur eux aussi, les malédictions de Baruch et d’Isaïe. Dans l’ancienne Egvpte, le roi Théphactus se déclare l'ennemi de toutes les somptuosités. En Perse, malgré les dogmes de Zoroastre,

qui s'opposent au luxe religieux, la magnificence envahit peu à peu le culte.

Solon, lors de son séjour en Lydie, reproche à Crésus ses trésors et la splendeur de ses palais. Dans l’Inde, la loi bouddhiste édicte des prescriptions spéciales contre les délicatesses sensuelles et les recherches luxueuses. Les ouvrages des Chinois contiennent, aux époques les plus reculées, de sages réfléxions sur le bon emploi des richesses ; plus tard, le code de Confucius ou Chou-King préche la simplicité et la tempérance. Les moralistes japonais luttent aussi contre la corruption des mœurs privées. Le prophète Ezéchiel condamne les raffinements excessifs des Phéniciens. Chez les Hébreux, Samuel s'élève contre le faste monarchique, Isaïe contre les parures des femmes juives, et la Bible blâme sévèrement l’amour des jouissances matérielles.

‘ Enfin, en Arabie, le khalife Omar, guerrier austère, ne fait grâce à aucun luxe, pas même, dit-on, à celui des bibliothèques.

D'une manière générale, les historiens et moralistes de l’antiquité ne peuvent qu'être approuvés, dans leur lutte contre la corruption croissante. Mais ils ont presque toujours entièrement méconnu certaines causes profondes de cette dépravation. Les raffinements nouveaux, conséquences des progrès de la société, n'ont pas été les seuls coupables ; l'esclavage et les abus de la conquête ont joué, dans la décadence romaine, un rôle bien autrement important.

Avec les écrivains chrétiens, la censure du luxe prend un nouvelaspect; parfois mordante etironique, elle est, en général, élevée et grave. Guidés par une inspiration toute nouvelle et plus haute, les Pères de l'Église préconisent l'esprit de sacrifice et la charité. Emportés, d'ailleurs, par leur ardente charité, ils ont souvent donné à leurs attaques contre les riches un caractère trop absolu

Ainsi, Saint-Ambroise et Saint-Basile, au leu de voir dans l’aumône un don pur et simple, id rent une simple restitution.

St-Chrysostôme condamne, avec Aristote, le prêt à intérêt. Partisans fervents de ces théories, St-Augustin et St-Jérôme flétrissent le superflu en termes énergiques.

Si les premiers docteurs chrétiens n’ont généralement pas compris les services immenses que peut rendre le bon luxe, comme stimulant dé l’activité humaine et comme aiguillon de l’industrie, ils n’en ont pas moins montré la haute valeur morale du travail et mené, contre le relàächement et les vices de la société romaine, si souvent égoïste et dépravée, une vive campagne, dans laquelle leur éloquence et leur verve se sont donné libre carrière.

« Le véritable apôtre du stoïcisme chrétien, c’est Tertullien (1) » ; nul ne s’est exprimé avec plus de sévérité, à l'égard de l’élégance et de la parure. Il bläme rudement les excès de toilette des hommes de

(4) BauprizLarr, op. cit, t, IL, p. 413,

son temps. Mais c'est surtout aux femmes qu'il s’attaque : ses diatribes sont quelquefois outrées et ses écrits contiennent quelques erreurs économiques, en ce qui concerne l'or, le fer et l'argent. Toutefois, à d’excessives censures se mêlent d'excellents conseils et d'admirables vérités morales.

St-Cyprien et St-Clément d'Alexandrie continuent avec énergie cette guerre aux parures, entreprise par le grand docteur chrétien.

Le théâtre est aussi l'objet de véhémentes censures, de la part de presque tous les Pères de l'Eglise.

Là encore, Tertullien se distingue par ses vives critiques et sa verve satirique. Il combat sans relâche, au nom de la morale et de la religion, les spectacles, le cirque, les jeux, les luttes sanglantes de l’amphithéätre, en un mot tous les divertissements de la société païenne, leurs pompes profanes et leur influence corruptrice.

Malheureusement, cédant à sa haine ardente du paganisme, il finit par attaquer sans ménagement les arts eux-mêmes : ses théories sont alors, à diverses reprises, mises en pratique et la destruction de nombreux chefs-d'œuvre de l'antiquité date de cette époque.

Les grands écrivains religieux des IV'et V°siècles, et, parmi eux, St-Jérôme, St-Jean Chrysostôme et St-Grégoire de Nazianze donnent fréquemment, à leurs polémiques contre le faste, un tour original, que l’on rencontre déjà dans Sénèque : les portraits

Page 1