CHAPITRE XII
LES SOIRÉES AU SPECTACLE
C’est pour ce inonde croyant, facile à enthousiasmer, le délassement par essence que le spectacle; même aux yeux des gens de bonne compagnie, rien ne saurait remplacer les instants passés à l’Opéra ou aux Français, dans l’extase de sentiments nobles ou l'alanguissement d'une musique enivrante. Tout de suite, le théâtre avait été l’attraction, l’endroit choisi pour se compter, et dans les spectacles encombrés de Russes ou d’Allemands, on avait mis son amour-propre à venir applaudir Y Œdipe à Colonne , intentionnellement représenté en l'honneur du roi Louis XVIII et de la duchesse d’Angoulême. Faute de meilleures façons de se récréer, la société française avait pris goût à ces sorties ; elle les avait réglées et installées sur le pied d’élégance qu’elle apportait en ses plaisirs. Une ou deux fois la semaine, aux jours , une dame avait sa loge retenue à l'Opéra de la place Valois, et, qu’elle dînât chez elle ou au dehors, elle manquait rarement d’y faire l’apparition obligée. L’essentiel n’était pas d’y demeurer, mais seulement d’y avoir été remarquée, et d’avoir reçu dans le petit salon bleu des loges les cavaliers de son intimité proche, les gens admis au haise-main ordinaire.
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Malgré tout, on eût réputé fort méchante manière de vivre de presser la table ces soirs-là; on en eût reçu le renom de bourgeoise, la pire injure. Le dîner servi à G heures et demie ou 7 heures se poursuivait jusqu’à 8 heures, après quoi on se retirait pour un temps égal dans son cabinet où le coiffeur et l’habilleuse attendaient les caprices. La toilette choisie était celle de soirée ordinaire, sans le manteau de cour ni les barbes , sauf que la représentation fût en présence du roi ; on avait, suivant la mode, la parure claire ou foncée, décolletée au plus bas; sur la tête, Y esprit de plumes, le turban, ou la toque romantique. Sur les épaules, et pour le passage de la voiture au théâtre, une pelisse fourrée de petit-gris ou de martre, un cachemire simplement jeté, même, dans les chaleurs, un flot de dentelles ou de gaze. Les hommes ont l’habit habillé à la française, le frac noir, les culottes courtes, le claque, le jabot, les décorations. Vers 9 heures, la voiture est avancée. C’est, le plus souvent, un coupé de ville à deux chevaux, les gens en grande livrée, l’intérieur du carrosse fourni des menus objets nécessaires apportés par la camériste, le bouquet, le face-à-main, la boîte à pastilles. Puis, en hâte, l’habilleuse a gagné la loge où elle attendra l’arrivée pour un dernier coup d’œil à la toilette, et la mise en ordre du salon d’avant-loge.
A la porte du théâtre où le carrosse aborde en décrivant un demicercle très élégant, un des valets de pied s’élance du marchepied, et aide son maître à descendre. Alors celui-ci offre la main à sa femme, et tous deux, suivis du laquais portant les menus objets, pénètrent sous le vestibule. Au contrôle les abonnés jettent leur nom, passent, gagnent l’escalier un peu naïf et tortueux et, au bout d’un couloir assez mal éclairé de quinquets à réflecteurs, ils arrivent à leur loge. L’ouvreuse est, là, très pimpante dans sa tenue d’uniforme, son fourreau puce, son tablier de soie noire, son provocant bonnet de linon blanc ; elle prend à sa ceinture le passe-partout lié à une ganse, et, la porte une fois ouverte s’efface respectueusement. Alors c’est, avant d’aller s’asseoir au balcon, un dernier regard jeté à la glace, la remise en place des colliers ou des bracelets, tous les préparatifs d’une actrice préparant son entrée. Puis l’ha-
ira de la place Valois. Mort du duc de Berry. D’après le tableau de Fragonarc
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bilieuse soulève la draperie isolant le salon de la salle; la dame s’avance royalement, apparaît tout à coup à la lumière, vous diriez fort peu intéressée, mais ayant d’un coup d’œil circulaire aperçu tout le monde, les personnes qu’elle nomme à son mari en s’asseyant, tandis que lui glisse le fauteuil au plus près de l’accoudoir. Une délicatesse commande de conserver sa pelisse ; une fois assise, la merveilleuse la laisse choir sur le dossier du fauteuil, avec un gracieux geste des épaules.
Moins de bruit et d’ostentation parvenue que sous l’empire de la part de certaines jolies femmes un peu trop récemment titrées, ni l’envie de troubler le chant; car l’acte est toujours commencé, on attendrait plutôt dans l’avant-loge qu’il commençât. Seulement le ton n’est plus de ces attitudes empruntées au répertoire, de ces poses enseignées par un professeur de maintien, toutes languissantes ou contournées, niaises vraiment. Une personne comme il faut est à l’Opéra comme en un salon, un peu guindée, presque sévère, jouant le sérieux et l’intérêt, et applaudissant aux bons endroits, discrètement, du bout de son éventail touchant l’extrémité de ses doigts. C’est aussi marquer le ton mondain que de faire à la ronde des loges voisines un salut mignon moitié de la tête et moitié des mains, mais ceci à l’Opéra ou aux Bouffes exclusivement, aux Français moins ; partout ailleurs on est en contrebande de bon genre, il est de tact affiné de ne s’y point reconnaître.
Pendant les entractes à l’Opéra, les visiteurs assiègent le salon d’une femme ; la promenade au foyer n’est point comptée dans la véritable élégance, c’est un prétexte de louer ceci ou cela, de consacrer une réputation artistique, de noter un gros caquet du jour. Pour la plupart, les boudoirs de loges sont, à l’Opéra ou aux Bouffes, d’un uniforme seyant, tendus par le titulaire de soie verte, cramoisie ou bleue. Au plafond, une draperie en soleil, avec, au milieu, un large bouton d’étoffe maintenant les plis. Les glaces sont cachées dans le capiton et ne laissent rien apercevoir de la bordure ; chacune est flanquée de deux appliques en bronze doré éclairées de six bougies. Sous les pieds, une peau d’ours blanc, et çà et là, suivant les goûts, un divan, des chaises basses, un tout petit guéridon à tiroirs remplis de friandises sucrées. Ainsi, pour les
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loges à l’année, on a son chez-soi, même en une salle banale, ouverte à tous, et l’on n’est séparé du commun que par une portière très mince.
Pour la sortie, le valet de pied attend à la porte ; madame remet sa pelisse dans la salle même, en la relevant simplement du fauteuil sur lequel elle est tombée. On s’emmitoufle frileusement, on descend au milieu de la foule pressée jusqu’au vestibule. Là est l’endroit où les femmes ont loisir de mieux voir les parures, car on se touche, on avance à peine, souvent même on est contrainte d’attendre sa voiture un bon quart d’heure. Ce fut, entre autres causes, une bonne raison invoquée par les coquettes pour quitter la salle avant la fin du spectacle. A l’Opéra de la place Louvois, le dégagement mesquin, les colonnades resserrées forcent à une station stupide et fort malsaine. Malheureusement on ne sut mieux imaginer, quand on reconstruisit la salle neuve de la rue Le Peletier. Lasses de piétiner sur place un soir de décembre 1823, les dames eurent cette idée : elles allèrent s’asseoir sur les marches du grand escalier, en amphithéâtre, offrant aux gens d’en bas comme une apothéose de féerie. On s’amusa follement, et, plus que les autres, une maréchale égrenait un fou rire pour se voir en cette posture au-dessous des banquières et des petites maîtresses enchantées de la circonstance. A chaque voiture avancée, les partants étaient salués d’applaudissements nourris et bruyants, au grand désespoir des contrôleurs, lesquels doutaient si ces rires ne cachaient point une prochaine colère.
Après l’assassinat du duc de Berry, la salle Louvois avait été condamnée par la société royaliste. On y lit quelque temps un pèlerinage au cabinet directorial, petite pièce carrée où le prince avait agonisé sur des matelas empruntés aux accessoires de la scène, et dont on se servait pour amortir la chute des acteurs dans certaines figurations. Rien n’avait été changé depuis. Là-bas, contre les murs du fond, les bustes de Piccini et de Gluck encore accostés d’affiches du répertoire; une cheminée basse, et sur la cheminée une statuette d’Henri IV. Au plafond un réflecteur servant à protéger les plâtres contre la lumière d’un quinquet ôté pour faire place; un cordon de sonnette relevé, et
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droit au-dessous, sur deux tréteaux, le lit fabriqué à la hâte. Sincèrerement rien n’était plus terrifiant que cette fin de drame shakespearien, en ce lieu banal ; l'ironie en avait bouleversé la société et marqué à tout jamais la maison d’une malédiction. « A moins de cinq ans, disait une libérale, ces gens expiaient rudement la faute d’avoir assisté là à une représentation de Psyché , habillés de blanc, couronnés de roses, mêlés aux alliés, leur faisant fête, et acclamant le roi de Prusse. Les belles dames seront désormais assez empêchées de revenir de bon cœur en la même salle ! » Elles n’y revinrent pas, mais l’opéra n’en mourut point pour autant. Dès le printemps de 1820 on projetait sa reconstruction en huit ou dix places différentes ; au faubourg Poissonnière, sur la place du Carrousel, au palais de la Bourse, au marché des Jacobins, sur l’emplacement actuel de l’Ecole des Beaux- Arts, ici surtout à cause des dégagements commodes pour les voitures.
Malgré tant de beaux projets on s’arrêta à un autre, le moins prôné, celui qui réservait à la grande scène lyrique un lot de terrains dans la rue Le Peletier, au beau milieu de bâtisses serrées, sans facilité d’accès et sans place non plus pour les stationnements. Dans son livre intitulé : Voyage d'un jeune Grec à Paris , Mazier du Heaume raille la dépense de l’Opéra provisoire. Vous le penseriez devin, et prévoyant Garnier à cinquante ans d’avance. Il dit : « Pour un théâtre durable, « il faudra une grande place susceptible de tous les dégagements pos- « sibles. D’élégants portiques ornés de colonnes devront en entourer « le vaste perron. Ces perrons seront disposés de manière que les voi- « tures puissent, sans embarras, entrer sous les voûtes spacieuses, « circuler, et sortir après avoir déposé à l’abri des injures du temps « les personnes qu’elles auront conduites à ce spectacle. Au dedans les « profondeurs de la scène faciliteront les moyens d’y appliquer les '< nouvelles découvertes de 1 optique et d’y créer des panoramas plus « parfaits. » N’est-ce pas que voilà de curieuses prophéties? Hélas! au temps de la salle Le Peletier, il y a tout juste soixante-treize ans, ces données grandioses n’étaient point viables. Il manquait aux architectes le baron Haussmann et les rages embellissantes du second em-
pire. L’idée d’abattre un quartier pour y substituer un spectacle eût alors paru la folie intense. Aussi bien fallait-il que les travaux du nouvel Opéra durassent peu, car la mémoire des morts s’efface, et l’on avait souci de ne point évoquer Louvel éternellement. Alors les fondations en avaient été jetées brusquement, le gros œuvre avait été conduit très vite dans chacune de ses parties. Le plan général était ceci : un péristyle régnant sur la longueur de la façade, un foyer au-dessus, les corridors vastes, les escaliers larges. Le foyer de la danse et du chant particulièrement soigné, avec un plancher élastique aboutissant à une glace énorme. Quant à la salle — un écrin — on l’avait décorée en or et en blanc jusqu’à la hauteur des deuxièmes loges, en bleu et or au-dessus. Les loges fort riches étaient éclairées de candélabres, uniformément drapées sur le devant, et, pour les salons, abandonnées au caprice des titulaires à l’année. Au plafond pendait un lustre splendide, copié sur celui de l’Opéra de Londres, destiné à recevoir dans cent huit becs à tulipe le gaz hydrogène, et provisoirement muni de quinquets à globes dépolis. Extérieurement, une façade un peu écrasée et mesquine, inspirée d’un couvent de Yicence bâti par Palladio.
L’inauguration, fixée au 16 août 1821, eut lieu en un bon instant de repos, après les deuils de cour et les fêtes pour la naissance du duc de Bordeaux. On était à la joie en cette année, la plus heureuse du régime. La saison d’automne s’annonçait splendide, peut-être un peu chaude, mais en ces temps le monde quittait Paris ou plus tôt ou plus tard. Le soir venu, la façade apparut illuminée ; le boulevard des Italiens regorgeant de curieux, laissait à peine un étroit passage aux carrosses de gala. Entre les' rues du Helder et Le Peletier, la police formée de gardes à cheval et d’agents à pied refoulait la cohue, et n’admettait à la hauteur de la rue Le Peletier que les personnes munies de cartes blanches. Au dedans de la salle, ce fut dès l’abord un ravissement. Les dorures neuves, les peintures claires, le fond assombri des loges faisaient éclater davantage les diamants des femmes. Dans f avant-scène de gauche, le roi et la famille royale, avaient pris place, la duchesse d’Angoulême el la duchesse de Berry, entourant
HèlioS. Dujardin lmp, Eudes et Chassepot
Inauguration de la Salle Lepelleüer le 16 Avril 1821 Sur la Scène im acte des Bayadères par de Joqy et Catel D'après 1 '"original de la Bibliothèque de l'Opéra
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le vieux Louis XVIII, comme on le voit dans le tableau ci-joint, que nous devons à l’obligeance de M. Nuitter.
Déjà beaucoup de critiques se formulent, en ce premier soir. Les uns y trouvent un aveuglement ; les autres estiment l’acoustique défectueuse. La voix de Mme Branchu s’est perdue dans le vaisseau immense, comme un tuit-tuit de mésange. En ce qui concerne les décors de Ciceri ou de Debret, tout est pour le mieux, c’est la perfection même, aucune note ne discorde ; l’orchestre aussi semble toucher à l’art parfait. Quoi qu’il en puisse être, c’est bien l’attraction parisienne du moment; à peine ouverte, la salle est entièrement louée d’avance jusqu’à la douzième représentation. Et ce ne sont point les pièces qui tentent, on les proclame d’une faiblesse rare; les Bayadère s surtout, répétées en présence des hauts fonctionnaires de la cour, jouées sans un accroc, eussent fait sourire un enfant.
La belle chambrée lyrique, l’inauguration d’art vrai, abstraction faite du cadre et des décors, fut, à quelques années de là, le 3 août 1829, la première de Guillaume Tell. C’avait été au point de vue du luxe un soir médiocre ; en raison de la température, les femmes étaient venues en cheveux, la plus grande part ayant sur le front la fameuse chevalière si souvent retrouvée depuis, ou des chapelets de perles. Plusieurs avaient franchement arboré le chapeau de visites, en paille de riz et des corsages de ville. Les hommes avaient la « demi-soirée », l’habit bleu de ciel, le gilet de satin, et le pantalon de Casimir blanc. Le laisser-aller n’en était nullement blâmable, car beaucoup d’entrain et de gaité envahissaient la salle. Le succès une fois bien assis, la bataille étant sûrement gagnée, après les ovations dans la salle, l’enthousiasme s’était monté encore. Des fervents rêvèrent de donner une aubade à Rossini devant sa maison du boulevard Montmartre faisant face aux Panoramas. Vite on apporta des pupitres, un orchestre se forma des débris de celui de l’Opéra, et la foule se grossit de tous les spectateurs sortant des Variétés ou du théâtre de Madame. Bientôt les belles spectatrices de tout à l’heure, ayant appris ce qui se méditait, ordonnent à leurs voitures de suivre le Ilot, et de leur place, et sans descendre, attendent la cantate
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préparée. Quelqu’un avait en effet composé un chant, un Adieu au maestro quittant momentanément la France, quelque chose de très naïf el d’assez touchant, qu’on applaudit furieusement.
Le ciel natal hélas !
T’envie
A nos climats (bis).
Tu nous quittes, mais ton génie Ne nous quittera pas (bis).
Ton père attend sa part de la victoire ;
Porte-lui ton cœur et ta gloire;
Adieu Rossiniü (ter).
Entonné à quatre voix et soutenu par des cuivres, le morceau passionna la foule mais épouvanta les chevaux qui en montrèrent de l’humeur. Comme il était impossible aux cochers d’avancer ou de reculer, on finit par s’habituer au vacarme. En vérité, le spectacle était curieux de ces valets galonnés et raides dominant la cohue, de ces femmes en toilette, éclairées par les lanternes et enlisées dans une populace délirante ; et dans le lointain, grimpé sur une chaise, un chef d’orchestre en ombre chinoise sur les magasins illuminés, gesticulant à tout rompre; les fenêtres partout assiégées, les arbres pliant sous le poids des gamins. Occasion rare pour les mondaines et si imprévue de badauder gentiment, de sortir des chemins battus, une fois au moins en joyeuse et populaire compagnie !
Le Théâtre-Français ignore ces poussées splendides et spontanées ; à l’Opéra c’est, en plus du spectacle, l’opinion qu’ont les femmes de faire acte de dilettante. Jamais on n’eut davantage la passion du chant et du lyrisme, le besoin très sot d’affirmer sa compétence supérieure en la matière. Entrez dans un salon, vous le voyez encombré des partitions dernières, et, pour un oui ou un non, la maîtresse de maison en déchiffrera un motif sur la harpe ou la guitare. Les « Français », au contraire, sont uniquement une Académie du beau langage, l’école du maintien et de la diction parfaite, et, sauf pour les comédies de salon, les merveilleuses n’en goûtent que plus froidement les leçons. A un autre
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