‹ Le luxe françaisChapitre 11 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Vous avons pu voir encore de ces jolies de la Restauration; toutes ont gardé, sons nos toilettes et malgré les pires exigences de la mode, une grâce très écrite, quelque chose de finement recherché dont on a joie de goûter le charme vieilli. C’est, on dirait, d’une autre classe de personnes, ou d’une mignonne peinture, redevenue claire, quand on consent à la débarrasser des vernis successivement apportés. Je ne sais aujourd’hui dame au monde capable de ces poses seyantes, de ces façons opportunes de sourire, de saluer et d’écouter. A bien les regarder sous leurs coques conservées et devenues blanches, on a, tant elles ont retenu de délicatesse, une impression (pie ces cheveux sont restés blonds et ces visages très jeunes. Et on les revoit pareilles qu’autrefois, on les retrouve adorablement lestes, on s’imagine les apercevoir dans leurs robes en clochette, leurs corsages étroits, leurs manches bouffantes, parce que leur vêtement moderne est d’emprunt

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et qu’elles sont chez lui de passage. Il y a plus : c’est qu’après les avoir ainsi reconstituées et remises dans leur cadre, par un facile artifice de pensée, voilà que nous ne les jugeons plus ni ridicules, ni surannées. Elles ont résolu le cycle de la coquetterie démodée ; elles redeviennent, se reprennent et nous reprennent. De ce que nous n’avons pu les connaître en leur belle jeunesse, nos comparaisons ne s’établissent sur rien de fâcheux ; il nous vient en leur présence un plaisir comparable à celui de feuilleter un livre de vignettes anciennes, dont tout au plus la reliure aurait souffert. Qu’on tourne les pages, et l’on revit un temps inconnu, des idées particulières, une autre existence que celle du moment présent.

Une philosophie se déduit de ces constatations, c’est combien la chose futile et frivole, que l’on dit être la mode, marque d’une indélébile empreinte chaque génération. Si travesties à la moderne que soient nos vieilles amies, ni leurs gestes, ni leurs allures ne se contraignent. Elles ont, quand vous les voudrez bien voir, des souvenirs partout en elles de leurs atours du joli âge. Elles coulent une révérence, comme au temps des cotillons courts et des cothurnes, elles tiennent leurs bras suivant les exigences de la manche large et empesée, Souvent même on les voit faire mine de chercher sur leur tète quelque chose de très haut qui ne s’y rencontre par malheur plus. Puis elles drapent en cachemire le moindre fichu, elles tourmentent leurs chaînes d’or, et surtout en la société d’étrangers, elles gardent la gentille grâce de s’asseoir au bout des sièges, de montrer la pointe de leurs socques et de redresser leur taille comme si le corset de baleine datait d’hier. L’étude en est de vérité fort amusante ; sans recherches vaines et. bien souvent égarées à travers les chroniques ou les récits, l’esprit curieux a de quoi contenter son envie. Jean Gigoux me disait un jour que, même affublée des toques de la Restauration, Mme Vigée- Lebrun sentait encore Trianon , et les paniers et les coiffures à la Belle-Poule. Elle était, en 1830, ce que sont précisément pour nous les contemporaines survivantes du roi Charles X, un portrait « du temps >» qui se mettrait à parler tout à coup et nous ferait des confidences.

Celte résultante indéfinissable des habits, traduite par des maintiens spéciaux, par des inflexions de corps, ç’a élé pour une époque

Type de costume en 1829. D’après Grévedon.

déterminée, l’élégance, la grâce, le charme féminin. Changeante pour le moins aulant que la parure, sa. cause première, cette qualité n’est point l’apanage de toutes les femmes, mais d’une assez rare

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élite, de certaines seulement qui la modèlent sur elles-mêmes et l’adaptent à leurs moyens particuliers de séduire. Ceci fait tour à tour la fortune des blondes et des brunes, des sveltes ou des majestueuses, suivant que les plus notées d’un temps sont de l’une ou de l’autre beauté. Sous la Restauration, le goût se déclara en faveur des blondes fluettes, aux yeux d’outremer, aux matités orientales, sans plus de

M'"e Vigée-Lebrun en 1820. Lithographie par Crespy Le Prince.

raison que peut-être Mme la duchesse de Berry, ou Mme de Dino, ou d’autres charmantes inspiratrices de la toilette avaient ces particularités. 11 y faut ajouter la pointe de romantisme jetée alors sur fout ; l’idée reçue que les châtelaines du moyen âge tenaient d’Edith au cou de cygne, que les fiancées de la croisade laissaient flotter leur chevelure dorée et courir leurs yeux pers. En outre, on y pourrait chercher une réaction à l’encontre de la société impériale où les

brunes avaient eu la place d’honneur. Brunes un peu languissantes, romaines si l'on veut, ennemies des fatigues, bonnes à parader en des litières à la façon des affranchies. Dès le milieu du règne de Louis XVIII, ces lassitudes distinguées ne sont plus de Ion ; on n’a honte ni des courses à pied, ni des jeux rudes. C’est plus un charme d’être vive, délibérée, un peu bergeronnette, que non pas de savoir draper à l’antique sa tunique sur le Paphos où l'on est couchée. Si la taille s’emprisonne en des buses, si les jupes n’ont plus de traînes, c’est afin de soutenir la paresse des chairs et de ne pas entraver sa marche de falbalas encombrants. Année par année le progrès s’en accentue, il force les membres délicats à d’autres exercices qu’auparavant ; aucune élégante ne songerait pour l'instant aux déhanchements voluptueux introduits par les femmes de l’Empire, à la marche ondulatoire et lente, aux morbidesses lassées de l’attitude. Sauf que dans certains portraits, les merveilleuses de la Restauration cherchent la pose romanesque, et qu’011 les voit assises sur un rocher, une lyre à la main et les yeux au ciel, bien peu accepteraient le sofa nonchalant de la Madame Rècamier de Gérard, ou le lit de gazon de la Joséphine de Prud’hon.

C’est Mme Alexandre de Laborde, légère el court vêtue, trottinant dans un parc, Mme Adélaïde -

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Redingote en gros de Naples de 1820.

Mlle d’Orléans

pas-

sant sous de hautes futaies , Mme Pozzo expliquant une lecture , ou Mlle Clarke peinte par Géricault sur une bête de sang superbement actionnée. Les hommes seuls agissaient sous Napoléon, sous la monarchie, les femmes. Il leur en vint alors quelque chose de turbulent et de papillonnant dont leur esthétique s’imprégna toute. Au lieu de ces figures de Tanagra ci-devant aperçues, admirables dans

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leurs lignes et troublantes sous leur hébétude mignarde, ce sont par antithèse de petites personnes futées qui apparaissent, à qui leurs manches à gigot font une paire d’ailes, leur corset une taille d’abeille, leurs jupes courtes une clochette dans laquelle deux jolis battants chaussés de cothurnes plats frappent un incessant tocsin.

A n’en pas douter, l’expression juste de ces allures fut donnée au monde par la duchesse de Berry. Mais au rebours du ton aristocratique, des usages choisis, et de tout ce qu’on se plaisait à nommer le comme il faut , d’ordinaire réservé au grand monde et accaparé par lui, le luxe des habits fut aussi bien de la bourgeoise que de la princesse. On n'y constate de diversité que dans le genre très subtil de n’outrer rien, de tenir sa fantaisie et de limiter son caprice, ce dont les femmes de naissance sont seules capables. Déjà ceci sous l’Empire, mais beaucoup moins net. La nuance que nous indiquons, peu sensible dans les descriptions littéraires, est au contraire fort distincte dans l’image ou la peinture de la Restauration ; inconsciemment les artistes nous révèlent des faits dont ils n’ont sans doute point mesuré la coquette importance. C’est, mettons, une réunion de femmes dessinée par Eugène Lami, et une autre à peu près identique par Henri Monnier : là des duchesses authentiques, ici des banquières. D’aspect général, ce sont des beautés semblables, mises, assises, caquetant de même manière; les salons où elles se tiennent sont en égalité absolue do richesses cl de luxes raffinés. Malgré tout, ces deux sociétés sont aussi loin l’une de l’autre que possible, étonnamment distinctes, et cela par la seule façon dont les élégances sont agencées. Monnier montre la recherche coûteuse, les entassements, le bric-à-brac doré et somptueux de la Chaussée-d’Antin ; Lami, les délicatesses, le ton discret, qui, même dans les plus ébouriffantes exagérations de mobilier ou de toilettes, sait tenir un rang et rester raisonnable. Mais ce n’est qu'en serrant de très près ces estampes jolies, en les opposant les unes aux autres, qu’on parvient à démêler les classes. L'habit trompe souvent sur la qualité, c’est la manifestation la plus impersonnelle de tous les luxes, et, disons le mot du temps, la plus insidieuse en vérité.

Au fond, d’où vient la mode? Personne ne le saurait dire. Sous l’Empire elle s’était inspirée des peintres, elle avait cherché son thème

Une mondaine. Mme de Sparre. Lithographie par Crespy Le Prince.

dans les arrangements des statues antiques copiées par Auguste Garnerey, dessinateur du costumier Leroy. Sur ces données approximatives plutôt inspirées que servilement transcrites, les coupeurs taillaient,

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les essayeurs adaptaient, les couseurs terminaient les modèles dont pas un pli ne rappelait ceux de l’original. Le caprice des clientes avait exigé un bouillon par ici, un retranchement par là : de son côté, l’invention créatrice de l’artiste ajoutait ou rognait de trop. Alors il arrivait que la prétendue restitution d’après la bosse, une fois parachevée, présentait une œuvre congruante aux préoccupations du moment et aux ukases récents des merveilleuses. Par nature, la coquette ne s’astreint jamais à la paraphrase toute simple, elle a ses idées à soi, son esthétique instable ; la faveur de la veille est l'horreur du lendemain. Il s’ensuit que la mode prétendue inspirée d’un art ou d’un autre n’est en réalité que la résultante de volontés diverses, concurrentes, basées sur des à-coups fugitifs et bizarres impossibles à démêler.

La Restauration hérita de la coquetterie impériale orientée dans le sens antique, mais déjà très détournée de son expression d’origine. Même ce fut pour les émigrés une curiosité de venir prendre à leur source ces luxes entrevus à l’étranger, vantés de l’Europe entière, et devenus l’évangile galant des mondaines. J’ai dit ci-devant l'extraordinaire succès des marchands de colifichets dans le moment précis où la plupart d’entre eux s’attendaient à fermer boutique. De 1814 à 1819, on s’arrangea très bien des patrons fournis par eux, et les intransigeances royalistes n’en tentèrent nullement la réforme. Comme par le passé, on eut la taille haute, la redingote cachant la robe ; on eut sur la tête des capotes à fond élevé affublées de visières énormes. La cour n’innova rien. A part les barbes ou rubans de blonde tombant de la coiffure sur les épaules, et qui furent pour les dames présentées ce que le petit collet avait été aux abbés de l’ancien régime, les dames furent aux Tuileries pareilles à leurs devancières. Entre toute l’ordonnance sociale bouleversée, dans le désarroi des institutions et des services, on eut cette surprise : c’est que les seuls fonctionnaires demeurés sans qu’on osât rien tenter contre leur omnipotence, furent justement les officiers impériaux de la toilette, les fournisseurs brevetés de la maison, les couturiers acceptés par Napoléon ou les impératrices. Toutes les femmes de l’aristocratie française, naguère dispersées, et qui prenaient

-des mines en parlant des luxes bonapartistes, les âgées ou les jeunes, les riches ou les pauvres, à peine rentrées se vinrent humilier devant Leroy et lui faire amende honorable. Il le fallait bien, maintenant que le drôle expédiait jusqu’aux odalisques du sultan les inimitables fadaises de ses ateliers et ses sottises d’un si insidieux bon genre! Et ■Madame Royale, la fille de Marie-Antoinette,

■ — sentez bien le poids de ce revirement, —

:Mme la duchesse d’Angoulème, révoltée, indomptable, étrangement butée sur tout ce qui tenait de la Révolution ou de l'usurpateur corse, avait dès le jour de son arrivée sacrifié « au dieu de la rue de Ménars ». Dans la voiture qui la ramenait à Paris, assise aux côtés de son vieil oncle, sa parure était à peu de chose près celle de Marie-Louise enfuie l’avant-veille. A la cour, à la ville, partout où elle se montra, elle n’apportait aucun contraste brusque d’avec les princesses impériales, sauf qu’elle n’en avait ni les grâces, ni par fortune les élégances raffinées.

La mode attendit sa reine ; il n’en fut pas avant 1817, que Mme la duchesse de Berry prit à son tour la couronne tombée et la plaça sur sa tête. Ces trois années, 1814 à 1817, furent donc un peu désorientées ; non que les luxes chômassent, mais ils allaient sans guide, livrés à leurs propres intérêts, plus occupés de la clientèle bourgeoise. Ici, des conséquences sociales dont il est bon de faire compte. Revenues pauvres, forcées à l’économie, les grandes dames n’ont faculté, d’entendre beaucoup aux colifichets ni aux parures ; de gré ou de contrainte elles les doivent abandonner aux femmes du beau monde, dont les ressources n’ont point changé trop et qui sont très hères du rôle. En ce registre de Leroy qui nous a été gardé, les trois années transitoires sont dévolues à la famille de Talleyrand, à la Chaussée-d’Antin et aux cours étrangères. C’est tout juste si les grands noms de l’aristo-

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Chapeau de velours, ROBE A CREVÉS. 1820.

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cratie y apparaissent pour autre chose que l’indispensable habit de cour, une obligation de cent louis qu’on soupçonne intempestive et très lourde. De là, une pénurie vraiment très réelle de créations jolies et de modèles inédits, et lorsque Horace Yernet, dans son album un peu chargé et verveux des Merveilleux , s’amuse à crayonner d’excentriques personnes court vêtues, fagottées drôlement, c’est à n’en pas douter les gens de la Chaussée qu’il montre, les élégantes du demi-ton, celles

que la haute société émigrée nommait dans son jargon « les ravissantes d’un certain monde ».

Un jurisconsulte américain, porteur d’un nom illustre, Franklin, goûte vivement ces allures excentriques ; cela se devait. En dessous d’elles, il trouve une grâce très seyante, un charme que ni ses compatriotes, ni les Anglaises de Paris ne connaîtront jamais. Il dit très galamment : Une Française brille plus dans son déshabillé du matin qu’une petite maîtresse anglaise mise avec beaucoup de recherche et de dépense. » Ceci est rigoureusement exact, mais à l’instant

où Franklin s’enthousiasme, il a surtout en vue les femmes de la Chaussée d’Antin ; le grand monde n’a point eu loisir de se reprendre encore. Aussi bien le goût du jurisconsulte américain ne nous pourrait servir de critérium. Rapportons-nous-en à la malicieuse vicomtesse de La F... écrivant cette impertinence à une amie : « Les seigneurs de « l’Amérique causant et discourant de nous, c’est Chactas en culottes « nous comparant à A la la ; ce n’est ni de jeu ni de conséquence! » La Restauration débutante adopta donc une formule dont elle ne prit même pas la peine de brouiller les termes, mais dans ceux-ci elle

La duchesse d’Angoulême

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