‹ Le Luxe et les Lois SomptuairesChapitre 31 sur 35 · AIDE · texte numérisé non relu

AIDE

approfondie de la vie des sociétés, de leur évolution et de leurs aspirations.

Par là, on a clairement aperçu que la saine opinion sur le luxe, au point Ce vue moral, consiste à se tenir également loin des apologistes à outrance et des détracteurs sans mesure, et qu'il est impossible de songer sérieusement à le bannir entièrement.

Ainsi se trouve définitivement condamnée Ja fausse théorie du retranchement des besoins. Et pourtant, ses adeptes n'ont pas encore désarmé. Que veut-elle donc, dans sa rigueur extrême? Tout simplement réduire l’homme au strict nécessaire. C'est la négation de tout perfectionnement, de toute innovation, et la suppression de l’art, de l'industrie, du commerce ; ce sont, enfin, la paresse et l’inertie érigées en principes.

Pour tous les peuples qui ont préféré l’oisiveté au travail, en n'accordant à l’effort que ce qu'on ne peut lui refuser sans périr aussitôt, la simple constatation des faits prouve que la civilisation s'arrête, et que les races qui sont tombées dans cette erreur végètent ou disparaissent.

Ainsi que le dit très bien M. Courcelle-Seneuil (1): « Il existe encore une religion antique, qui fait consister la perfection dans la contemplation, et le bonheur dans l’anéantissement au sein de Dieu ; quel progrès a fait dans le monde la race ingénieuse et savante qui l’a acceptée et qui git, depuis des

(1) Courcecre-Seneuir, Trailé historique et pratique d'économie polihique, t. I. p. 32.

siècles, aux bords de l'Indus et du Gange, dans l'abjection et la servitude » ?

Les Fakirs de l'Inde poussent jusqu'aux dernières limites ce mépris de l’action et même du simple mouvement, et arrivent, dans ce genre, à des prodiges d’immobilité physique et d'apathie morale : car, pour ces fanatiques, la suprême félicité, c'est le « nirvâna » ou l’assoupissement de toutes les facultés.

On peut ajouter que l’absence de tout luxe est contraire à Ja nature humaine, puisque, même chez les populations les plus primitives, le superflu est, presque toujours, antérieur au développement du nécessaire lui-même : l'homme est à peine nourri, à peine vétu, et déjà s’éveille en ‘lui le goût de la parure et de l’ornementation, soit de sa propre personne, soit des rudimentaires ustensiles et des armes grossières qui constituent toute sa fortune.

Enfin, la multiplicité des besoins est, pour une race, un signe certain de supériorité : chercher à les restreindre chez elle, c’est donc, manifestement, vouloir la faire reculer, c'est tarir la source de son activité, c’est aller délibérément contre tout progrès.

C’est qu'ils sont, en même temps, pour cette race, une cause essentielle de développement. L'homme, en effet, ne travaille, en général, que s'il sent réellement les besoins. Alors, il s’ingénie chaque jour davantage, pour les satisfaire aussi complètement que possible, car ils deviennent, avec le temps, plus variés et plus exigeants. De là, naissent les arts, les

inventions, les industries, qui se perfectionnent contüinuellement. -

Le besoin est donc bien le principe du mouvement, lequel constitue la vie et M. C. Pelletan a très justement défini la civilisation : « un accroissement de vie ».

On peut remarquer, à l’appui de ce qui précède, qu'au contraire, si l'homme a le nécessaire sans qu'il lui en coûte un effort appréciable, sa tendance à l'inaction l'emporte, et la production reste réduite à sa plus simple expression.

C’est ce qui à lieu, par exemple, pour l'habitant des contrées tropicales, dans lesquelles la nature, luxuriante et splendide, lui offre tout à profusion, sous la condition d’un travail insignifiant.

C'est, il est vrai, des chaudes régions de l'Orient que sont venus jadis, à l'Occident, les raffinements de la civilisation, mais, depuis des siècles, ces pays de la vie facile et voluptueuse se sont arrêtés dans leur marche en avant et sont demeurés stationnaires, tandis que l’Europe progressait sans cesse.

Il faut donc, ou laisser s’accomplir l’évolution naturelle des sociétés vers un accroissement constant de leur bien-être intellectuel et matériel, tout en souhaitant que les idées d'équité, de morale et de charité se répandent de plus en plus, pour lutter contre les mauvais penchants, ou bien rétrograder et revenir à l’état de nature.

Cette dernière solution est précisément celle que

proposent un certain nombre d'utopistes, pour lesquels l'idéal est le retour à la vie sauvage.

Les récits des voyageurs ont fait justice de cette chimère : il est hors de doute que, d'une manière générale, les sauvages ne sont ni plus simples, ni plus moraux que les civilisés. Il est permis, sans être un défenseur forcené de toutes nos coutumes, et tout en reconnaissant qu'eiles prêtent souvent à la critique, de préférer nos modes à celles de ces tribus qui s’affublent d’ornements bizarres, et qui ne reculent pas devant une cruelle souffrance physique, pour satisfaire leur coquetterie et leur vanité.

En outre, ceux qui accusent le plus vivement la civilisation de corruption et d’immoralité, n’en montrent que les mauvais côtés, et passent sous silence tout le bien, qui l'emporte pourtant de beaucoup. Is parlent des raffinements sensuels, des vices, des abus, dont l'existence est, malheureusement, incontestable, mais ils oublient de constater les progrès de la culture morale et intellectuelle.

Un de nos publicistes contemporains, Dunoyer, a très bien mis en relief les avantages qui résultent, pour une nation, des perfectionnements industriels, artistiques et scientifiques (1).

Souvent aussi, on a prétendu que le mauvais luxe était une cause de dépravation, alors que, comme à Rome et en Orient, il était plutôt un effet des inégalités sociales excessives. De plus, il est certain qu'il n'attend pas, pour se déclarer, une civilisation

(4) Ch. Duxoyer, Liberté du travail, t. À, introduction,

avancée, et que, bien mieux, malgré les excès que l’on continue à remarquer dans toutes les classes, 1l devient plus sensé et plus modéré, à mesure qu'il se généralise, et que le bien-être des sociétés augmente.

La théorie du retranchement des besoins aurait donc, pour résultat final, en admettant qu'elle püt être mise en pratique, ce qui est impossible, d’entraver complètement le développement des facultés humaines. Elle va contre la nature même des choses.

Sans aller jusque-là, certains économistes, enfin, considèrent le luxe comme un obstacle, non-seulement à l'amélioration des mœurs, mais encore à la production de la richesse. « Ceux qui consacrent au superflu une partie de leurs revenus », pensent-ils, « et consomment, pour leurs jouissances personnelles, des richesses qui pourraient être épargnées, arrêtent l'accumulation des capitaux, qu'il serait mille fois préférable de voir tous employés à produire des objets utiles à tous, tandis que, dans la situation actuelle, une bonne partie sert à procurer des choses, dont quelques-uns seulement profitent ».

M. de Laveleve (1), supposant que le luxe vienne à disparaître, se réjouit de ce changement et écrit: « Les millions dépensés auparavant pour le faste ahmentent la même quantité de travail, et font vivre le même nombre d'ouvriers; seulement, ceux-C1 sont occupés dans les campagnes, où on ne les voit pas,et non plus dans les ateliers du coiffeur,

(1) M. pe LAVELEYE, Lé Luxe, p. 67 et 68.

du confiseur et de la marchande de modes, où on les avait sans cesse sous les yeux. Il y a donc eu, non suppression, mais déplacement d'occupation ».

Mais 1l est réellement chimérique de vouloir que l'esprit humain se développe en ne poussant ses recherches que d'un seul côté: s'il en était ainsi, la production n'offrirait aux individus qu'un choix d'occupations fort restreint.

Comme le fait très judicieusement remarquer M. Paul Leroy-Beaulieu, « la question du luxe n’est qu'un des aspects de celle de l'inégalité des conditions: or l'égalité des conditions arréterait les progrès chez les peuples, et les ramèênerait même en arrière. La suppression du luxe aurait des effets moindres, mais analogues, et il est faux de croire qu'elle aurait pour conséquence une plus grande abondance d’objets communs ».

Il est, en effet, certain que la monotonie des occupations aurait, sur toute la société, une influence déprimante, car l'esprit d'invention s’exercerait beaucoup moins : alors, ce serait le recul, ou, tout au moins, l’état stationnaire.

On peut donc affirmer que le luxe est, au contraire, le grand stimulant de l’activité humaine. Grâce à lui, la variété des travaux est infiniment plus considérable, et certaines aptitudes spéciales qui, sans lui, resteraient sans emploi, trouvent leur voie. Il entretient l’émulation, active le mouvement des idées, et augmente ainsi la productivité de l’industrie,

On peut dire aussi, avec quelques économistes, qu'il dirige la production peut-être plus encore qu’il ne la crée, en ce sens qu'une certaine quantité de capital et de travail est employée à la satisfaction de certains plaisirs, de certaines jouissances, qui rendent la vie plus douce et plus agréable. De plus, dès que le goût des consommateurs se porte vers un objet, la fabrication de cet objet devient infiniment plus considérable, pour répondre à une demande croissante. Mais, pour les choses de luxe et de fantaisie, elle peut diminuer aussi brusquement qu'elle s’est accrue : ainsi le veulent les caprices de la mode, qui change continuellement.

Il est vrai de dire aussi qu’en cas de crise économique le luxe se resserre.

D'autre part, le luxe améliore aussi notablement la production, car 1l est insatiable : il veut toujours mieux ; et il lui faut des produits d’une fabrication sans cesse supérieure.

Avec beaucoup de justesse et d’à-propos, M. Ed. Villey écrit ceci:« Toute dépenserépondant àundésir, à une aspiration de l'homme, qui n’a rien de contraire à la morale est une dépense de luxe, mais de luxe qui ne saurait être condamné, en tant qu'il n'excède pas les moyens de celui qui se le permet, et qu'il ne contraste pas d’une manière choquante avec le dénüment des autres. Autrement, il faudrait proscrire les beaux-arts ; il faudrait interdire tout ce qui fait le charme et l'agrément de la vie. L'homme ne vit pas seulement de pain! Le luxe est, dans une cer-

hrs

taine mesure, l’aiguillon nécessaire du progrès industriel, par la recherche constante de produits supérieurs. Le luxe, en tant que la morale n’est pas blessée, n'est mauvais que par ses excès et par la corruption des besoins qu’il tend à provoquer » (1).

De plus, à part quelques esprits très désintéressés, qui s’estiment suffisamment rémunérés de leurs peines par la conscience qu'ils ont des services rendus à leurs semblables, par leur science et leur génie, les hommes ne travaillent, en général, dans un but personnel et aisément justifié, qu'en vue d'acquérir, pour eux-mêmes, la richesse. «Celle-ci», écrit encore M. P. Leroy-Beaulieu, « perdrait presque toute sa valeur, si on la privait du luxe qu'elle comporte ».

Beaucoup ne participeraient guère à la production, à partir du jour où 1ls auraient leur existence assurée, S'ils savaient d'avance que les jouissances vers l’obtention desquelles tendent tous leurs efforts, leur seront impitoyablement refusées.

C'est ce que beaucoup d’adversaires acharnés du superflu n’ont pas aperçu ou ont feint de ne pas voir: ils l'ont confondu avec la prodigalité. Or, celle-ci suppose le luxe, car c'est pour se donner de nombreuses jouissances fastueuses que le prodigue se ruine. Mais la réciproque est inexacte : le luxe n’implique pas nécessairement la prodigalité qui, malgré l'indulgence de l’opinion publique à son égard, serait remplie de dangers pour la société, si elle se géné-

(4) M. Ed. Viccey, Princ. d’écon. polit., livre V, p. 652.

is

ralisait. Le luxe sé combine même fort bien avec l'épargne, car un individu riche peut, tout à la fois, vivre luxueusement et placer, chaque année, une portion de ses revenus.

Les bienfaits de l’épargne sont incontestables et immenses. Toutefois, il serait très mauvais, pour une nation, sous prétexte d'épargne, de refuser de faire certaines dépenses, comme étant des dépenses de luxe ; car alors ce serait de l’avarice. C’est ce que l'école chrématistique ne semble pas avoir compris. J. B. Say a cherché à démontrer que l’économie supprime l'inconvénient du luxe, en faisant disparaitre une consommation improductive, et lui est, par suite, bien supérieure. Au contraire, M. de Saint- Chamans (1) a spirituellement et irréfutablement prouvé que cette théorie, poussée à l'extrême, est « anti-économique » (2), et qu'elle aboutit tout simplement à tarir la production, car si tout le monde se met à restreindre outre mesure ses consommations, les industries n'auront plus assez de débouchés, et les producteurs ne pourront même plus travailler, puisqu'ils ne sauront plus où trouver de quoi acheter les matières premières. Un tel système conduirait à la ruine et à la misère le pays qui l’adopterait.

[I ne faudrait donc pas qu'un peuple songeñt à remplacer complètement le luxe par l'épargne : il

(1) DE Sainr-Cnamans, Trailé de l’écon. publ., {. WI (Histoire de M. André).

(2) CauwÈs, Econ, polil., t. I, p. 298.

serait, en effet, absurde de croire qu'il n’y ait pas de limites rationnelles à l'épargne.

La consommation est le but final de toute production, et, comme on l'a très bien dit, l'épargne n’a d'autre raison d’être que d'assurer une plus ample satisfaction à la consommation future.

L'avarice n’est pas seulement une difformité morale, c'est un non-sens économique.

On aperçoit facilement que les dépenses somptuaires ont d'heureuses conséquences, au point de vue de la répartition des richesses. Dans toute société actuelle, il y a deux catégories de personnes: les premières possèdent une partie de la richesse, qu'elles emploient à la satisfaction de leurs besoins. Les secondes n’ont que leur propre force, et c’est le salaire qui leur procure l'argent nécessaire au paiement des objets de première utilité. Le labeur est donc leur instrument d'échange. Encore faut-il qu'il leur soit demandé.

Ici apparaît l'utilité économique du luxe. Ses exisgences sont infinies, et l’on n’a pas à craindre qu'il soit jamais satisfait, car il est toujours à la recherche de jouissances nouvelles. Tant qu’il règne, le travail disponible est sûr de trouver un emploi. La classe riche, en effet, entretient une foule de métiers, et ce sont généralement les plus lucratifs, parce qu'ils demandent plus d'intelligence, plus d’habileté personnelle, et, dans une certaine mesure aussi, parce que, quelquefois, l'acheteur, s’attachant surtout aux

détails et au fini des objets, ne regarde pas au prix.

Ainsi, M. d'Haussonville (1) divise en trois groupes les professions des ouvriers parisiens. Dans Île premier, qui comprend la plupart des industries de luxe, il place celles qui réclament le plus d'adresse manuelle et de goût artistique. Dans le second, on trouve celles dans lesquelles la part de l'instruction diminue, tandis que le travail manuel augmente : on rencontre encore ici quelques ouvriers de luxe, mais très peu. Enfin, dans le troisième, l’effort physique seul est rétribué, et l’on ne produit plus du tout pour le superflu et la fantaisie.

A ces trois catégories de métiers correspondent des salaires, dont les moyennes respectives sont de 10, 7, et 3 francs 50 par jour. Dans la première même, l'ouvrier peut, exceptionnellement, pour certains genres de travaux, gagner jusqu'à 25 francs.

On peut doncdire que, si les artisans des industries de luxe sont sous la dépendance des plus fortunés en leur fournissant leur travail, réciproquement, les riches les rémunèrent largement de leurs peines en beaux écus sonnants.

Non-seulement le luxe fait vivre les travailleurs dont il se sert, mais il leur donne l’aisance et le bien-être. [Il peut même les enrichir, s'ils se montrent économes et rangés, et, à leur tour, ils pourront alors s’accorder ce superflu qu'ils ont commencé

(1) M. »'Haussonvizze, La vie et les salaires à Paris. — Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1883.

par procurer aux autres. Ils auront aussi la possibilité de mieux payer la demande qu'ils feront de produits utiles : ils en consommeront davantage. Il leur sera enfin possible d'employer une partie de leurs salaires en placements qui contribueront à faire prospérer l’industrie et le commerce : les producteurs des choses les plus nécessaires à la vie auront donc, eux aussi, tiré par là grand profit des dépenses somptuaires.

Le luxe et l'épargne ont donc des avantages au point de vue de la répartition des richesses, à la condition de rester dans une juste mesure, de se balancer, de se faire contre-poids. L'un ou l’autre pourra dominer suivant les circonstances, ou, pour mieux dire, suivant que la demande des objets de première utilité sera peu abondante ou qu’au contraire ils seront recherchés en très grande quantité.

Ainsi l’équilibre économique ne sera pas rompu.

En ce qui concerne la consommation des richesses, il semble bien que le luxe a pour effet de l’augmenter : cependant, certains économistes estiment qu'il convient plutôt de dire qu'il la dirige, en lui imprimant, dans tel ou tel sens, un courant qui, à son tour, influera sur la production (1).

Stuart Mill (2), J. B. Say (3), M. de Laveleye (4)

(4) Cf. la même opinion mentionnée à propos du rôle du luxe dans la production, p. 146.

(2) S. Mill, Principes, p. 68 et 69.

(3) J. B. Say, Econ. polit., livre IX, ch. 1v, p. #18 et 419; ch. v, p. 491.

(4) M. de Laveleye, Le luxe, p. 28, 30 et 49, et Trailé d’écon. polit., ANS:

le bläment sévèrement, et s’attachent à démontrer que les sommes dépensées en superfluités, « appartiennent à la pire catégorie des consommations improduetives, car elles ne sont pas destinées à la satisfaction des besoins réels », et qu'il y a, dans ce cas, « perte de richesse, sans qu'on y trouve la préparation d'une production ultérieure ».

Il est certain que, par opposition aux consommations industrielles, dont le résultat immédiat est une production équivalente ou supérieure de richesse, les consommations personnelles ou de jouissances ne sont pas directement reproductives. « Mais », écrit avec raison M. Cauwès (1), « est-ce à dire, pour cela, qu’elles soient vraiment improductives ? Non, assurément, car, à côté du résultat immédiat — une richesse consommée, — il y a le résultat indirect, à savoir l'entretien des forces productives humaines ».

Et il ajoute : « Ces consommations improductives que l’on méprise sont pourtant la fin de toute production ».

Il faut noter aussi, du reste, que les consommations des choses de première nécessité, pas plus que celles des objets de luxe, ne sont, en général, directement reproductives, et, cependant, l'on ne voit pas très bien le moyen deles supprimer. Autant vaudrait empêcher la vente de tous les produits de l'industrie, et défendre à l’homme de profiter des bons effets du progrès.

(1) Gauwès, Econ. polit., t. I, p. 655.

C'est que les idées et les besoins naissent d’abord chez quelques-uns, pour se répandre ensuite dans la foule. La chose est si vraie que, selon l’observaton de Mac-Culloch, & il n’est pas un seul objet parmi ceux qui sont tenus pour indispensables à l'existence, ou une seule amélioration d’une nature quelconque, qui n'ait été, à son apparition, dénoncée comme une superfluité ou comme étant nuisible ».

« Les chemises étaient, au XIV® siècle, un luxe royal; l'usage des mouchoirs s’introduisit chez les grands vers la fin du XV°'siècle. Un chroniqueur anglais de la fin du XV{° siècle s’indigne qu'on ait poussé la recherche jusqu'à remplacer la vaisselle de bois par la vaisselle d’étain ; l'emploi du chêne au lieu du saule dans les charpentes, le nombre des cheminées, tout ce qu'il y a de plus judicieux à nos yeux dans les dépenses, a été, à l’origine, taxé de prodigalité inutile. Le scandale est surtout grand, au XVI siècle, lorsque le luxe, tel qu'il est alors compris, se propage de la noblesse aux bourgeois enrichis. À la fin du XVIII siècle, nos paysans ne portaient guère que des sabots, quañd ils n’allaient pas pieds nus. Le plus rigoriste n’oserait, de nos jours, proposer le retranchement de la plupart des objets de consommation qui, en remontant à trois siècles en arrière, étaient encore ou ignorés ou considérés comme des nouveautés dangereuses » (1).

Du moment que le luxe ne dégénère pas en orgueilleuse ostentation ou en débauches grossières,

(1) Cauwès, Econ polit., t. T, p. 668.

en consommations intempérantes, immorales, en vaines futilités, en caprices dispendieux, comme ceux de la mode, etc., l'économie politique ne peut donc le condamner.

Si l’existence d’un certain nombre de riches offre à la foule le spectacle de l’intempérance, de la prodigalité et de la dissolution, 1 faut aussi reconnaître que, souvent, les classes aisées, en obéissant à des idées saines et élevées, donnent au peuple l'exemple d’une vie embellieet ennoblie par d'heureux perfectionnements.

« On doit critiquer, non pas le luxe, mais la perversion de ce sentiment légitime... Le mal n’est pas dans l’abondance du bien, mais dans l’usage qui en est fait » (2).

On prétend que le luxe se corrompt par l'effet de la civilisation. C’est plutôt le contraire. Il donne lieu, de nos jours, à des abus fréquents et regrettables. Mais, d'une manière générale, dans l’ameublement, le costume, la table, il s’est fait plus sensé, plus judicieux, plus délicat ; on y remarque, bien moins que jadis, la profusion et l’apparat. Il tend donc à s'épurer de plus en plus, ainsi que l'ont très bien montré MM. Roscher et Baudrillart.

De plus, l’industrie, par une multitude de procédes, gravure, lithographie, photographie, publications à bon marché, permet à tous la connaissance de tous les chefs-d’œuvre de l’art et de la littérature, et des découvertes de la science.

(2) Gauwës, Econ, polit., t. I, p. 669.

La vanité, la sensualité, l’immoralité, auxquelles l’homme se laisse trop facilement aller, sont les écueils à éviter.

Enfin, qui pourrait nier les heureuses conséquences d’un luxe public sagement compris ?

Ses formes sont, d’ailleurs, assez variées. Tout d’abord, il atténue, dans une certaine mesure, les inégalités sociales : les musées, bibliothèques, jardins publics, amusements et spectacles populaires, font participer les plus déshérités à des divertissements et à des jouissances qui sont généralement le privilège de la richesse.

D'autre part, les travaux d’embellissement des villes ont souvent pour résultat l'amélioration des voies de communication et l'assainissement, et sont ainsi à l'avantage des classes laborieuses,auxquelles ils apportent la santé, et, par suite, un accroissement de vigueur physique et intellectuelle, dont l'industrie profitera.

Le luxe public a, comme éducateur moral du peuple, un autre rôle : les monuments, le théâtre, les fêtes publiques, devraient toujours tendre à inculquer à la masse le sentiment du beau, du vrai et du bien, à lui faire aimer ce qui est juste et honnête. Il faut approuver toutes les dépenses qui ont pour but de mettre à la portée de tous ces distractions artistiques, qui sont, à la fois, un enseignement et un délassement. Mais l'Etat doit se garder, avec soin, des dépenses faites à la légère et inutiles.

Ainsi, les sommes énormes consacrées à édifier,

dans toutes les communes de France, ce que l’on pourrait appeler de véritables « palais scolaires », constituent des dépenses publiques entièrement blâmables : c'est que, dans ce cas, 1l y a disproportion manifeste entre la dépense et l’utilité que l’on en retire.

Le luxe public a, d’ailleurs, une grande action sur le luxe privé, en vertu de l'esprit d'imitation naturel à l’homme.

En particulier, les belles cérémonies du culte, accompagnées d'une pompe pleine de majesté, ne constituent pas seulement d’éclatantes manifestations de la foi : elles fortifient les croyances religieuses, et élèvent l'âme vers le sublime idéal que lui proposent les dogmes chrétiens.

Mais, d’une manière générale, les fêtes ne peuvent avoir la même importance que jadis. En Grèce et à Rome, le chmat,le tempérament méridional et les loisirs que laissait l'esclavage, favorisaient leur fréquence. De plus,et surtout,la prédominance de la vie publique poussaitles individus àrechercher leurs plaisirs au dehors. Puis il y avait une plèbe qu'il fallait distraire à tout prix. Au Moyen-Age, les réjouissances de toutes sortes servent de dérivatif aux misères et aux soucis d'une existence troublée. De plus, la vie municipale l'emporte encore de beaucoup sur la vie privée, et les grandes communes de France et d'Italie déploient, dans toutes les solennités, une extraordinaire magnificence.

Quoiqu'il en soit, on ne doit pas abuser des fêtes.

Comme le fait très Justement remarquer M. Villey : « Elles ont certainement quelques heureux effets, au point de vue social et politique ; mais une sage économie conseille de ne pas les rendre trop fréquentes ; car alors, non-seulement on multiplie les chômages, mais ces fêtes ont toujours pour effet d'agir comme un excitant sur la population; elles sont l’occasion de bien des excès individuels ; et il est permis de croire qu'elles fatiguent, d’une manière générale, plus qu'elles ne reposent le monde du travail. Il est vrai qu'elles l'amusent un peu ; et c’est pourquoi l’on se contente de proscrire l’abus » (1).

(1) Edmond Vizcey, Princ. d'écon. polit., liv. V, p. 654.

FN & - si Pa 2 © et te SOEUR ou

LH

» Lu Hier ; LA

tu! < 0 à } LP

Page 1