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Ras plus sous la Restauration que sous 1 Empire, que jamais en aucun temps chez nous, le luxe outrancier du chez-soi ne dénote l’extrême bon Ion. Ceci est pour les intérieurs, ce que les habits criards ou les attelages trop cossus sont dans les foules, une expression de richesse peu réglée et de sottise étalée. Par la façon de souligner on de sous-entendre son opulence, chacun des deux mondes en présence accentue la ligne de démarcation; sous la monarchie, ces distances s’accusent, non que le faubourg Saint-Germain se voulût toujours montrer dédaigneux de vanité — plusieurs exemples contredisent, — mais le plus souvent il s’en désintéresse et cherche en d’autres moyens le mode distingué d’une bonne tenue de maison. Aussi bien, il s’en huit de beaucoup que tous les émigrés eussent été du jour au lendemain toicés a remettre en état leurs demeures; certains les avaient reprises telles quelles, comme leurs prédécesseurs révolutionnaires les avaient
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accommodées, à la pompéienne ou à la grecque; d’autres, rentrés sous Bonaparte, s’étaient soumis aux décorations récentes et aux mobiliers nouveaux. Un plus grand nombre s’arrangea des êtres du xvme siècle par hasard conservés, avec leurs boiseries, leurs dessus de portes, leur « garniment » antique, plus ou moins possible encore, témoins les vieux nobles du Marais dont Lecomte nous a transmis les coquetteries très datées et rococo.
Une chose étonne les gens du commun dans la réinstallation de l’aristocratie : le dédain des luxes du dernier genre. Falempin, mandé par un lieutenant général pour un très minime travail d’ameublement, ne revient pas de ces grands vestibules nus aperçus dans l’hôtel, de l’absence de dorures et de stucs, des escaliers trop vastes et munis de rampes abominables datant d’un bon siècle au moins. D’où cette impression formulée que vraiment la Chaussée d’Antin battant neuve, étincelante et moderne est bien la vie, et que là-bas, au faubourg Saint-Germain, ce sont les Invalides qui font la loi. Pour être juste, il faut reconnaître que l’aristocratie se piquait moins en ces histoires de véritable amour à l’égard du passé que non pas de nécessaires économies. Tant d’assurances données par de grands personnages sur ce point tenaient plus d’une contrainte soupçonnée cruelle parfois. M. le duc de... eût souhaité des reprises en son hôtel de la rue de Varennes, même il consulte Berthault, l’architecte, à ce sujet; mais l’énormité du devis l’effraie et il s’en tient pour l’instant aux théories. En lieu de ces prudences, les financiers de la Chaussée bouleversent sans trêve les palais construits à la fin de l’ancien régime entre les Porcherons et les boulevards. Bien ne les satisfaisait plus des magnificences autrefois goûtées. La spéculation démolit et rebâtit en six mois des quartiers; elle jette bas en 1823 l’admirable hôtel Thélusson, où Murat avait tenu sa cour, pour le débiter en menue monnaie de constructions. Sur la façade du boulevard, la bande noire détruit un palais quasi neuf dont on fabrique une ou deux bicoques à cinq étages louées à des boursiers. Bue d’Artois, en deux précieuses demeures, dont l’une a été habitée par Hortense Beauharnais, reine de Hollande, et l’autre par le duc de
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Rovigo, MM. de Rothschild frères disposent leurs bureaux. Scribe raille dans son Menteur Véridique :
On improvise une maison,
En quinze jours elle est bâtie;
Mais le travail en doit encor durer,
Car à peine est-elle lotie Qu’on se met à la réparer
De luxe singulier, excentrique, insolent, il n’en est que là en vérité;
Ciiateau romantique d’Argenson. D’après Bertliauh.
des folies dont rien aujourd’hui ne saurait donner idée ; des aménagements subits, parfois abandonnés de suite ou transformés dans la semaine. Puis des caprices très décadents et sots, quand, par exemple, M. R. fait mettre à ses escaliers et à ses fenêtres, rue Saint-Lazare, des rampes et des appuis de cristal bleu, ou lorsque je ne sais quel grotesque, ancien coureur du comte d’Artois et devenu marchand d’hommes, tapisse sa salle à manger de fonds d’assiettes peintes par le miniaturiste Parent, et représentant des scènes héroïques. Moins de lignes sobres déjà, de lambris antiques, de stucs ou de mosaïques italiennes, mais une profusion de papiers criards, de tôles vernissées,
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de fleurs ou d’arbustes en métal. Bientôt même, et chez les moins éduqués, la pression romantique impose des colifichets moyen âge, jusqu’en des vestibules assombris de verrières, dallés en rosaces de cathédrale. Pour le beau monde, la suprême forfanterie est d’inutiliser en son chez-soi le plus de surface qu’on peut, parce que le terrain a coûté 800 francs la toise, et qu’il est fort galant de n’y point sembler prendre garde. Aux antichambres encombrées de banquettes de velours, de vases, de statues, une valetaille paresse qui n’a rien de celle du faubourg, ni la coiffure, ni l’habit, ni surtout l’allure ; valets de chambre en habit noir aiguilleté, valets de pied polychromes, chasseurs habillés de vert et coiffés d’un bicorne à plumes de bersaglièri, cochers venus aux ordres et qui joueraient leurs culottes de peau de daim, petits jockeys polissons, les pires drôles.
En ces endroits tout est neuf et du dernier modèle; jamais on n’éprouve à franchir le seuil de ces palais, nés de toutes pièces, le respect un peu étonné qu’on a de pénétrer dans certaines gentilhommières aux sonorités monacales, où, jusqu’au suisse qui paraît d’église, aux banquettes sentant le banc d’œuvre, les intérieurs revêtent un caractère de piété tranquille et vieillotte. Même ceux d’entre les grands seigneurs qui se risquent à tâter du siècle et à mettre au rancart leurs antiquailles, n’y consentent que pour des parties seulement. Si le prince de Polignac, ambassadeur en Angleterre, souhaite de renouveler le mobilier là-bas, c’est d’abord que l’ancien ne lui est de rien personnellement, et qu’il a volonté de montrer au peerage les merveilles de notre industrie nationale. 11 tendra la salle des fêtes de soieries de Lyon, et commandera aux maîtres ébénistes français pour une soixantaine de mille francs de pièces rares. Le roi a daigné envoyer un service de Sèvres, mais il serait'à désirer qu’on joignît un jeu de dessert représentant des paysages. En France, M. de Polignac n’eût point songé pour son compte à de pareilles recherches. De ce que la Révolution a pu lui laisser, il eu! tant mal que bien organisé son gîte et se fût gardé de parodier les financiers en leurs caprices. Il nous est resté l’inventaire fort détaillé et presque littéraire d’un vieux marquis, mort en 1825, et qui était à la
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fois un riche et un ennemi né des luxes voyants. Or le moderne et
l’ancien vivent chez lui sur le pied d’une concurrence loyale; ses tapisseries de haute lisse venues du roi Louis XV et les bronzes achetés
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à Thomire ont fait une alliance politique de fort bon goût. N’est-ce point d’ailleurs une manière des personnes bien élevées pour se distinguer des autres, que la montre des luxes d’autrefois, l’ostension de leurs reliques? Ils y faillent d’autant moins que les nouvelles littératures s’amusent à prôner ces curiosités et à leur faire fête.
Entre cent autres scènes sentimentales peintes par Vigneron, on trouve celle du Joueur ruiné , un agent de change, ensuite d’une culotte irrémédiable, déchirant ses livres et les jetant au feu. Là est le luxe très « insidieux » de ces gens. Un cabinet de travail sévère, mais jonché de « magnificences » ; le bureau d’acajou massif avec applications de cuivre, le chiffonnier à colonnettes, le fauteuil à dos large, le tapis encadrant le foyer, la cheminée grecque, et sur celte cheminée une statuette de Minerve tenant l’égide, et sur l’égide un cadran marquant les heures. Ensuite ce sont des flambeaux en pyramide, deux énormes piliers partant du plancher et soutenant des lampes dans des globes. En ce milieu trônait le galant boursier, le roi du jour, jeune, joli homme à favoris courts, à toupet outrecuidant, à l’habit faisant jabot, un de ces gaillards osés et magnifiques dont la race n’est point perdue et que nous voyons au bois, aux courses, au théâtre, les premiers toujours, imposant leur insolence sous les dehors d’un bon garçonnisme généreux.
Opposé à ce boudoir d’affaires, qu’est le cabinet de travail d’un duc et pair, rue de la Chaise? Une chambre grande, ouvrant ses deux fenêtres sur un jardin, lambrissée de haut en bas; au milieu, une table couverte d’un tapis et chargée de papiers. Sur la cheminée, deux bougeoirs à abat-jour, une statuette de Louis XVI en biscuit de Sèvres; contre la muraille, une bibliothèque grillagée, renfermant de vieux ouvrages philosophiques, peu regardés et peu lus dans l’instant. A côté, un canapé autrefois brillant, pour le moment passé de couleur et logé là depuis un demi-siècle; quelques fauteuils de l’Empire à bois doré dont les pieds antérieurs sont fabriqués d’une chimère très lourde. Puis un tapis d’Aubusson, juste faisant le dessous de la table, de longs rideaux en damas déteint encadrant les croisées, de médiocres tableaux, un Christ
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d’ivoire, une carte polychromée montrant la salle des séances à la Chambre des pairs et donnant les noms et les places. Rien de plus, si ce n’est en haut de la bibliothèque, la très noble figure d’une dame vieillie qui a pu être jolie au temps de la banque de Law et de Mgr le Régent. C’est parmi ces simplicités un homme grave qui s’assied, infiniment digne en sa redingote boutonnée, de concordance absolue avec les êtres, lui et eux soignés, tenus, exquis de majesté hautaine. Dans ce décor ancien, voici au mieux constatée la résurrection de l’aristocratie française, sans rien de ce qui se peut acheter, avec tout ce qui ne se peut vendre. Par celui que nous disons, les autres se sauraient connaître. Napoléon eût sans doute estimé ceci une mesquinerie et en eût fait sa guerre de façon rude, à cause de ses idées sur la matière; mais aux yeux du roi Louis XVIII, l’esprit de sagesse et de retenue comptait pour une preuve de respect et de filiale piété envers les ancêtres. Lui, le prince, ne préconisait point le système, c’eût été aller au rebours de plusieurs exigences politiques et sociales, il se réservait de le louer à part soi.
Si l’on entend seulement les gens de métier, tournés aux exagérations voyantes du luxe et aux créations bizarres, le salon d’une merveilleuse eût été le pire dépôt de bric-à-brac imaginable. Pour La Mésangère, éditeur de tous les modèles de meubles fournis par les fabricants d’alors, un objet ne vaut que s’il affecte des formes inaccoutumées, essentiellement différentes de ce qu’on a pu voir jusqu’à la Restauration. Et donnez-vous garde que dans ses albums célèbres, aujourd’hui fort courus des collectionneurs, le malin personnage n’a point tenté un choix, une sélection artistique; il a simplement gravé et enluminé les pièces que des artisans bénévoles, amoureux de réclame, lui fournissent au meilleur compte. D’où le mensonge vraiment très manifeste de ce titre : Meubles et objets de goût, dont il revêt ses cahiers périodiques. Sans doute, ou
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a la surprise de parfois découvrir dans le fatras quelque profil ingénieux et original, ceci dans les carrosses surtout, ou même dans les draperies, ou encore dans les écrans. Mais pour la décoration des chambres, des lits, des fauteuils, et pour certains motifs généraux, nous allons avec lui en pleine folie carnavalesque. Une cause se pressent de cette décadence ; dès le milieu de la Restauration, les modèles autrefois fournis par des artistes comme Percier et Fontaine, ou Krafft, ou Prudhon, sont devenus la phrase courante, la banalité; les artisans du meuble les interprètent et les faussent au gré de leurs caprices, en l’absence de tout contrôle. Puis, à la suite de Hittorff ou de Laffitte, on eut la saute brusque du style grec au type ogival, lequel versa très vite dans la cacophonie et le galimatias. La production parisienne, forcée tout à coup, sollicitée par l'étranger et par les enrichis du beau monde, se perdit à rechercher de l’inédit, à façonner en hâte des choses cossues dont elle avait le débit assuré d’une année à l’autre. Si quelques seigneurs difficiles exigeaient en ces travaux l’intervention d’un architecte et l’adjonction de capacités, les plus pressés choisissaient au hasard des confections ce qui leur paraissait devoir meubler somptueusement l'hôtel tout neuf terminé de F avant-veille. M. .1 âmes de Rothschild a consulté Berthault pour l’aménagement de son hôtel de la rue d'Artois; J. Laffitte a eu Hittorff; une comtesse très anonyme et très notée a eu Bélanger. Mais du jour au lendemain, M. Barillon a acquis des coquetteries suffisantes à son esthétique naïve. Achetés le matin, les meubles arrivaient le soir, et dans la semaine il ne manquait au logis de la Chaussée d’Antin qu'un peu d’harmonie et de simplicité. Je n’en ai nulle preuve, mais je gagerais que dans les objets de goût figurent quelques-uns de ces sophas chers, étonnamment dorés, aux formes Ristournées, que le financier avait choisis de préférence. Sur les excentricités publiées par La Mésangère, beaucoup de bons esprits ont voulu juger en bloc le mobilier d’art de la Restauration ; ils en ont égrené leurs railleries en maints endroits, faute d’avoir cherché en des sources meilleures leurs motifs d’apprécier ou de critiquer. C’est comme si, pour écrire de nos
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luxes contemporains, on ouvrait un album du Bon Marché ou du Louvre.
La comtesse anonyme dont je parlais tout à l’heure s’est fait un nid très soyeux rue Ville-l’Évêque. Elle a voulu chaque pièce et l’en-
Dame a sa psyché. D'après Leon Noël.
semble général sans reproche. Les planchers de son salon ont été historiés de bois français en rosace, avec, au milieu, son chiffre de deux lettres entrelacées. Style neutre, elle l’a souhaité, c’est-à-dire aussi éloigné du pompéien suranné que du gothique trop fraîchement venu. Au plafond des peintures claires, et sur les murailles des tentures de
soie bleue drapées, clouées d’embrasses en bronze qui soutiennent les plis et relèvent les nœuds d’étoffe. Pour les croisées, deux rideaux; l’un de dessus négligemment jeté sur une tringle dorée est en gros de Naples de même nuance que la tenture; l’autre de dessous, en mousseline des Indes brodée à palmettes. La cheminée de marbre grisâtre avec appliques de bronze doré au mat, supporte une pendule de Lebrun, le socle d’albâtre, le sujet de bronze ciselé par Thomire et représentant la Jeunesse et l'Amour . Les candélabres assortis enserrent deux vases de pâte blanche sur lesquels Mme Jaquotot a peint les portraits de Blanche de Castille et de Jeanne d’Arc. Aucun tapis de pied, en égard à la mosaïque du plancher, et çà et là, un canapé à cinq places, à bois blanc mat et moulures d’or, le siège de soie bleue à crépines de soie jaune, les fauteuils et les consoles semblables. Dans le cabinet proche, ce sont d’autres tonalités douces et tendres, des draperies roses, les meubles de tapisserie fond blanc avec fleurs au naturel brodées au petit point, chaque pièce ayant son bouquet différent; les chaises en X ont des fruits, l’écran, un chiffre formé de fleurs et de guirlandes.
Cette mode du meuble laqué blanc et or fut de grande faveur aux environs de 1820. Elle avait été adoptée par la duchesse de Berry pour son salon de compagnie, et les frères Mathias en avaient composé un ameublement complet destiné à la cour de Russie, dont seule la garniture différait; elle était pour une des chambres en satin broché et velours pareil de teinte ponceau; bleu et argent pour un autre. Toutes les étoffes des tentures avaient été fabriquées àLyon sur des cartons dessinés à Paris; elles étaient de damas et satin avec franges. Les cheminées de marbre vert Campan étaient rehaussées de bronzes; les consoles entièrement dorées; les pendules et les candélabres construits de métal et d’albâtre sur les dessins de Normand. Et déjà cette particularité, fort rare en ce temps : ces richesses exposées dans les ateliers des frères Mathias ont les honneurs d’une exhibition publique; les fabricants ont envoyé des invitations qui attirent la foule rue des Fossés-Montmartre, comme on allait dernièrement chez Christophle admirer le lit à
L'n salon moderne au faubourg Saint-Germain (1826)/ D'après un croquis d’Eugène Lami.
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musique d’un rajah des Indes. Au fond, il n’y avait guère dans le mobilier richissime des frères Mathias que les colorations ou les fonds qui différassent de ceux de l’Empire; quant au galbe, à la façon de tourner le bois, d’y marier le métal, c’étaient encore Percier et Fontaine dont on suivait les ordonnances. Et contrairement aux opinions admises, les contorsions ne sont plus de genre; elles n’amusent qu’une classe peu éduquée dont les opinions ne valent guère. Cherchez le meuble dans les portraits de Gérard, il est rarement sot, parce que l’artiste peignant des femmes de distinction, dans leurs milieux propres, n’a point occasion de s’y heurter à des fantaisies équivoques. Les fautes seraient plutôt dans l’ajustement d’une parure, car, pour leur toilette, les femmes n’ont aucun guide. J’ai voulu mettre La Mésangère en opposition avec ces sobriétés de l’extrême comme il faut; j’y ai acquis la conviction dite ci-dessus, à savoir combien il se faut défier de son goût prétendu et rayer du vrai luxe français la plupart de ses petites horreurs peinturlurées.
Somme toute, si les intérieurs de la Restauration ne marquent point une diversité essentielle d’avec ceux d’auparavant, ils ont chez les délicats un peu plus de froideur et ne s’intéressent plus aux bariolages. Je parle ici des demeures de recherche aristocratique et point des palais battant le luxe exubérant dont La Mésangère précise les intentions saugrenues. Tout reste, dans son ensemble du Directoire et de l’Empire, raidi, carré d’aspect; les frises, plutôt antiques, sont ponctuées de rinceaux légers, de têtes de léopards, de grecques ou de rosaces. Les tentures ont seulement varié leurs plis et encore bien peu à l'origine. Le meuble, construit d’acajou, de citronnier, de racine de buis, d’if ou de noyer, a gardé ses ornements de métal doré. Ainsi se présentent, le plus souvent dans leur assise lourdaude et compacte, les produits soignés, fabriqués sur devis, destinés à la cour de France et aux grands personnages. On a, de cette sorte, un assez complet assortiment de bibliothèques basses, encloses entre deux pilastres, des commodes, des secrétaires-bureaux, des chiffonniers, fort compliqués dans leur détail, richement cloués de fines appliques. Puis, dès le règne de Charles X,
la préoccupation romantique s’annonce ; des portes d’armoires s’ouvrent en arc d’ogive ou se surbaissent à la Tudor, des buffets se couronnent de pinacles gothiques. Jusqu’en la chambre des femmes, en la forme des lits ou des berceaux, l’antiquaille nationale impose ses patriotismes étranges. La marquise de Biron a, rue Louis-le-Grand, une couchette
pareille à celle de la reine Isabeau de Bavière, du moins on l’imagine à cause des petites niches en arcature dont le bois est décoré. Certaines psychés-écrans destinées à préserver le visage des feux d’hiver trop vifs, semblent des verrières de cathédrale ; on y voit représentés, dans une gamme de coloris intense, quelque scène du Solitaire , ou le plus bel épisode de la vie de Duguesclin. Les dames admettent ces restitutions historiques, à la condition expresse de ne les point savoir le lendemain passées au boudoir des petites-maîtresses.
La pierre de touche du bon aloi est plus dans le cabinet ou la chambre d’une femme distinguée, que non pas en son salon. Le salon a sa banalité, il se doit brillant, et les goûts très divers qui y viennent siéger ne doivent y souffrir d’aucune contrariété notable. Au contraire, l’intimité, le vrai chez-soi est de la chambre où la merveilleuse passe ses journées, fait sa correspondance et s’amuse de travaux mignons dont voici tout à coup, et bien à point, la mode revenue. Là c’est le coin des bibelots, l’endroit réservé aux meubles minuscules, aux chaises longues, aux jardinières remplies de fleurs, encore aux portraits de famille et aux reliques du vieux monde. Le luxe en peut être banni très bien, mais non la coquetterie gentille, le côté femme retrouvé dans une gracieuse façon de draper ses fenêtres, de disposer sur la cheminée mille objets
Femmes chez elles. 182G.
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pimpants et disparates, d’arranger en autel un bout de muraille où sont installées les miniatures des proches. Certaines ont sur leur commode un parc réservé, ce que la duchesse de Berry nommait son Petit Dunkerque , — un bazar célèbre de la rue Richelieu — où s’entassent, au caprice des journées, les babioles de prix, les cabinets d’ébène, les boites à bijoux, les rochers de corail, les croix de nacre, les coupes.
Pendule de Lebrun.
Et l’on a pour s’asseoir des sièges bas ; sous les pieds, un soyeux tapis fleuri de lis ; pour écrire, un secrétaire à pupitre avec l’attirail exquis acheté chez Maire ou chez Susse, les encriers de bronze doré, les plumes de corbeau, le pupitre d’acajou, les canifs, les grattoirs, les poinçons, tout le jeu des papiers sélect, grand poulet, petit poulet, petite mignonnette, et les cartes de visites en vignette gravée, où l’on écrit son nom à la main. Que de recherches le ton impose aux coquettes du grand monde! Deux d’entre les plus fêtées correspondent journellement l’une
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avec l’autre ; elles ont, pour envoyer leurs billets mignons, un petit coffret de tôle vernie fermant à clef que le jockey porte à domicile et rapporte avec la réponse. Puis, ce sont chez les tout à fait grandes, ayant part aux cadeaux du roi ou des princesses, un musée formé peu à peu de meubles de Sèvres, de pendules ornées de polychromies ou de grisailles. La duchesse d’Angoulême offre à Lune de ses dames pour accompagner une pendule de porcelaine sur laquelle Parent a peint l’empereur Charlemagne recevant la clepsydre du sultan Aroun. De plus modestes ont à tout le moins un objet semblable fabriqué d’albâtre et de bronze par l’illustre Gozzoli. Pour une d’elles, Odiot cisèle une pièce admirable d’après la description de la coupe de Socrate écrite par le poète Alphonse de Lamartine ; pour une autre, les artistes de Sèvres imaginent une jardinière soutenue par six balustres de lapis, avec socle de tôle imitant le marbre, et pourtour de camées représentant des enfants et des allégories. En aucun temps, d’ailleurs, les jardinières « à fleurs vivantes » ne furent une meilleure cause d’élégance. Si la mondaine ne va point jusqu’aux prodigalités du duc d’Orléans, dont les salons d’hiver ont parfois des jasmins grimpant aux murailles et des pêchers en fleur, ce sont partout, chez elle, des jacinthes, des primevères, des arbustes très verts, tenus en serre chaude, soignés comme des enfants, rarement abandonnés aux soins mercenaires. Madame a pour son arrosage une chantepleure empruntée à celle de Yalentine de Milan, et que Sèvres a spécialement fabriquée à son intention ; des « amours » de ciseaux pour la taille des feuilles, une bêche d’argent pour gratter la terre. Entre la femme de la société et l’autre, cette passion de parterres en chambre a ses nuances. L’une cultive amoureusement, parce que les littératures ont écrit qu’il était « moyen âge » d’adorer les fleurs sur pied ; les autres entassent les bouquets de Mme Prévost, fanés le soir, mais dont l’aspect est plus décoratif et le parfum plus pénétrant à l’heure des visites.
La chambre à coucher est le second et décisif moyen de savoir la véritable élégance d’une personne née. La mondaine de race place son luxe dans la perfection et la rigoureuse simplicité des objets
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meublants, sans rien qui trahisse ou une bizarrerie ou une sottise. Elle abandonne « aux demoiselles » les lits à la Neptune d’une conception
Salle de bains. Lithographie par Rumeau, peintre de Sèvres, 1822.
délirante, dont la couche figure une nef, dont le ciel est une hune, le support un mat, et les rideaux des voiles. Elle rejette aussi la couchette en corbeille, fleurie de bouquets d’étoffe, le lit en tombeau, ou latente guerrière. Sous l’empire, ces fautes! Elle qui sait vivre s’en tient à la
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naïveté. Du noyer et du bronze, une fine ciselure, une jolie nuance de bois, un dôme suspendu sans rien d’épisodique, laissant tomber deux rideaux de mousseline blanche ou rose. Quelques sièges absolument simples, une psyché de pareille essence que le lit, ou l’armoire à glace déjà trouvée (1827), un prie-Dieu, un écran brodé à la main, des escabeaux recouverts de tapisserie, une pendule sur la cheminée accostée de deux buires ou de vases sous globes ; peu d’autres histoires. De fort distinguées proscrivent même la tenture des murs, la draperie trop étoffée des fenêtres à cause des poussières malignes qui s’y vont cacher. Elles admettent volontiers le papier peint d’une teinte sobre et discrète, sans les éclats autrefois recherchés par la Mme Récamier du Consulat ou les princesses buonapartistes. Mme de Vienne a, par hasard, tendu sa chambre de haute lisse ; elle n’en est point louée. Ceci, en effet, s’excuse dans les hôtels anciens où l’on n’a rien voulu changer aux vieilleries, mais la plaisante idée que d’en reprendre l’usage ! Ce sont seulement les personnes d’un monde par malheur trop classé qui se risquent à ces extravagances. On a entendu parler et on rit d’un lit de cristal offert par le comte D..., à une improvisatrice fameuse. On connaît, par des indiscrétions d’hommes toujours vantards sur ce sujet, la chambre turque d’une écuyère, affranchie de marque, dont le lit est une ottomane, le chapelet un narghilé, et que Vigneron s’est amusé à crayonner dans une pose d’odalisque. D’honneur, ces indécences ne se voient que chez ces espèces ! Il en est à la Chaussée de vraiment très criantes, tant au logis de la belle Mme V. qu’en celui d’une étrangère couchant dans des draps de soie noire avec, sur sa tête, un palmier de tôle peint en vert !
Près de la chambre le cabinet de toilette a pareillement son code de bonne compagnie. Il peut être d’une richesse extrême, sauf à n’affirmer jamais ce je ne sais quoi de clinquant et de bouddhique dont raffolent les merveilleuses de la seconde classe. M. Decazes a offert en 1822 une galanterie à sa femme; c’est un trousseau complet de cabinet de toilette, les tentures de tulle brodé en plein, les percales festonnées ou bien ouvrées au plumetis, un rideau de Psyché enveloppant le miroir et
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relevé par des embrasses de soie claire. Tous les sièges sont couverts en batiste écrue sur bois d’érable ; il y a des dentelles aux rideaux, des malines aux pelottes. Rien n’est pour le trompe-l’œil ou l’emphase stupide, malgré qu’en détail chaque pièce compte pour le double des soieries ou des satins. EL quelle symphonie meilleure pour une blonde que ces blancheurs, nacrant les chairs, baignant les matinales toilettes, mettant au réveil une note gaie et forçant presque à la joie ! Un journaliste,
lequel travestit aisément les faits, parle à ce propos d’une actrice à qui l’on eût offert ces discrets chefs-d’œuvre; le ton exquis du présent suffirait à le contredire expressément, si nous n’avions d’ailleurs la preuve de son erreur. Une comédienne eut-elle apprécié ceci à sa valeur, quand nous les voyons toutes rechercher le paillon, le clinquant, et, pareilles toujours, ne s’amuser que de fadaises cossues? Il en est de ce gynécée comme de la salle de bain; l’extrême luxe y est à l’inverse de la grâce raffinée et du bon ton. Les piscines romaines aperçues dans les images, les thermes dorés, stuqués, aménagés en rotondes, avec mosaïques et lits antiques, ne sont guère de la société, mais plus sûre-
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ment du beau monde, convaincu de montrer sa délicatesse en accumulant jusqu’en cet endroit les oiseuses recherches d’un luxe païen. La femme de distinction a peut-être sa baignoire d’argent ou de cristal, un meuble d’une belle fraîcheur, un dallage de marbre ; ce serait pour elle folie grande que ce tepidarium où vraiment quelque honte vient « d’y faire chose aussi ordinaire que de se baigner un quart d'heure ».
Ce qui déjà sépare essentiellement la monarchie de l’Empire dans la décoration, c’est le plaisir du mélange, la passion du petit objet d’étagère, du joujou rare, du bibelot, nous dirions. Eux disent la curiosité, et on se « meurt d’aise » pour la moindre babiole. A la duchesse de Berry les femmes en doivent l’idée, elle que nous avons vue la mieux fournie de choses précieuses, entassant pour le bonheur de posséder; mais l’esprit social subit encore d’autres influences. On voit naître dans les hautes classes un mouvement d’opinion très puissant en faveur du passé, et les tendances spéculatives dont nous avons tant parlé rencontrent dans les objets anciens une expression tangible. « Dire que ce dé a chaussé le doigt de la dauphine Marie-Josèphe! » s’écrie une minaudière, fort joyeuse de trouver le dé trop large pour ses doigts eu fuseaux. La femme d’un colonel des gardes lit ses Heures dans un manuscrit aux armes de Diane de Poitiers. Et de quelle fureur salua-t-on le vandalisme d’un gros gentilhomme fermier, propriétaire des Rochers de Mme de Sévigné, lequel a refait toutes les chambres, rebadigeonné les moulures, et détruit dans le jardin la fameuse « allée de ma fille ! » En arrière de ces enthousiasmes ou de ces colères, il faut discerner une bonne part de snobismes et de conventions. Les élégants de la monarchie ne sont point tous des amateurs vrais; ils accueillent les curiosités parce qu’il est de genre d’en exposer chez soi et de s’y intéresser. C’est pour l’époque ce que nous voyons se reproduire encore, une passion de désœuvrés, toute factice, dont l’orientation moutonnière n’indique au fond rien de précis ni de durable. Ceux qui ont des cabinets ou des galeries comme Denon, le comte de Sommariva, le duc de Dalmatie, MM. Delessert, M. C raxvfurd, le chevalier de Bonnemaison, le baron de
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Massias, le baron de Jassaud ou M. Lapeyrière, 11e sont point de la coterie select où la haute curiosité apparaît en rivalité des fleurs ou de la toilette. Ils ont l’érudition, le feu sacré que les dames ignorent et même très souvent raillent dans le particulier. Aussi bien un fait
Jeune femme en prière dans son oratoire. Lithographie originale d'Achille Devcria.
spécial montre-t-il le côté mode de ces engouements, c’est combien un a le dédain des objets seulement surannés, des peintures Louis XVI, îles colifichets Pompadour. La famille d’Haussonville se défait d’une pure merveille, l’ancien logis de Pàris-Duverney, à Beauté près de Joinville, décoré au xvme siècle, pour acheter en place l’hôtel moderne de Cor-
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visart rue de Grenelle. Mais que d’un recoin de château on exhume un bahut gothique, ou des tapisseries mangées aux vers, ou des tableautins médiocres d’un temps lointain, on leur fait honneur et fête. Tout le succès de la galerie de Crawfurd l’Américain vient de son luxe d’antiquailles, et encore eussent-elles été plus célébrées si leur propriétaire fût mort plus tard ; elles perdirent d’être dispersées en 1819, au début de la passion romantique. On allait chez lui revivre en la compagnie des contemporains de Bossuet, en remontant de là jusqu’à Louis XI, « le vilain homme de roi ». Crawfurd a la duchesse d’Orléans en Ilébé par Nattier (aujourd’hui à Chantilly), le Descartes de Franz Hais, le Charles IX de Clouet, et le Louis XI de Fouquet attribué par lui à Léonard de Vinci, sans plus de réflexion. Mme de Rémusat a vu ces chefs-d’œuvre sous l’Empire; elle en a gardé l’impression inoubliable d’avoir parcouru en deux heures trois siècles entiers. La restauration venue, Crawfurd a plus de visiteurs de marque, plus d’admirateurs enthousiastes, mais aussi plus de jaloux. Quant à Lapeyrière, receveur général de la Seine, il possède la pendule authentique — juge-t-il — de Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, la pendule à jeu de flûte de Marie-Antoinette, la commode de Mme de Pompadour, sans compter plusieurs toiles de maîtres dont la Madone du Corrège, YOlivarès de Velasquez, six paysages ensoleillés de Claude Lorrain, un pâturage de Paul Potter, et ce morceau capital, la Sainte Famille de Rubens, sortant de la galerie impériale de Vienne.
Chez le duc de Dalmatie, oû l’hôtel est un petit palais très parfait pour le détail, l’école espagnole apparaît dans sa splendeur magnifique. A l'hotel de Sommariva ce sont les vieux Italiens qui priment, ou les modernes, David, Gérard, Canova. Denon détient les bizarreries égyptiennes, et en fait honneur avec la jolie impertinence des vieux seigneurs du bon temps. Mais en regard de ces collectionneurs notés, les modestes ont à peine la perspective innocente des hasards heureux ou des découvertes inattendues. Beaucoup de jeunes gens ont une manière galante de faire leur cour en bon lieu, c’est d’aller à l’exploration des brocanteurs chez qui la Révolution a éparpillé les anciens trésors; ils quêtent
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des journées pour un sourire ou un merci de récompense qu’on leur donnera le soir. En vérité ce monde a déjà ses spécialistes en bibelots, tout comme nous autres. Il y a les amoureux de tessons, ceux que les objets fêlés passionnent de préférence; mais on y rencontre aussi la mignonne dont l’album est illustré par des maîtres, celle qui ne se soucie que de miniatures, celle qui recherche les livres à couverture armoriée, celle qui a la folie de l’argent ciselé ou des ivoires. Avec la leçon d’armes le matin, le bain à la russe ou l’équitation, la curiosité est une expression aristocratique, elle souligne de fort nobles senliments, toujours la piété filiale envers les ancêtres. Avisez-vous bien que cela n’est qu’affaire de toilette intérieure, besoin d’ostentation pittoresque en un salon. Quand le beau monde, longtemps rebelle à ce sport nouveau, s’y viendra jeter à son tour, la Révolution de 1830 passera sur la société française, et la finance aura beau jeu de prendre le pas gardé par elle depuis lors.
La maison de tenue recherchée est ouverte jour et nuit ; l’hospitalité française y est revenue avec ses profusions et ses gâteries. Dans l’hôtel la salle à manger a l’importance capitale de celle d’autrefois, encore que la politesse ait imposé aux appétits une réserve du meilleur ton. C’est chez M. de Choiseul une pièce grande assez sévère, meublée tout juste des objets utiles, la table de noyer, les chaises en lyre, les deux buffets dressoirs dont l’un renferme les cristaux et l’autre l’argenterie. Lorsque la table est servie une des quatre portes s’ouvre pour les convives, une autre conduit au salon de compagnie, une troisième sort aux valets apportant les plats, la quatrième aux valets faisant la desserte. Aussitôt assis les invités ont en arrière d’eux une chaîne de domestiques en grande livrée avec le boulon aux armes, lesquels se passent les mets de main en main comme des seaux d'incendie. A droite et à gauche
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un panetier et un échanson surveillent, chacun pour son office spécial.
Peu de règles absolues en ces matières ; c’est la diversité partout, des habitudes gardées de l’étranger pour quelques-uns. Les merveilleux de genre moyen déjeunent et dînent volontiers à l’anglaise, le maître de maison découpant les viandes ; les officiels, à la française, tous les plats servis ensemble ; les plus délicats ou les pressés, à la russe, abandonnant au maître d’hôtel le soin de tout préparer à l’office. Une minorité garde l’usage de la vaisselle plate, des surtouts, des girandoles ; les modernes ont le Sèvres peint, le service de porcelaine « instructif », chaque motif de décoration cadrant aux mets. Tous ont le linge de coton damassé, brodé de chiffres, les cuillers ou les fourchettes gravées aux armes, et les cristaux dits à pattes. Jamais, même pour le plus intime entre soi, un homme bien élevé ne déjeune à l’allemande, sur le bois de la table sans nappe. Entre le repas du matin et celui du soir la différence est seulement dans la qualité de la lingerie, qui est de fil pour le déjeuner et de coton historié pour le dîner ou le souper. Au faubourg Saint-Germain la livrée aussi varie ; pour le matin les gens sont en noir et en culottes foncées ; pour le soir en habit galonné, avec la perruque, la culotte de peluche et les gants de liloselle. A l’un ou à l’autre repas le sommelier annonce et sert lui-même les vins. S’il s’agit d’un cru rare, le maître de maison envoie nommément à chaque convive le porteur du nectar.
Son Altesse Sérénissime le prince de Bénévent est fort arrêté à ces usages ; il a une sacerdotale et hiérarchique façon de nuancer ses offres. Monsieur le duc, aurai-je l’honneur?... Monsieur le marquis, voulez-vous bien permettre?... Mon cher comte, vous enverrai -je ?... Baron, vous plaît-il?... Eh! là-bas, Montrond!... Et vous, Jaubonne!... A ceux du bout extrême, un signe de tête ou un geste de la fourchette ou du couteau. D’ailleurs l’ancien évêque rompait assez volontiers avec les idées reçues ; il se réservait de découper certains plats, et à chaque morceau il renouvelait ses interpellations en gamme descendante. Tarde venientlbas ossa, murmura un soir le pauvre Denon mis en face d’une carcasse
Une dame de l’aristocratie à table. (La princesse de Vaudémont?) D’après le « Don genre »
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de faisan, et qui n’avait eu en manière d’avis qu’un mouvement impertinent de la fourchette.
Une mode gracieuse consiste en ceci : lorsqu’on passe à table, les dames s’assoient où bon leur paraît, et elles appellent auprès d’elles la personne choisie pour être leur voisin de soirée. I)e là une intimité plus charmante, des conversations autrement animées, et moins de guinderie et de banalité. Puis on imagine, encore en l’honneur des femmes, et pour leur éviter les surprises, de petites planchettes d’acajou où l'on enferme le menu; les cartes vilaines de nos restaurants à prix lixe ont cette origine aristocratique et lointaine. On en eut autant de plaisir que du petit lavabo, installé en une pièce à part, lequel évitait les affreux et malséants lave-mains à table.
La cuisine a pris tout à coup une importance quantitative un peu perdue dans l’aristocratie napoléonienne. En même temps que les émigrés du vieux rite, on a vu se réinstaller des pratiques tombées, la manne copieuse jadis offerte par l’amphitryon à ses hôtes, avec, dans le nombre des gourmandises ordinaires et courantes, un exquis chef-d’œuvre, annoncé d’avance, quelque fameuse recette conservée dans la maison et dont on se fait l’honneur d’un quartier de noblesse en plus des autres. Talleyrand tient de Cambacérès, un des rares hommes de l’Empire qui aient eu le temps d’être gourmets ; il a choisi sous les divers régimes de son obéissance le meilleur de la chère raffinée, et s’en est composé un trésor d’archives où l’on a loisir de prendre au mieux de l’occasion telle ou telle friandise réputée. Mais au faubourg, ce sont moins ces inventions subtiles dont on a souci, que non pas du retour aux anciennes profusions, quand, à l'exemple de la table royale, les hauts dignitaires avaient toujours un festin prêt, et la faculté de recevoir à l’improviste un prince en voyage. 11 sortit de là une obligation d’économie; on n’eut chez soi que le cuisinier ordinaire, et l’on traita au dehors avec les grands fournisseurs de comestibles pour les repas sortant des règles habituelles. Alors on veut ignorer le détail ; on indique à son maître d'hôtel le nombre des invités, et lui transmet le chiffre à l’entrepreneur. J’ai sous les yeux le cahier d’un de ces ambulants — probablement Poteau
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el j'y trouve les menus imaginés par lui pour les dîners de l’aristocratie. 11 donna le 7 février 1823 un dîner de 15 couverts chez Mme la duchesse de Montmorency ; le détail a sa coquetterie :
Vermicelle au consommé de volaille.
Potage au consommé de racines.
li E L E V É
Le bœuf garni de croquettes de pommes de terre.
Perdreaux à la Périgueux.
Suprême de volaille.
Filets de sole en papillotes.
Œufs à l'oseille.
Côtelettes de mouton , garnies de riz plat.
Pâté rond à la Bellevue.
Vives à la Peluche.
Petits pâtés aux laitances.
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Oies à la peau de goret.
Merlans.
SALADE E N T REME T S
Asperges aux petits pois.
Artichauts à la Barigoule.
Haricots verts à l'anglaise.
Une Tivoli au café.
Œufs au jus maigre.
Epinards en croûtons.
Petits diablotins.
Pâtisserie.
Et l’on soupçonne à peine la part décorative et esthétique apportée par l’artiste dans l’ordonnance de ces gâteries. Les salades représentent des croix de Saint-Louis, des oiseaux tenant une fleur à leur bec, ou un autel antique sur lequel brûle un cœur ; tout ce que les fabricants de tableaux en cheveux savent peindre à l’usage des familles éplorées.
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Mais où la préoccupation sculpturale s’affirme, c’est dans la confection des pâtisseries, de ces plats montés construits de nougats ou de biscuits, où l’on voit tour à tour la ruine gothique , le moulin d'amour , l’ abbaye ruinée , Y ermitage sur un rocher, ou Y église de campagne . « Ah ! il faut être « très fort, écrit modestement le brave homme, pour bâtir de I elles :< œuvres ! Trop de colle dessèle (sic) l’artisan à petits moyens, peu jaloux « de ses travaux. » Lui, le maître, dédaigne la supercherie ; comme il sait son art au-dessus des politiques mesquines et des coteries sottes, il a l’éclectisme des gens sûrs
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d’eux-mêmes, et des indispensables. Aujourd’hui au faubourg, chez les émigrés, demain â la Chaussée-d’Antin, ou dans une loge maçonnique, il est bien réellement l’émule de Carême, jadis faisant des napoléons en sucre, pour l’instant représentant Louis XVIII rendu au trône de ses aïeux, sur une colonne de saindoux.
Le service à la française, plus volontiers conservé dans
les maisons de bonne tenue, a ramené une mode très gaie de cloches métalliques destinées â couvrir les plats et â les maintenir chauds. Odiot produit en ce genre des orfèvreries tout à fait charmantes ; sur les couvercles, des figures d’animaux ont été ciselées : un renard qui s’apprête à croquer une poule, un milan ou une buse dépeçant un lièvre, suivant qu’on sert une volaille ou un gibier. Les plats de poisson sont recouverts d’un brochet ou d’une carpe; les écrevisses, d’un coquet buisson formé de carapaces et de pinces entrelacées. La figure est ce qui se fait de mieux pour la vaisselle plate ou les objets d’argent. Les fontaines à thé oui des statuettes d’Hébé, des Hercules ou dés Bacchus. Cahier, orfèvre du
Plat monté. Gravé par Normand.
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roi, fabrique en 1823, un pot à oille dont le couvercle a pour poignée un groupe représentant un sacrifice à Gérés, et plus tard, sur les dessins de Laffitte, une fontaine où les personnifications allégoriques tiennent
la place principale. En toutes ces choses, nous sortons à peine de ! Empire, des sujets néo-grecs traités par Percier ou Normand; le gothique ne viendra que bien plus tard.
Que valent vingt-quatre couverts d’argent fournis par Lesage à Mme de Montmorency? 670 francs d’argent, 96 francs pour la gravure, 36 francs pour le contrôle, en tout 802 francs. Grangeret tient la cou-
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tellerie fine, à manche d’ivoire, à viroles d’argent, même les pinces à asperges nouvellement imaginées (1820). Mme Désormant, la cristallerie riche, et chez elle le duc d’Orléans a acheté ce jeu fameux de verres dont les pattes sont de hronze et le glohe de cristal gravé. Philidor vend les flint-glass « approuvés par l’Institut de France » ! Le beau linge de table, celui qu’on festonne à la main, qu’on ouvre de chiffres, et qui se fait d’un coton léger ou d’un fd très fin, s’achète chez Oudot, rue Saint-Jacques. Tous les colifichets d’un couvert galant, les inutilités nécessaires sortent de chez Davril, breveté fournisseur de la duchesse de Berry; les liqueurs sont de Pommerel, les petits fours de Tressin. Quant aux vins, on 'ne les achète point, ils doivent être en cave de toute éternité; on en a d’avant la Révolution, échappés aux sansculoltides, — voilà qui n’est guère croyable ! — et sortis de tous les crus fameux dans le monde : Bourgogne, Champagne, Bordeaux, Anjou, servis chichement dans des verres assez étroits, parce qu’il n’est plus de ton de boire beaucoup, mais seulement en s’écoutant, à petites gorgées, comme les gens du grand monde font tout, sauf peut-être ce qu’il serait malséant de dire...