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CHAPITRE II

Rôle économique du luxe

Livré à lui-même, sans nul frein, comme le voudraient certaines doctrines trop complaisantes à son égard, le luxe court grand risque de tomber dans l'excès, et l’on peut, ce semble, dire, avec M. Baudrillart, qu'il y a luxe abusif, quand la morale, la convenance et le goût ne sont pas respectés, et, d'autre part, quand il y à disproportion entre la dépense et le revenu, alors même que, dans ce dernier cas, l’objet de cette dépense ne serait pas immoral.

Il faut aussi ranger, parmi les abus du superflu, les consommations intempérantes et malsaines, telles que le tabac, l’opium (chez les Orientaux et, quelquefois aussi, chez les Européens). L'alcool est aussi de ce nombre: il recoit, il est vrai, quelques emplois utiles. Mais, en consultant les statistiques, on est territié devant l'énorme quantité, toujours croissante, de boissons spiritueuses absorbées soit en France, soit à l'étranger, et devant les ravages

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effroyables qu'elles exercent dans Ja population ouvrière, à laquelle, malheureusement, les riches donnent parfois un exemple déplorable ; elle veut les imiter, et la modicité de ses ressources l’oblige à rechercher des produits à bas prix, le plus souvent frelatés, dont l'usage altère sa santé physique et son intelligence.

En ce qui concerne l'individu, le mauvais luxe produit les effets les plus pernicieux. I l'amollit et le corrompt, paralyse son énergie à produire, augmente sa cupidité et son égoisme. De là, résulte l’abaissement des caractères, prêts, même aux actes répréhensibles, pour atteindre plus rapidement et plus sûrement le but cherché. Car on ne vit, désormais, que pour le plaisir et la jouissance; alors. la sensualité effrénée, la passion immodérée des raffinements, un vain souci d’ostentation, et un impérieux besoin de variété qui pousse aux changements stériles de la mode, viennent détruire l'équilibre entre les désirs et les moyens de les contenter.

Indifférent à toute idée de morale et de charité, au vrai comme au bien, l'homme sacrifie tout, alors, à la satisfaction de ses appétits : devenu prodigue et dissolu, il n'hésite pas à gaspiller sa fortune en folles dépenses.

Les conséquences sont aussi fâcheuses pour la famille. L’excès du faste la conduit promptement, d’abord à la gêne, puis à la ruine. Pour continuer à mener un train de vie que l’on ne peut plus soutenir, on s’endette. Puis le mari en vient à demander des

ressources aux moyens les plus équivoques, tels que le jeu, l’agiotage, les affaires honteuses. Enfin, la vie trop somptueuse crée, pour la femme, des dangers auxquels elle n'échappe pas toujours, et donne, aux enfants, le plus funeste des exemples.

Dans la société, un tel état de choses, à, sur le développement de la population, une influence désastreuse. Il amène une diminution voulue dans la natalité, favorise les mariages d'argent, multiplie les célibataires et le nombre des courtisanes.

En outre, au sein d'une nation, le luxe excessif, dont les dépenses exagérées diminuent le fonds de l’'aumône, est toujours accompagné d’une extrême misère. Il exaspère le pauvre contre le riche, rend plus acharnée la guerre des classes, et finit par ouvrir la porte aux révolutions.

En résumé, il semble donc que l’on puisse ainsi nettement classifier les formes du superflu blâmable: il v a, d’abord, le luxe mauvais en lui-même ; tel est celui que condamne la morale, tel est aussi celui qui peut être nuisible à la santé. Puis il y a le luxe, qui n’est mauvais que par son excès seul, soit parce qu'il est hors de proportion avec les moyens de celui qui s'y livre, soit parce qu'il présente un douloureux contraste avec le dénuement d'un grand nombre.

L'abus du faste public produit, de même, les résultats les plus regrettables, par suite de labsorption, en travail et en argent, d’une partie trop considéralile des forces vives de la nation, qui auraient pu être employées d’une manière plus féconde ; de plus, c’est

toujours elle, qui, en définitive, en supporte Îles conséquences, sous la forme de corvées insensées, comme avec les pharaons d'Egvpte et Louis XIV, ou sous celle d'impôts rulieux.

Les apologistes du luxe et la foule répètent, à l’envi, cette formule courante : « La prodigalité fait aller le commerce ». Mais le prodigue qui dissipe ses biens en frivolités détourne, d’un usage plus utile et pour lui et pour la masse, une partie du capital national, mettant ainsi obstacle, pour sa part, à la création de richesses qui auraient donné lieu à une reproduction continue d'objets nécessaires, de profits et de salaires, et empêchant aussi, par là, la transformation du travailleur en petit ou en moyen capitaliste.

Sans doute, on ne doit pas désapprouver complètement toutes les dépenses de luxe, car il faut à l'homme des distractions, des amusements, des agréments. Cependant on ne doit pas les exagérer ; car si trop de capitaux sont consacrés à l'obtention du superflu, ce sera certainement au détriment des productions d'utilité première et de l’agriculture.

De plus, les industries de luxe sont les plus exposées aux crises : un caprice de la mode suffit pour les bouleverser et pour laisser sans travail un certain nombre d'ouvriers.

I serait donc extrêmement dangereux, pour un pays, de leur donner la prédominance.

Enfin, les panégyristes du luxe affectent de ne pas distinguer le luxe de l’art.

Ils ont certes l’'unavecl'autre desrapports évidents : le luxe soutient et nourrit l’art, dont il achète les produits, et, réciproquement, ce dernier l’ennoblit et l'épure.

Cependant, leur but est différent : le premier, personnel et égoïste, vise au bien-être et cherche aussi à éblouir ; le second, essentiellement désintéressé, n'a en vue que la représentation du beau ; pour qu'il atteigne à son apogée, il lui faut la tranquillité, la régularité, le recueillement, et, par-dessus tout, l'indépendance.

Mais, souvent, l’art a été mis en tutelle par le luxe. I n'a pas trop à souffrir d'un tel joug, tant que le goût reste sobre, délicat et de bon aloi, car il conserve une certaine liberté. Au contraire, si c'est le mauvais luxe qui l'emporte, la domination est complète. La préférence est accordée à la matière sur la forme ; alors, esclave d'un maître grossier, l’art se dégrade, s’abaisse, se corrompt; il quitte sa majestueuse sérénité, pour tomber dans la médiocrité, l’exagération ou la sentimentalité. Il perd sa pureté et sa simplicité. ;

L'histoire est remplie d'exemples de ce genre.

Aujourd'hui, nombreux sont les esprits qui, blàmant à la fois et les excès de faste et l'absence totale du superflu, sont, à juste titre, partisans convaincus d’un luxe honnête et raisonnable. C'est que les immenses progrès, accomplis depuis un temps relativement court, par l’économie politique et la sociologie, ont eu pour résultat une connaissance plus

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