ÉTRENNES A TERPSICHORE ET A T H A LIE
Combien sont clairsemées les occasions de rire! La cour ne s’y prête guère, les princesses les prohibent; seule la duchesse de Berry marche avec les jeunes, mais dans un cercle plutôt étroit dont à peine les échos percent au dehors. Lorsqu’on s’amuse sous le roi Louis XVIII, c’est toujours avec cette mine empruntée de collégiens guettant aux portes pour éviter les regards du maître. Dans la maison de rite sélect, les réceptions commencent entre dix et onze heures; on y apparaît après un passage rapide à l’Opéra ou le jeu aux Tuileries. Les femmes s’asseoient en rond autour de la maîtresse de maison, les hommes sont debout dans les embrasures; à minuit on prend le thé à l'anglaise et on se sépare tôt après. Chez les moins sévères, la jeunesse a les jeux innocents, les charades, les tableaux vivants, ou la Faculté dont la faveur fut grande de 1818 à 1825. Une dame y est censée malade, les cavaliers présents figurent les médecins de la Faculté ; chacun donne un remède et la malade prétendue doit deviner l’auteur de l'une des ordonnances. Lorsqu’elle n’y réussit pas, il lui reste à suivre les prescriptions : ou un baisement de mains, ou un verre d’orangeade, ou la lecture d’une page de Molière. Quelqu’un ordonna un jour le silence absolu à Mme d’Albuféra qui ne s’y put contraindre et paya le gag’e. Les scènes animées ont aussi leur succès; le journal le Bon Genre nous en a conservé les principaux types; ce sont de très jolies personnes groupées en corbeilles de fleurs, leur coiffure arrangée en vases merveilleux; d’autres figurent une scène de Paul et Virginie ou le plus galant épisode du Solitaire. Mme d’Albuféra adore ces poses instantanées, où elle a loisir de montrer « ses yeux noirs, ses trente-quatre ans et son petit pied ». De même aussi Mme de Civrac, plus éclectique dans le choix des hôtes et qui ouvre ses portes à toutes les gaîtés, artistes, chanteurs, élèves de l’Ecole polytechnique; et Mme de Beaunay, qui rêve une Académie de femmes en rivalité de l’autre.
Les grands bals du high-life auront leur plein, après la naissance du duc de Bordeaux; le mot d’ordre est d’être joyeux, et de faire revivre par tous moyens la pimpante cour de Versailles. « Vous vous rappelez, disait le comte il Artois, ces courtisans qui avaient eepen-
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dant l’air de prendre du plaisir où ils étaient. » Le début de la nouvelle manière provoqua une émulation chez les fonctionnaires de tous grades, forcés par métier à lancer le mouvement. M. de Chabrol, préfet de la Seine, fit alterner les concerts et les bals à l’Hotel de Ville; la première réception eut lieu à l’occasion du baptême royal, et jamais le luxe n’avait connu de semblables expressions encore. C’était pour la toilette des femmes à croire que tous les oiseaux du monde avaient été dépouillés de leurs plumes, et que les plantes les plus inconnues avaient servi de modèles aux brodeurs. La duchesse d’Angoulême et la duchesse de Berry sont, au bal du 2 mai 1821, dans une parure semblable en drap d’argent semée d’épis de diamants, avec pour diadème des jasmins, des marguerites et des pierres précieuses. Plus tard, en décembre 1823, le préfet de la Seine enchérit sur ces splendeurs. On a construit sur la cour intérieure du palais municipal une salle provisoire, de plain pied avec les salons du premier étage, et sur les jardins, touchant à Saint-Gervais, un hall immense réservé au bal. Cette pièce est formée d’une voûte à compartiments dont la décoration a été commandée aux meilleurs peintres du royaume. Les draperies y sont de franges d’or et d’argent entremêlées. Au centre une glace énorme fait face à l’estrade d’où la famille royale verra les quadrilles, ensuite du banquet. Les billets d’invitation sont de deux sortes : ceux de six heures donnent accès au dîner du roi et faculté de passer devant la table; ceux de neuf heures sont seulement pour le bal. Douze dames de la haute bourgeoisie ont été désignées pour faire les honneurs du banquet aux princesses et au roi. Toutes ont lTiniforme de cour, le manteau, les barbes, des robes lamées d’argent, différentes seulement dans le dessin des broderies. Les hommes sont en habit babillé et en uniforme.
A leur arrivée, les neuf mille invités de la ville de Paris ont cet émerveillement : toute la façade du palais est éclairée de lampions en guirlandes, et le seuil une fois franchi, on se trouve dans une tente très riche tendue de velours bleu fleurdelisé, laquelle sert d’antichambre. Quatre mille voitures se pressent sur la place du Parvis, et
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attendent leur tour... longtemps. A l’intérieur, dans la salle du Trône, un intermède par Boïeldieu et Chazet doit être exécuté par quatre cents musiciens, entre le banquet et l’heure des danses. Vers minuit, on commença à souper, par mille personnes à la fois, ce (pii permit au bal de se continuer sans interruption jusqu’au matin.
On s’amuse assez peu dans ces cohues mélangées, où les femmes de distinction jettent un pied dédaigneux, et risquent une apparition obligée. Rarement consentent-elles à prendre part aux contredanses, sauf à l’instant où la famille royale s’assied sur l’estrade. On préfère les soirées moins ouvertes du maréchal Soult, en un frais et coquet décor d’intérieur, avec, pour le bouquet de la réception, quelque cotillon joyeux conduit gaillardement et dansé en rondes par un essaim de femmes et de jeunes tilles. Nulle part au monde on ne goûta plus de liberté que chez ce Hollandais magnifique, M. H“* conseillé par Mme Just de Noailles, lequel lança certain soir de 1817 ses hôtes enchantés à travers les féeries d’un
. . Bal Roy en 1829.
conte bleu, dans les fleurs, les cachemires indous drapant les murs, parmi les illuminations discrètes. Sur la cour, on a tendu je ne saurais expliquer quel pavillon militaire, où les candélabres de bronze antique tamisent leur lumière à travers un rideau d’orangers en fleur. Une galerie de stuc ruisselle de lustres, de girandoles et (l’appliques, et d’un bout à l’autre, semble un gigantesque miroir où chaque clarté pique comme des éclats de pierreries. Qu’on prenne un escalier, c’est un parterre de printemps, mais un printemps des tropiques; qu’on s’arrête en des salons, on est dans une serre chargée de pénétrantes senteurs. Et le souper est servi aux dames sur de hautes tables, elles assises sur des poufs bas qui permettent de juger la somptuosité des services et la qualité des friandises, les raisins frais, les pêches, les asperges, les ananas, en
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février! Cinquante valets en livrée bleu argent font la haie, de la rue aux antichambres, et plus de soixante autres sont occupés aux tables et aux services divers.
A l'hôtel du ministère des finances, rue de Rivoli, M. le comte Roy a tout ainsi ses soirées choisies et fort courues dont ses fdles, Mmes de Talhouet et de La Rihoisière, font les honneurs. Le 25 janvier 1829, on a lancé 2.000 invitations, et l’on a réservé deux entrées aux voitures, Lune par la rue de Rivoli, l’autre par la rue de Castiglione. Dans le premier salon, la marquise de Talhouet reçoit les arrivants ; elle porte une robe de satin bleu, avec jockeys brodés de franges d’argent. Après l’avoir saluée, les invités pénètrent dans le grand salon à colonnes, tendu rouge et or où l’orchestre de Baudoin inaugure les fameuses danses cavalières imitant la marche d’une diligence, un des musiciens secouant des grelots et faisant claquer un fouet.
Au fait, que sont les danses? Juste la contre-partie des cabrioles forcenées de l’Empire. On dit à présent une sauterie , par antiphrase, car en vérité on ne saute plus guère. Après 1820, le ton n’est plus de cavalcader ni de battre des entrechats impertinents. 11 faut entendre le vieux maître de l’impératrice Joséphine déplorer cette retenue. Les dames de la Restauration se regardent passer , minaudent, infléchissent la tête, écartent les coudes, soulèvent un tantinet leur jupe très courte, et considèrent le bout de leurs mignons pieds. C’est chose rare que de savoir mettre de la grâce et du brio en ces allures ; l’honneur en revient aux femmes mariées dont l’audace est plus assurée, et la volonté plus écrite. Ceci est d’ailleurs essentiellement variable, et d’une saison à l’autre la mode s’en transforme et se nuance. Voyez les inconséquences du monde ! Quand mesdames les coquettes affectaient sous l’Empire de ne point marcher, de vivre sur leur chaise longue, et d’y languir le jour, elles avaient, le soir venu, le plus étrange besoin de sautiller, de trottiner ; leurs pieds paresseux volaient à la moindre alerte. Au contraire, sous la Restauration, elles n’ont plus peur des exercices violents, elles font des armes, nagent, montent à cheval du matin au soir, et si vous les retrouvez au bal, les voici guindées, glissant à peine,