‹ Le Luxe et les Lois SomptuairesChapitre 29 sur 35 · SOS · texte numérisé non relu

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abondent dans leurs harangues et dans leurs « Lettres familiéres ». Leur ressemblance est frappante et l’allusion y est transparente. Les vices du temps y sont personnifiés et flagellés : la femme mondaine et sa parure, dont les mystères n'ont pas de secrets pour ces austères moralistes, la pompe des festins, les splendeurs des demeures et les raffinements nombreux des riches, tout est jJusticiable de leur verve impitoyable. Ils font ressortir, avec une force remarquable, le douloureux contraste existant entre tout ce faste inoui et la misère croissante de la plèbe romaine. Enfin, Salvien et Lactance s'élèvent contre les mêmes abus et propagent aussi, avec un zèle infatigable, les vivifiantes doctrines morales du christianisme.

L'Église se signale encore, dans la lutte contre le luxe, par l'organe des papes, des évêques, et surtout des conciles ; ces derniers, aux temps Mérovingiens, jouent, en Gaule, relativement au luxe, un rôle très important, du VI au VII siècle. Nombreux et puissants, ils poursuivent, de leurs rigueurs, toutes les prodigalités fastueuses, celles du haut clergé comme les autres, quand il y a lieu. Au XII siècle, St-Bernard et le moine Hélinard se font remarquer par les véhémentes apostrophes qu'ils adressent à la corruption ecclésiastique ou laïque, Orderic Vital, Alain de Lisle, le prieur de Vigeois et Pierre de Blois, par leurs spirituelles railleries à l'égard des souliers à la poulaine et des modes bizarres. Puis, ce sont, au XIIT siècle, Jacques de Vitry, Humbert de Romans, Guibert de Tournai,

Jean Durpain, dont les satires sur les excès de toilette rappellent celles de Tertullien. Is excellent aussi dans l’art des portraits.

Vers la même époque, le concile de Paris restreint, autant qu'il le peut, le faste des abbayes et la somptuosité des vêtements ecclésiastiques.

« Mais la forme:la plus efficace prise par la censure du luxe est alors la création des Ordres Mendiants et des autres Ordres religieux, qui prêchent la pauvreté par l'exemple ». (1).

Ils font école même parmi les hérétiques ; les Vaudois font montre d’une vie toute d’austérité.

Les rois vertueux combattent aussi les abus luxueux ; au XIV* siècle, Charles V donne à son peuple le spectacle d'une existence privée et publique honnête et sage. Quant aux princes les moins irréprochables, ils ne craignent pas de se contredire par la sévérité de leurs mesures somptuaires. En outre, le faste des hauts prélats et des grands est pris à partie, dans de nombreux écrits, qui témoignent d'une extraordinaire audace satirique.

Les prédications des moines continuent au XV° siècle, avec une verve d'autant plus impétueuse que la masse souffre davantage et qu’au milieu des désordres du règne de Charles VI, un luxe inoui, le plus souvent corrompu ou burlesque, envahit toute la classe élevée.

Sous Charles VII, les modes sont moins ridicules,

(4) BaunriLs., op. cit., t. UE, p. 614 et 615,

joe

mais les bizarreries y sont encore fréquentes et prêtent à la critique: aussi, un Carme, venu de Bretagne, le moine Thomas Connecte et le frère cordelier Richard, hommes austères et d’une rare éloquence, font aux vêtements, aux coiffures, aux chaussures de leurs contemporains, une guerre acharnée et obtiennent, dans la foule, de véritables triomphes. Mais l'exemple vient alors d'en haut: le roi encourage la parure chez les dames de la Cour et Agnès Sorel donne le ton aux toilettes les plus fastueuses. Alain Chartier s'élève aussi, avec un accent grave ct triste, contre les abus de la richesse, auxquels il oppose la poignante misère du peuple. La censure du luxe reste mordante et emportée, pendant les règnes de Louis XI, de Charles VIIT et de Louis XII. C'est toujours la même protestation du bon sens et de la morale contre les folies et la corruption. Les sermons de Menot et de Maillard contiennent, à côté de trivialités bouffonnes, plus d'un trait piquant à l'adresse de la haute société et des princes. Le chanoine-poète Guillaume Coquillard s’en prend aux femmes et le frère Antoine Fradin va plus loin encore : il dénonce avec hardiesse les abus publics. Enfin, les trouvères, avec leurs satires et leurs fabliaux, prennent aussi part à cette lutte incessante et le peuple lui-même s’v méle plusieurs fois par ses violences: ainsi commence à se manifester la puissance de l'opinion publique. Au XVI: siècle, un changement s’opère : les prédicateurs ne sont plus les seuls, comme au XV: siècle, à enseigner la morale. Un certain

nombre de moralistes et de politiques éminents s'inspirent des lecons de la sagesse antique, et se donnent à tâche d’épurer le faste, à la fois sensuel et artistique, de la Renaissance. Au premier rang, il faut citer Sully, dont les idées sont entièrement opposées à toute espèce de luxe, et Montaigne, « dont le courageux bon sens ne craint pas d'opposer aux profusions particulières des princes et des grands l’idée de travaux utiles et d’un luxe publie profitable à tous » (1). Après lui, un magistrat érudit, Jean Bodin, réclame, pour combattre la dépravation des mœurs, le rétablissement de l’ancienne institution de la censure, telle que la comprenaient les Romains.

La dissolution du siècle trouve encore de redoutables adversaires dans des hommes éloquents et intègres, tels que Pierre Pithou, Etienne Pasquier, Auguste De Thou, du Vair, Tavannes, le rigide protestant Lanoue, enfin dans la Satire Ménippée et dans les pamphlets du temps de la Ligue.

Le luxe ne s’en accroit pas moins de jour en jour, et, sous Louis XIV, le costume et la parure prennent une importance sans égale. Ainsi, Bossuet, Bourdaloue, le Père de la Rue s’en prennent à tous les excès fastueux de la cour et des grands, puis de la riche bourgeoisie, dans laquelle les mêmes abus se sont, peu à peu, introduits. Fénelon s’efforce aussi de réformer un tel état de choses, mais ses réclamations contre les somptuosités de Ja

(4) Bauprizz. op. cil., t. IT, p. 670.

parure vont beaucoup trop loin, surtout dans le « Télémaque ». La Fontaine et Boileau flagellent la femme coquette et dépensière, et Colbert fait, au roi, de courageuses remontrances sur ses excès fastucux.

L'abbé Fleury raille spirituellement les travers des modes. Quant à l’école de Port-Royal, elle fait preuve, avec Arnauld et Nicole, d’une implacable sévérité, et Pascal, dans ses « Provinciales », ne se montre pas plus tolérant.

On doit aussi mentionner Madame de Maintenon qui, dans ses lettres et ses livres sur l'éducation, critique judicieusement les fantaisies et les raffinements de la toilette féminine.

La censure prend un accent plus mordant et plus incisif, avec la Bruyère et St-Simon, plus grave avec d'Aguesseau. Vauban, dans la « Dime royale », lui donne un caractère économique : il se montre, dans cet écrit, partisan de nombreuses mesures fiscales contre le faste. On trouve, en outre, dans plusieurs comédies de Molière, des allusions, pleines de verve et d’à-propos, aux bizarreries des vêtements.

À la fin du règne, la coiffure des femmes devient le point de mire de toutes les attaques : Vertot, l'abbé de Vassez, le roi lui-même, s'élèvent contre ses excentricités. Le savant abbé J. B. Thiers, et, un peu plus tard, Duguerle, fulminent contre les perruques des hommes.

En dépit de cette guerre sans trêve, le faste abusif triomphe et la corruption ne cesse d'augmenter.

La question du luxe passe définitivement, au X VII siècle, de la sphère religieuse dans le domaine de la controverse philosophique et économique. Les « Physiocrates », entrainés à la sévérité par leur théorie scientifique, qui considère l’agriculture seule comme « productive », et par les excès dont ils sont les témoins, voient dans le luxe « une dépense superflue qui diminue les avances foncières et est préjudiciable à la reproduction ». Ainsi pense l’école du célèbre docteur Quesnay dont le marquis de Mirabeau est un des plus illustres disciples.

Les moralistes chrétiens n’ont pas disparu, toutefois ; ils sont représentés par l’abbé Pluquet et l’abbé de Saint-Pierre, qui ne discernent pas toujours suffisamment ce qui est permis et utile de ce qui ne l'est pas et jugent sévèrement toute espèce de raffinement.

D’après Senac de Meïlhan, le luxe est, par luimême, toujours un vice; il est toujours plus ou moins nuisible. « Dans l’ordre physique, il détruit ; dans l’ordre moral, 1} corrompt ».

A la fin du XVIIT: siècle, et au commencement du XIX°, M. de Monthvon manifeste une intention hostile et répressive à l'égard des superfluités et J.-B. Say s'efforce de renverser ce qu'il considère comme un préjugé, le caractère de nécessité sociale du luxe. Ce qu'il préconise avant tout, c’est l’'économie. Adam Smith avait jeté, dans la « Richesse des nations », les bases de cette théorie, dont Stuart Mill (1) est un chaud partisan. :

(1) Principes d'économie polilique.

M. Nadault de Buffon (1), et, plus récemment, M. de Laveleye (2) ont aussi traité le luxe avec une extrême sévérité.

Le faste de mauvais aloi a été, pendant plusieurs années, combattu, avec un louable à-propos, sur la scène française, dans des pièces remarquables, parmi lesquelles on doit citer: l’Honneur etl'Argent et la Bourse, de Ponsard; Maison-Neuve et la Famille Benoîton, de M. Sardou, et divers passages des Théâtres de MM. Emile Augier et Alexandre Dumas fils. Il faut aussi signaler, dans la même voie, le livre d’un magistrat, M. Oscar de Vallée: Les Manñnieurs d'argent.

L'Italie a eu, elle aussi, ses censeurs du luxe. Au XIVe siècle, Dante, dans la Divine Comédie, se répand en récriminations contre les mœurs et la coquetterie des femmes Florentines. Au XV’, apparaît le célèbre moine dominicain Jérôme Savonarole, dont la fougue dépasse celle des premiers orateurs chrétiens. En Angleterre, au X VIT: siècle, l'écrivain Th. Burnet attaque les prodigalités de Henri VIII. Enfin, il faut mentionner le marquis Caracciolh (3), souvent judicieux dans ses critiques sur le luxe de la Hollande, de la Suède, de la Russie, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne et de l’Angleterre.

Aujourd'hui, la censure des abus se fait surtout

(1) Notre ennemi le luxe ; les Temps nouveaux. (2) Le Luxe (3) Paris ou l'Europe française (17717).

par la presse, le théâtre et l'opinion, et on n’a pas à craindre qu'elle vienne à manquer, car la matière est toujours abondante. Cette publicité incessante tombe quelquefois dans l'excès et dépasse alors le but. Mais, quand la critique reste dans une juste mesure et ne montre qu'une légitime sévérité, il n’y a qu’à se féliciter de son intervention.

De même que certaines théories ont cherché à proscrire indifféremment toute espèce de superflu, de même certains systèmes trop relâchés se sont faits les apologistes du luxe à outrance. Leurs partisans croient généralement se justifier par les intérêts supérieurs de la civilisation et du progrès. Ces optimistes, selon l'expression de M. Baudrillart (1), considèrent le luxe « comme un vice aimable, qui fait naitre le bien général de maux particuliers ». Ils pensent que tout est pour le mieux, du moment qu'il y a dépense, quelle qu'elle soit ; il leur semble que la prodigalité favorise le travail et la richesse dans une nation.

Dans l'antiquité, quelques disciples d'Épicure, donnant à sa doctrine une fausse interprétation, font consister le bonheur dans les satisfactions des sens et dans le faste effréné.

En Angleterre, on voit, au temps de Jacques [°, un grand philosophe, François Bacon, se laisser entraîner à des actions indignes, à de véritables bassesses, pour satisfaire sa passion immodérée du faste, et donner l'exemple de la corruption.

(1) Baupricr., op. cil., t. I, page 93.

Sous Louis XIV, l’auteur d’une brochure intitulée «les Lois de la galanterie française (1644) », fait montre d’une indulgence excessive à l'égard des modes bizarres et coûteuses de l’époque. Mais on ne peut que le louer d’avoir recommandé à ses contemporains un « luxe de propreté », qui commencait seulement, alors, à se répandre.

Pendant la Révolution, les Dantonistes, un certain nombre de Girondins et le farouche démagogue Hébert, lui-même, se donnent toutes les jouissances que peut procurer l'argent.

L'école anglaise expérimentale, qui ne reconnait d'autre morale que celle du plaisir, est, en général, peu rigoureuse pour les abus fastueux. Ils sont, d'après elle, peu importants, en comparaison des progrès généraux que fait naître le luxe utile. Aussi, au X VIITesiècle, un de ses adeptes les plus fervents, Mandeville, dans son ouvrage « La Fable des Abeilles », en arrive à soutenir ce paradoxe, que les vices privés et les passions font la prospérité publique, et à faire, par là, une véritable apologie du mauvais luxe.

Les mêmes idées reparaissent dans | « Æssai politique sur le commerce (1734) », par l'avocat francais Melon.

Voltaire parle, avec enthousiasme, de tous les raffinements des sociétés civilisées ; c'est un panégyriste convaincu des délices et des élégances de la vie luxueuse. Dans sa «Défense du Mondain (1787) », il écrit ces vers:

Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand état s’il en perd un petit.

Le riche est né pour beaucoup dépenser.

Un homme d'état anglais, Fox (1), partage cette manière de voir. Quant à Helvétius (2), il a très bien entrevu le rôle important que joue le luxe, comme stimulant de l’activité humaine, mais il a le tort d'approuver sans distinction toutes les superfluités.

Au XIX® siècle, Saint-Simon et Ch. Fourier, dans leurs systèmes utopiques, font une part énorme à la sensualité.

On peut, maintenant, à côté de ces apologistes excessifs, citer, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, beaucoup d'hommes éclairés qui ont été les sages partisans d’un luxe honnête et raisonnable.

Les philosophes et les moralistes de l'antiquité se sont, à de rares exceptions près, montrés très durs pour le luxe, qu'ils ont rendu responsable de la dépravation. Ils ont eu, pour cela, leurs raisons : car il est, la plupart du temps, impur dans ses sources et immoral dans ses manifestations. Mais 1SMluiont “à utort attribué: ce qui-n'était que la conséquence de la mauvaise constitution du gouvernement et de la trop grande étendue des conquêtes. Aussi, ont-ils rarement aperçu son utilité sociale, quand il est honnête et modéré.

(4) V. ses paroles rapportées, par J. B. Say, livre LI, ch. v. (2) Hezvérius, De l’Homme, ch. mx, 1v et v.

Cependant, Aristote admet, de la manière la plus large, toutes les dépenses nobles et utiles, tout en condamnant sévèrement Îles raffinements corrupteurs, et Héraclide de Pont fait, du luxe, un agent précieux de progrès et de civilisation.

A une époque des plus reculées, il est intéressant de noter que le grand poëme indien, le Ramayana, qui date de 1300 ans avant notre ère, fait l'éloge du faste à la fois gracieux et solide.

On ne doit pas non plus oublier qu'avec des hommes simples et tempérants, comme Périclès, Auguste, Vespasien, Trajan, Hadrien, Marc-Aurèle, le luxe public et privé unit l’utile au beau.

En France, on voit des princes tels que Charlemagne, Charles V, Louis XIT, Henri IV, s’efforcer de lui conserver ce caractère. Le grand argentier J. Cœur donne l'exemple d'une magnificence de bon goût et le célèbre agronome Olivier de Serres, dans son livre « La Cueillette de la Soye », encourage, avec un louable zèle, une industrie dans laquelle 1l voit, avec raison, la source d’une vraie richesse nationale.

À Rome, les papes Léon X et Jules Il, à Florence les Médicis, favorisent ce grand mouvement du XV° siècle, justement appelé la Renaissance, et grâce auquel les beaux-arts prennent un si merveilleux essor.

Pendant la Révolution française, le plus éloquent

des Girondins, Vergniaud, prend chaudement la défense du luxe élégant dans la démocratie.

Au XVII siècle également, Vauvenargues, ce judicieux apologiste de l’activité humaine, et les philosophes écossais, Reid et Dugald-Stewart, font preuve d'un optimisme plein de bon sens, qui proteste à la fois contre un rigorisme outré et contre un faste sans frein.

L'illustre moraliste anglais Ferguson étudie la question avec beaucoup de discernement. Il émet cette théorie très juste, que le luxe est « chose relative », selon les temps et les lieux, et distingue, avec une grande netteté, le bon et le mauvais superflu.

Ces idées sont aussi celles du grand philosophe économiste David Hume, qui, dans son « Essai sur le luxe », plaide éloquemment la cause des plaisirs légitimes et des raffinements délicats, tempérés par la raison et le devoir.

En France, le poète Delille glorifie le luxe utile et Butel-Dumont s'attache à démontrer qu'une société réduite au strict nécessaire est une société sans mouvement. « Ce qui plaît intéresse autant que ce qui sert », écrit-l (1), et il se déclare entièrement partisan de l'industrie et du progrès. On peut seulement lui reprocher de n'avoir pas suffisamment tenu compte de la différence qui existe entre les diverses dépenses, selon qu’elles sont fécondes ou stériles.

En Amérique, le sage Franklin, dans ses « ÆRéflexions sur le luxe » (1784), est loin de rejeter

(1) BureLz-Dumonr, Théorie du luxe (1771).

l'élégance et le superflu, mais ce qu'il veut avant tout, c’est le solide bien-être.

Dans le XIX° siècle, Lamartine et Balzac aiment la vie brillante et confortable.

Enfin, de nos jours, à propos de l'apparition du livre de M. de Laveleve, si sévère pour tous les agréments de la vie moderne, l’Académie des sciences morales et politiques (1), en la personne de deux de ses membres éminents, MM. Frédéric Passy et Leroy-Beaulieu, s’est prononcée en faveur du luxe.

(1) Séances du 2 juillet et du 6 août 1887.

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