‹ Le luxe françaisChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

MIRAGES DE COUR

Les régimes les plus aristocratiques ont en eux quelque parcelle de bourgeoisie latente, d’étroitesse originelle, dont les manifestations éclatent au moindre accident. Il en est des royautés déchues, et ensuite restaurées, comme de petits rentiers longtemps frustrés d’espérances, en apparence condamnés à une médiocrité éternelle, et qui, par le plus grand hasard du monde, sont envoyés en possession d’une fortune inattendue. Les voici du jour au lendemain puisant à même les trésors, occupant la place encore chaude, franchissant d’un bond les échelons de l’extrême gêne à la grande aisance. Rares sont les sages, bien peu savent oublier et faire oublier leur chance. Ils comptent pour une expression galante de leur supériorité la volonté de paraître nés pour ces choses ; ils s’étourdissent à tort et font un volume très intempestif à l’entour de leurs personnes, si bien que, la tradition leur manquant, ils éprouvent de fréquents mécomptes. En matière de gouvernement , l'essentiel n’est pas de descendre en ligne directe de très illustres pasteurs

LA RESTAURATION

d’hommes, mais de n’avoir pas mis un intervalle trop grand dans la pratique des affaires. La Restauration, venue chez nous on sait en suite de quelles catastrophes ! bénéficiaire d’une sorte de succession cib intestat , tout étourdie et pour bien peu affolée de sa réussite, s’abîma de mirages, de théories, de légendes, et dès le premier jour sortit de la nécessaire raison. Par une antithèse à peine croyable, c’était à son prédécesseur immédiat qu’elle devait la possibilité de réapparaître ; tout à point et comme en prévision d’elle, ce révolutionnaire s’était ingénié à réhabiliter l’esprit monarchique tombé au plus bas ; même il avait fait mieux que de ramasser « la couronne dans le ruisseau », il l’avait placée sur la tête la plus puissante, forçant les admirations, et réconciliant les mésestimes avec elle. En outre, bien qu’il ne voulût guère admettre la destinée ultérieure de son luxe, il s’était donné la tâche de construire des palais dignes des plus grands hommes, et de faire sa maison plus souveraine et plus splendide que nulle autre jamais auparavant, et nulle autre depuis.

Certes les nouveaux venus n’allaient point « jouir » dans la béate sécurité d’héritiers ordinaires. On l’a dit, ils furent plutôt les liquidateurs d’une situation désespérée, et des plumes graves les viennent innocenter de préméditation. Tels qu’ils apparurent, ils eussent été des providentiels fort à propos tombés dans la tourmente ; on les eût invoqués et appelés de leurs retraites du continent, cherchés à travers les armées de l’Europe, dans lesquelles ils servaient, pour leur offrir de se substituer au fatal autocrate dont la terre de France allait payer les folies. De belles phrases en ont été écrites, lesquelles, par malheur, tombent devant la chronique sérieuse. Toute l’ancienne aristocratie française, fort avisée sous sa résignation apparente, demeurée intransigeante, même dans ses sourires, à la cour de Bonaparte, tant de Chouans rentrés les uns après les autres, et acceptant un emploi, ne perdaient point de vue la Carthage à détruire. Pour ne parler que des femmes, dont ce livre va s’occuper de préférence, encore que les mieux titrées jetassent un pied superbe aux Tuileries, et jouassent l’accommodement dédaigneux, bien peu désarmaient et endormaient leur

MIRAGES DE COUR

haine. De très bonne heure elles avaient choisi leur champ de bataille, peut-être sous l’inspiration du bas-bleu dont Bonaparte criait les sottises dans ses emportements roturiers. Elles disaient : « Le Corse n’est pas du monde ! » Et l’on avait beau conquérir l’Europe, chasser les rois, emprisonner le Saint-Père, n’être pas du monde infirmait tout aux yeux de ces charmantes. 11 convenait de marquer une soumission au héros comme on cède à la brutalité, mais une légende s’en créait malignement, des histoires se rapportaient qui peu à peu paralysaient les récits d’épopée. A l’heure opportune, les Alliés eurent chez leur adversaire, dans la place ennemie, le secours prévu de mille accointances, et la faction aristocrate la plus décidée à leur faire service. Stendhal dit dans ses Mémoires inédits : « Sans le ton de Napoléon avec les femmes, on eût vu bien moins de mouchoirs blancs à la rentrée des Bourbons. » Les souverains étrangers eussent reçu moins de sourires ; car ce qu’on salua surtout en eux, ce fut la qualité de vrais princes, la note d’être de sang royal et d’origine indiscutée. Et la Révolution fut curieuse qui les acclama, à la fois romantique et mondaine, suscitée par un bon genre essentiellement noble, lequel forcera bientôt la connivence du bourgeois moyen, heureux de parader en si bonne compagnie.

Quand donc les vainqueurs cle Napoléon franchiront les barrières de Paris et passeront sur les boulevards, ils auront leur cour toute prête. Les femmes du monde auront préparé l’opinion et convaincu les hésitants à la faveur des surprises. N’était-ce point un spectacle bien fait pour troubler que ces amazones, chevauchant des bêtes de louage, si mignonnes en d’autres instants que vous les auriez vues défaillir pour une piqûre d’abeille, et subitement transformées en viragos, parlant aux foules, lançant des proclamations royalistes, et toutes grisées de leur folie? Déjà on les connaissait pour les avoir entrevues pendant les dernières journées de la campagne de France, quand l’Empereur envoyait à chaque moment ses prisonniers, et que plus d’une glissait dans la main d’un ennemi une friandise ou une aumône. On les retrouvait aux pires instants, debout dans leurs calèches, arrêtées devant

LA RESTAURATION

Tortoni et distribuant des cocardes. Eussent-elles etc des personnes ordinaires que leur audace n'eût servi de rien ; mais on les nommait : Mme Achille du Cayla, Mme de Montesquieu, Mme de Périgord, on les voyait en la société des plus grands seigneurs, et ce devenait, pour la classe si nombreuse des « chercheurs de distinction », une amusette exquise de les suivre et de grossir leur cortège. De là tant d’insignes royalistes arborés, par ce fait seulement qu’on en jugeait l’acte une marque d’aristocratie supérieure. On les revit toutes pendant le défilé des troupes alliées, installées aux meilleures fenêtres du boulevard, déjà plus nombreuses, habillées de blanc, portant des fleurs de lis et applaudissant avec rage. L'Iiôtel Pourtalès, sis en façade non loin de la Madeleine, montrait de loin une jolie grappe de panaches, excités, voltigeant, sous lesquels se devinaient les plus adorables frimousses de coquettes. Puis les triomphateurs eurent celle gêne : arrivés sur la place Vendôme devant la colonne bâtie de leurs canons, ils se heurtèrent à mille personnes délicieuses, criant comme des bacchantes, ci qui, sautant de leurs calèches, réclamèrent l’honneur de faire escorte à l’empereur Alexandre. Il fallut que bon gré malgré, sous les yeux de leurs hommes, les officiers descendissent cl missent à califourchon sur leurs selles deux ou l rois forcenées, dont une perdit son chapeau dans la bagarre. Ab ! les dessinateurs allemands ne nous font point grâce de ces épisodes! listes découpent, les fioriturent, très amusés, on croirait, de ces folies, incapables de soupçonner quelle étrange vengeance se cache en arrière d’elles.

Tout aussitôt l’éternelle coquetterie a repris ses droits. En d’autres circonstances, Paris livré aux armées ennemies, c’eût été le luxe mort, le commerce arrêté, les rues désertes, toute la vie contrainte. A peine, et au milieu de quelles huées ! des filles eussent osé leur métier triste, de minables mercantis se fussent risqués à braver l’insulte pour leur pain. Ici les idées sont autres. Encore que la cour impériale se fut enfuie, que les plus notées personnes, maréchales ou duchesses, se tinssent à l’écart, rien ne s’en devine à première vue. Là-bas, rue de Ménars, Leroy, le costumier de la haute société, a repris ses affaires, et les

MIRAGES DE COUR

mêmes clientes à peu près lui reviennent dont les goûts n’ont pas sensiblement varié. Elles sont au contraire plus pressées, et augmentent leurs atours habituels de certains colifichets à la royale. Sauf ces misères, tout est de pareille guise que devant : ce sont les carrosses de 1 Empire qui roulent, les robes de l’Empire qui priment, les coiffeurs ou les bottiers de l’Empire qui créent; les théâtres, où jouent les ci-devant comédiens de S. M. l’Empereur et Roi, regorgent de spectateurs venus de toutes les contrées de l’Europe, et de Parisiennes accourues pour leur faire fête. L’esprit mondain persiste donc, seulement ses modes d’expression varient, qui s’écrivent et se notent de mille particulières façons très nouvelles dans la forme. On a plus de laisser-aller, et plus de réserve ensemble, dans les allures; et sans transition on revit l’ancienne cour de Versailles où les femmes avaient droit de tout dire et de tout faire, sauf le bon ton et le respect des règles polies. En face des Alliés ces gens se berçaient d’une illusion; ils estimaient relever la vieille noblesse française, la grandir aux

yeux de l’étranger, et la montrer enfin débarrassée de l’autre, celle de mauvaise marque cl récemment fabriquée. Même l’aristocratie va très loin pour mieux prouver sa race. Sosthène de La Rochefoucauld, un des zélés de la première heure, implore comme une grâce d’Alexandre la destruction de la colonne ; d’autres se jettent aux pieds du roi de Prusse pour réclamer leur roi, un vieil homme podagre et fatigué, lequel est par hasard issu d’une suite d’aïeux très anciens. C’est â ne pas croire combien de choses bizarres passent parles cervelles surexcitées, affolées de leur facile succès, grisées dé leur importance.

Alors vint le mirage, le rêve, amalgamant ensemble le passé, le présent et l’avenir, une réaction appuyée sur de lointaines légendes et la glorification d’une seule classe. Beaucoup d’exilés rentraient en cette

Dame au eivouac des Alliés

H LA RESTAURATION

pleine vie moderne, qui s’en étaient autrefois allés porteurs d’un bagage vieillot, et qui le rapportaient sans y avoir voulu changer rien. Une fois rassis, il ne leur paraissait plus qu’une solution de continuité séparât la cour de Louis XVI de celle de Louis XVIII. D’autres, moins abusés, se mirent en l’esprit une certitude, c’était de s’être rencontrés là fort à propos pour renouer les traditions du moyen âge au goût moderne.

Certains personnages, accoutrés en merveilleux de l’Empire, bottés à l’anglaise, tinrent un langage de preux, où pour le moindre prétexte intervenait l’oriflamme des rois , où l’on jetait négligemment les mots de glaive, d’armures, de gantelets, oubliant qu’on en devait la résurrection à Mme la duchesse de Saint- Leu, la ci-devant reine Hortense de Hollande. Ainsi, même ils empruntaient à l’Empire leurs propres biens à eux, comme ils lui prenaient ses habits, ses meubles et ses élégances. Des années passeront devant qu’ils aient donné à la Restauration une physionomie plus personnelle. De 1814 à 1820, c’est l’Empire, un Empire blanc, avec en plus une religion très bornée ramenée aux pratiques innocentes dont les aïeux du xvme siècle avaient si fort raillé les scrupules.

Quand la société nouvelle souhaita de s’affermir et d’établir sa prépondérance sur le fait du luxe et du ton, elle manqua d’éléments. On eut beau parader à l’opéra en la compagnie des Russes, les jours et les soirs parurent assez moroses au début. Longtemps les grandes toilettes demandées à Leroy n’eurent pas de meilleure occasion pour se produire que la course obligée au bois de Roulogne, en passant par l’avenue des Champs-Elysées. Car toute une fraction au moins de l’aristocratie rentrée sous Ronaparte, réinstallée dans ses hôtels, n’avait même plus le souci occupant de refaire son chez soi, et du jour au lendemain il lui manquait les fêtes, les visites, mille choses aussi nécessaires aux grands que le pain quotidien aux humbles. Faute de mieux on gagnait les Champs-Elysées, à cause du camp établi là par

Tassage du roi sur le pont au Change, le jour de la rentrée, en 1814. Dessin original de Bélanger.

MIRAGES DE COUR

les Cosaques, et de ce spectacle inédit bien capable de fouetter les ennuis et les torpeurs blasées. Les belles que nous avons dites tout à l’heure, et qui chevauchaient naguère aux côtés de l’empereur Alexandre, comptent à son prix cette nouvelle et réellement suggérante façon de se singulariser et de paraître crânes. Pour une émotion nombre d’entre ces « ravissantes » se fussent risquées dans la fosse aux ours. Ici c’est presque un courage pareil, car des récits courent sur les Cosaques qui tiennent le milieu entre ceux de Croquemitaine etceux de Shinderannes. Ces hommes sont autres que nous, ils ont de larges faces rieuses, d'énormes bouches de Tartares, ils croqueraient du chrétien à belles dents, si par imprévu ils ne s’étaient précisément donné la tâche de le défendre. Les belles inoccupées rêvent de cette promiscuité, elles en ressentent la tentation obsédante des patriciennes tirant la moustache des Gaulois maîtres de Home.

C’est alors que chaque jour, aux heures permises par les règlements militaires, on voit, devant les chevaux de Marly fermant l’avenue, une pr ocession folle de carrosses, annoncés â grands fracas, conduits â deux, â quatre, même en Daumont, et décrivant â l’entrée du camp le joli circuit des calèches élégantes. Les laquais, vêtus comme des généraux alliés, tendent les marchepieds, et, de l’intérieur, quelque chose de très vaporeux, de blanc, de moussu s’échappe, s’envole et se pose, même dans les flaques. Toutes affectent un dédain semblable de la boue noire, où leurs mules s’enlisent, où leurs redingotes se constellent. A l’entrée du parc les officiers étrangers reçoivent les visiteurs et s’inclinent en rougissant comme des jeunes filles. Faute de s’entendre, la promenade est muette, mais c’est moins pour discourir qu’on est venue que pour voir et être admirée. Tout est donc dans les poses jolies, le remercîment gracieux du bout des doigts gantés, avec parfois de petits cris effrayés pour un cheval qui s’ébroue, ou quelque grand diable redressé tout â coup et touchant aux feuilles naissantes de la pointe de son bonnet fourré.

Les peintres français ont eu pudeur de nous garder le souvenir de ces curiosités malsaines et de ces compromissions ; s’ils s’y arrêtent, c’est

10 LA RESTAURATION

pour en faire la charge cruelle. Mais de l’étranger certains artistes sont venus qui n’ont ni les mêmes scrupules ni les mêmes colères patriotiques. Emmanuel Opitz, amené chez nous par la duchesse de Courlande, l’amie de Talleyrand, a suivi ces dames dans leur escapade, et il en a tracé deux ou trois estampes malicieuses. Tantôt il les montre dans leurs landaus de gala au pied de la colonne Vendôme applaudissant à la chute de la statue, ou bien il les campe aux Champs -Élysées devant la tente fumeuse d'un Cosaque, recevant l’hommage d’officiers et de soldats qui les regardent avec d’étranges mines. Ici la punition la plus inattendue ! Opitz, le peintre tchèque débarqué d’hier, n’a point pénétré encore les finesses et les secrets de nos coquetteries. Ses figures effroyablement allemandes et gauches font, de ce bouquet de Parisiennes émoustillées, vous ne sauriez imaginer quelles lourdes et pesantes frauen dont l’aspect eût particulièrement contrarié les modèles. Sauerweid, un autre Allemand, les a aussi surprises, mais s’il est moins naïf qu’Opitz, il n’a point su non plus les mettre à leur jour vrai. Ah ! les falbalas encore de l’Empire déchu, les modes engoncées, les énormes capotes à forme haute, à longue visière, les tailles sous les bras, les jupes écourtées, tout ce qui est de ton à ce moment précis, « ce qui se fait » exige une singulière grâce pour être supportable. C’est un je ne sais quoi de fugitif ensemble et de très nuancé dont un profane ne se peut aviser, et qui laisse le champ au ridicule. Peut-être eussent-elles souhaité, les précieuses, qu’un artiste habile les fit ce qu’elles étaient en réalité, les plus divines créatures ; elles n’eurent pas cette joie. Nous les reconstituons aujourd’hui, nous les imaginons à travers d’autres œuvres, dans les portraits de certaines, dans les mignonnes figurines de mode exécutées par Horace Vernet ou Debucourt, mais aucun peintre

J C ou^boojv —

MIRAGES DE COUR

sérieux n’a consenti à traduire en ces jours tristes leur impudeur élégante et leur misérable sottise.

Ces excentricités du début, par moitié tenant aux folies obsidionales et par moitié à un furieux orgueil de femmes, allèrent bientôt s’affai-

Louis XVIII et la France. Bronze ciselé par Thomire.

blissant. Même on les pourrait réputer une faute d’Empire encore, pour ce qu’elles marquent de fougue, de violence et de jeunesse. L’apaisement vint de la cour restaurée, laquelle par malheur n’avait plus ce qui avait fait la fortune de Napoléon, un chef jeune et une cour jeune. Louis X V 1 1 1 avait beau, dans un bronze ciselé par Thomire, consoler la France éperdue et porter un costume de lieutenant général, même Carême le cnisisinier le pouvait faire 1res majestueux sur un trône de nougat et un

LA RESTAURATION

plancher de biscuit, il se couchait trop tôt, ne montait plus à cheval et redoutait le bruit et les fêtes. En outre, il héritait d’un personnel très ambitieux et très exigeant d’officiers, impotents et caducs pour le moins autant que lui, dont le prestige guerrier se savait contenter de peu. Et la reine manquait, la reine obligée, la femme jolie, amoureuse de luxes, entraînante, forçant la mode, une Joséphine Beauharnais tout au moins, faute de mieux. Pour tenir le rôle, ç’avait été, dans les premiers jours, Mme la duchesse d’Angoulême, une Antigone triste, laquelle avait trop d’excellentes raisons pour ne plus jamais rire et ne pas goûter les joies dans ce palais où son père et sa mère avaient connu les pires instants. Et voilà qu’elle fut par hasard la jeunesse, elle, la femme (j’allais presque dire la vieille fille) aigrie, désabusée, dolente entre son mari le duc d’Angoulême et son beau-frère le duc de Berry, dans une maison calquée par à peu près sur celle de Louis XVI, au milieu de figures solennelles, enfermée dans une étiquette étroite et mesquine, sans autre goût que des pratiques religieuses ou des bonnes œuvres, avec, de temps en temps, un rare et grognon sacrifice aux exigences princières.

A part le roi, lequel montra vite trop de finesse pour ne pas s’être rendu compte de la situation, le monde restauré vivait de mirages, de rêves, d’illusions grossières. C’est bien là le temps où M. de Vitrolles prétendait que les foules parisiennes, regardant passer les gardes du corps avec leur croix sur la poitrine, songeaient aux héros de la croisade et en avaient les larmes aux yeux. Du moment où les Bourbons avaient repris possession du trône, il paraissait invraisemblable aux émigrés que le peuple n’oubliàt très vite les sottises parvenues du précédent règne. A ces opinions étaient venus s’ajouter les éblouissements de la rentrée, les alliés rappelant d’urgence le roi, — ils avaient bien un peu hésité, mais qu’importe ! — et les fêtes, les enthousiasmes du petit peuple, les bourgeois dansant des rondes sur les boulevards, les rues pavoisées par ce merveilleux enchanteur de l’ancien temps, Bélanger ; puis le vieux roi arrivant dans sa calèche, les chevaux dételés, les troupes faisant la baie, les maréchaux formant l’escorte

MIRAGES DE COUR

d’honneur ; voilà qui était de raison à troubler les cervelles. Aussi s’abandonnait-on à la joie intense, à l’extase, sans se douter autrement com-

Décoration de la porte Saint-Denis le jour de l’entrée de Louis XVIII. Dessin original de Bélanger.

bien celle popularité tenait à peu de chose, aux nerfs d’un peuple tant vaudrait-il dire d une femme — lequel cherchait à se tromper lui-

LA RESTA U RATION

même, à s’étourdir, quitte un beau jour à se reprendre. Imbert de Saint-Amand l’a dit : Ce roi et cette cour sont des gens confiants, abusés par leur baromètre, et qui partent en habit de nankin sans prévoir l’orage...

L’influence exercée par eux sur les luxes ou les arts fut au début absolument nulle ; ils subirent, ils n’imposèrent pas. Leur esthétique familière se confinait en de vagues et confuses théories arrangées de Pompaclour et de Pompéien, sans astuce. Force leur fut donc de continuer aux fournisseurs et aux artistes de la cour impériale ce qu’ils étaient contraints de réserver aux officiers subalternes, une place que ni eux ni les leurs ne pouvaient occuper de prime saut. Si donc Thomire le ciseleur, Jacob l’ébéniste, Carême le cuisinier et d’autres, sont maintenus en leurs privilèges, si les laquais de la maison, les gens de l’écurie, les officiers des chasses s’aperçoivent à peine du changement de maître, tout ainsi les peintres, les sculpteurs, les architectes, les manufactures royales demeurent en l’état, sans espoir de mieux, mais sans crainte de pire. Sûrement Louis XVIII, en se réinstallant aux Tuileries, ne pouvait songer de grandes entreprises artistiques ; les caisses avaient trop de souffrance. Il s’accommoda donc pour lui du cabinet abandonné par son prédécesseur, sans y vouloir plus de changements qu’une modeste table de bois blanc, apportée d’émigration, sur laquelle on rangea ses papiers et ses livres. Bien plus tard, en 1821, il consentira à transformer ses appartements privés, à faire décorer la chambre dont le meuble tombait en loques. Il encombrera son cabinet de plaques d’émail ou de porcelaines exécutées à Sèvres en son honneur; mais partout, en cette demeure de ses ancêtres, Napoléon se montrait à lui, et mellait en face de sa triste décrépitude tant d’audaces fougueuses et, si l’on ose dire, insolentes et provocatrices. Il eût fallu, pour se débarrasser du cauchemar, tenter autre chose que la substitution puérile des fleurs de lis aux abeilles sur les murailles. Malheureusement on avait trop de bonnes raisons pour ne s’y risquer pas : on manquait à la fois d’énergie, de volonté et de finance. Louis XVIII s’avouait très bien qu’on ne bâtit plus à son âge, mais comme il souhaitait ne pas laisser se produire la

MIRAGES DE COUR

lo

désobligeante comparaison entre son prédécesseur et lui, il autorisa les transformations, les aménagements partiels, le grattage sans merci des emblèmes avec, en quelques bons endroits, la substitution de son effigie à celle du « général républicain ». Alors peu à peu, le palais changea sa physionomie intérieure; même ce qu’on nommait la maison et qui était demeurée toute d’auparavant, c’est-à-dire les officiers subalternes, la domesticité du château, le service de la bouche, des cuisines, des écuries, céda la place à un personnel moins compromis, sinon mieux dressé. Les voitures de l’Empereur, repeintes aux couleurs de France, furent mises en réforme, en même temps que la livrée gardée dans les premiers temps. Puis les tables furent remontées de vaisselle plate, d’orfèvrerie et de matériel commandé à Odiot, Biennais ou Cahier; Sèvres fournit plusieurs services de porcelaine décorée par Parent ou Mme Jaquotot, choses rares et chères, peintes en véritables œuvres de chevalet, mais infiniment lourdes el disgracieuses. Somme toute, rien d’original ni de particulièrement Restauration dans le principe. Tout au plus Laffitte donne-t-il le modèle des broderies de la maison du roi, dont les motifs très écrits servent d’en-tête aux chapitres de ce livre 1 avec de temps à autre le dessin d’un meuble, d’une aiguière, le profil d’une buire, la draperie d’un catafalque, toutes choses imitées ou inspirées de Percier, de Fontaine ou de Normand, calquées sur les similaires de l’Empire, inconsciemment reprises par d’autres, popularisées et répandues. Ainsi, en dépit de ses prétentions à « la place nette », au « grand nettoyage » la cour restaurée par ses tenants et aboutissants se taillait une place modeste dans les splendeurs du roturier d’avant. La fine fleur de l’armorial français empruntait plus de lui peut-être, (lue non pas, suivant qu'elle en avait la prétention, de la royauté de Versailles. La vie moderne enserrait dans ses exigences difficilement tournées ; on la soupçonnait encore bien vivante à divers symptômes : la prédominance de l’habit militaire, d’abord, quand on se heurtait à tant de gentilshommes sur leurs boulets, comme on dit, et qui se

Ces dessins sont au Cabinet d?s Estampes de la Bibliothèque nationale (Lh. 22).

LA RESTAURATION

jugeaient tenus de porter les défroques opimes datant des guerres de l’Indépendance américaine ; quand, de plus, les jeunes abandonnaient franchement la perruque pour les cheveux naturels coupés court, même le duc d’Angoulême ou le duc de Berry qui y convertissaient leur père; quand enfin la duchesse d’Angoulême s’abandonnait aux coquetteries imaginées par Leroy, et paraissait, avec la grâce en moins, une « divine » de l’Empire, à la taille courte, aux jupes moulant le corps, au diadème de plumes rappelant celui de Marie-Louise. En vérité Napoléon rentrant aux Tuileries n’y eût point trouvé la transformation si radicale ; même les visages ne lui eussent pas été inconnus tous. Bon nombre d’entre eux s’étaient autrefois montrés à lui, au temps où les habiles n’estimaient point sa fortune si négligeable. A peine un calme solennel avait-il remplacé les brouhahas antérieurs ; les Tuileries étaient devenues un palais de vieillards au bois dormant, où les jeunes s’astreignaient au silence, où l’on affectait des poses austères, renfrognées, comme si l’on eût craint de troubler d’augustes somnolences.

L’élément mondain d’essence supérieure, la femme élégante, jeune vivante, n’est donc point là. Depuis 181(3 la duchesse de Berry habite l’Elysée au milieu d’une petite cour plus joyeuse et plus babillarde. Les Tuileries restent abandonnées pour la plus grande part au roi, à Monsieur, son frère, à son neveu le duc d’Angoulême et à sa nièce, Madame. Celle-ci occupe, entre le pavillon central et le pavillon de Flore, l’ancien appartement de sa mère la reine Marie-Antoinette, ouvrant sur le jardin réservé. On y entre par le grand vestibule de l’Horloge où se tient le suisse de service, en habit bleu brodé d’argent, portant une perruque poudrée, un chapeau en bataille, et tenant une hallebarde. Reçus par ce personnage, les visiteurs ont l’impression d’entrer en une cathédrale bien tenue, il daigne ouvrir une porte donnant sur une immense antichambre de stuc, où les valets de chambre trônent. Ceux-ci vérifient les lettres d’introduction, et, solennels comme des officiants, conduisent les personnes admises à l'audience. C’est de suite un salon énorme, tendu de soieries, meublé de sièges dorés, dont une des portes ouvre sur la chambre à coucher de la princesse et l’autre sur le hou-

Marie Thérése Cliarlotte , duchesse d 'An <5 oulême Peint par Caminade ( Musée de Versailles )

MIRAGES DE COUR

doir. Celui-ci a vue sur le jardin, la chambre à coucher sur la place du Carrousel. Plus loin est un cabinet ovale, une autre chambre, une garde-robe, puis un cabinet moindre par où l’on peut descendre au parterre.

La Dauphine vit au milieu de ses souvenirs, dans un chez soi autrefois pimpant, pour l’instant plus triste qu’un cloître, où petit à petit les décorations exécutées en l’honneur de Marie-Louise out fait place à d’autres très austères. Le boudoir affectionné par la Dauphine est meublé de fauteuils et de chaises en velours blanc brodé de marguerites lilas, ouvrage de sa tante Elisabeth et de Marie-Antoinette, sa mère. En divers lieux des reliques sont exposées : l’escabeau sur lequel son frère Louis XY1I s’asseyait chez le cordonnier Simon; des fragments d’habits portés par ses parents au Temple et sauvés par Cléry; un bonnet de linon ayant appartenu à sa mère, et l’ouvrage de couture qu’on avait retiré à la reine dans la crainte qu’elle ne se tuât avec l’aiguille. Ah ! que voici un état d’esprit peu favorable à continuer les idées de Napoléon sur les luxes intimes ! Madame apporte une rude contrainte dans les obligations de son rang. Au théâtre, sa figure maigre, osseuse, d’un homme plutôt, donne l’impression d’une contrariété intense malgré qu’elle en voulût faire. Ses toilettes exquises, les joyaux de la couronne dont elle a l’usage, apparaissent comme une discordance avec son sourire forcé et ses allures revêches. Pour ne point combattre trop ouvertement les désirs du vieux roi, elle consent â augmenter sa garde-robe des plus récentes créations; elle a des cachemires français, des soieries lyonnaises, des dentelles de Normandie. Dans les registres du couturier Leroy où elle a pris la succession de Marie-Louise, ses factures montent de 15 à 20,000 francs le mois. Mais de tant d’attifets, bien peu suivent leur destination d’origine. Madame ne garde par devers soi que le nécessaire strict, la plupart des parures sont offertes par elle ; la preuve en est que l'approche des étrennes est toujours la période la plus char- -gée de dépense. Sans cesse Bapst-Menière, joaillier de la cour, transforme les bijoux à la façon nouvelle; elle n’empêche rien, elle se contente alors de louer l’artiste et de remettre les pierres dans leur écrin.

18 LA RESTA UH ATI OA

Elle était cependant, an fond d’elle-même, très royale, très souveraine ; c’était là tout ce qu’elle eût gardé de sa mère ; seulement il lui suffisait d’être née, l’envie ne lui venait pas de manifester sa puissance. « Elle vivait avec des mânes ! »

Autour d’elle chacun se modelait sur son humeur et sur ses goûts, et ce n’étaient certes point les femmes de sa maison qui l’eussent égayée. Ni Mme de Damas, personne littéraire pourtant, une des rares dames restées à Paris sous la Révolution, ni Mme la duchesse de Serrant, figure très hautaine, ni même la comtesse de Béarn, encore que fort gracieuse et ressemblant à Mlle Laignelet des Variétés, n’eussent osé ou désiré sourire en sa société. Cet endroit des Tuileries est un chapitre de communauté oû par malheur les religieuses n’ont point la liberté jolie de certains couvents. Lorsque Mme de Sainte-Maure quitte la maison de la Dauphine, elle s’en va prier à Saint-Thomas d’Aquin, le temple réservé à la seule aristocratie. Plusieurs de ces confidentes avaient été fort belles au temps de l’Assemblée des notables, et les langues méchantes les accusaient d’être revenues à Dieu de très loin. La vérité est bien que les grandes dames ne devraient pas vieillir, mais une fois âgées, elles ont fort bonne grâce d’oublier et de se consacrer aux œuvres charitables. Or, si la cassette particulière de la Dauphine alimente moins qu’elle n’eût pu les fournisseurs brevetés de luxe et de frivolités, elle sert par contre une foule de charités très ingénieuses et très dignes. La coquetterie appartient à Mme la duchesse de Berry, tout exprès venue en France pour lui faire bonne chère.

Louis XVII ï, absorbé par ses préoccupations politiques, enveloppé d’intrigues, bercé d’illusions de tous genres, est mal au point en son infirmité physique pour secouer les torpeurs. L’esprit est droit et la tête solide; une bonne politique conseille les fêtes, mais il y a incompatibilité majeure entre la réalisation et le rêve. Lorsqu’on l’inhumera à

S CouRBoiN '-Vjl

La DucHiib&K D'AnGOI LÈME EN HABIT UE VILI.E,

MIRAGES DE COUR

Saint-Denis, dans la pompe royale, on aura loisir d’écrire que c’était la première cérémonie où il eût réellement fait bonne contenance. Aux Tuileries, pendant les grands couverts ou durant le jeu du roi, tant d’efforts qu’il fît pour rester le souverain, il n’y parvenait guère. Le souvenir était encore trop présent de l’autre, si absolument majestueux, dominateur, libre de ses mouvements, pour qu’on eût bonne révérence de ce gros seigneur d’autrefois, appuyé sur deux officiers, et grimaçant affreusement à chaque enjambée. Pourtant la cour affectait de dramatiser le dîner de gala aux Tuileries. L’usage ancien repris par Napoléon, élargi par lui, continué par Louis XVIII, voulait qu’une assistance nombreuse défilât devant la table royale. Les personnes admises à la station dans les tribunes, ou à la promenade processionnelle, portaient le costume d’apparat : pour les femmes, l’habit de présentation copié sur celui de l’Empire, avec en plus deux lés de blonde, les barbes, tombant de la coiffure sur les épaules, et qui devaient rester la parure officielle jusqu’en 1830 ; pour les hommes, l’uniforme ou l’habit habillé, culottes courtes, boucles à la chaussure, épée au côté et bicorne sous le bras gauche.

Souvent les invitations, envoyées par des exprès, amenaient au château de six à sept cents personnes ; et en l’honneur de celle platonique cérémonie les plus beaux carrosses sortaient de leur remise, et les diamants ruisselaient aux épaules. Et puis il le faut bien dire, l’attrait de la fêle tenait â la rareté des occasions ; ce n’était plus comme sous l’Empire où les bulletins de victoire répétés jetaient presque chaque soirée la cour et la ville en des réceptions splendides. 11 se fallait satisfaire de moins, et vaille que vaille le luxe y trouvait à peu près son compte. Seuls les grands décorateurs des fêles publiques, Bélanger, Hittorfî ou Laffitte eussent [ni se plaindre.

Deux fois cependant on eut occasion de mettre en valeur les fantaisies contemporaines sur le fait de décoration; une cause douloureuse

LA RESTAURATION

et une cause joyeuse coup sur coup, les funérailles du duc de Berry et le baptême du duc de Bordeaux. En vérité, pour la seconde de ces cérémonies, vous n’eussiez su distinguer très bien à première vue le baptême du duc de Bordeaux de celui du roi de Borne. A dix ans d’intervalle c’était, en l’honneur de deux dynasties si différentes, un pareil déploiement d’allégresse vraie et de préparatifs grandioses. Et cependant combien de détails singuliers les séparent l’une de l’autre ! Déjà le style nouveau se déclare qui va se poursuivre pendant un quart de siècle, et si Napoléon, tenant encore pour le paganisme, avait imposé à Notre-Dame un habillement grec, Hittorff et Lecointe ont, pour le petit duc de Bordeaux, imaginé un retour aux architectures nationales, un gothique de convention, qu’on sent empêché encore par les enseignements classiques et les anciennes idées. Ici la littérature parle, et le romantisme sort des théories écrites pour recevoir des applications tangibles. Ce qu’Hittorff montre dans la décoration de la basilique procède d’un mouvement intense d’opinion dont il se fait à son insu le metteur en œuvre. Il donne là les éléments de tout un art, de tout un bon genre, la phrase sur laquelle viendront broder les artistes et les artisans de la Restauration, du petit au grand. Car de même que l’étrusque de David était jadis descendu de la peinture jusqu’en la devanture des boutiques, l’ornementation des cafés ou la sculpture des meubles, de même le grand habillement gothique de Notre-Dame fournira tantôt l’expression typique dont les gens de métier feront leur profit en toutes choses.

Aujourd’hui que nos yeux se sont éduqués, les intentions d’Hittorff nous paraissent innocentes un peu et presque ridicules. L’idée de cette tente ogivale campée en avant du portail, les statues de Louis IX et de

Grand habit de cour AVEC LE MANTEAU ET LES Barbes.

MIRA G liS DE COUR

Henri 1Y pareils aux rois des jeux de cartes, les draperies lourdes de •l’intérieur cachant les piliers, les lampadaires, les écussons, tout con-

Baptême du duc de Bordeaux. — Entrée de la duchesse de Berry a Notre-Dame. D’après Hittorff, Lecointe et Chasselat.

courait à faire de cette somptueuse toilette de la cathédrale la plus singulière et intempestive mascarade. Il fallait revenir au sacre de Napoléon pour affronter un comparable non-sens. Et cependant l’effet général ne

LA RESTAURATION

manquait ni de majesté, ni de troublante emphase. Même la cacophonie des uniformes civils et militaires mêlés, les dames en habit de cour, les suisses en justaucorps Henri IV, le roi assis sur son trône, le vieil archevêque perclus officiant au milieu des commandements militaires, les moindres épisodes de la cérémonie, fournirent aux esprits prévenus l’occasion de revivre le bon temps. Sincèrement, il ne manquait guère là que le roi Louis XIV et le cardinal de Noailles, mais ils manquaient absolument. Tristement, le roi et l’archevêque avaient été portés à leur poste de parade, et l’impression de tant de magnificence demeurait gênée par la constatation de la royauté douloureuse et podagre. Seules les femmes apportaient dans la solennité une note jeune de distinction et de grâce. Mme de Gontaut, gouvernante des enfants de France, tenait le petit prince, Mme la marquise de Foresta conduisait Mademoiselle, et, devant, marchait la duchesse de Berry accompagnée de la duchesse d’Angoulême, sa belle-sœur. Toutes sont d’Empire encore dans leurs atours serrés, leurs tailles courtes, leurs chérusques relevées ; à peine les saurait-on distinguer des princesses sœurs de Napoléon. Elles sont à leur arrivée reçues par le coadjuteur de l’archevêque, Msr de Trajanopolis, et conduites dans la nef par le grand maître des cérémonies, au son des orgues, dans une haie de gardes du corps allant de l’entrée jusqu’à l’autel.

Le bruit passé, la cour de France reprit son train-train morne ; le vieux roi se fit acclamer aux courses du Champ de Mars dans sa calèche en coquille, attelée de chevaux blancs, Madame repleura ses chers disparus, el la duchesse de Berry, installée au Pavillon de Marsan, quitta son deuil et fit des voyages, fuyant le château et ses intrigues. Hélas ! sous cet apaisement d’apparence, mille complots se trament qui occupent les désœuvrés. Le comte d’Artois est représenté à son frère comme un héritier las d’attendre et fort pressé de jouir; la duchesse d’Angoulême comme une ambitieuse contrariée dans ses vues. Alors c’est M‘ne du Cayla — le voudrait-on croire? — la passion tardive du vieux roi, qui s’emploie à faire tomber ces insinuations malignes. Au fond, personne n’est content. Les irréconciliables ne pardonnent point

MIRAGES DE COUR

à Louis XVIll ses complaisances jacobines; les libéraux lui reprochent

Épée du Roi. D’après un dessin de Laffitte.

ses tendances rétrogrades. On vit dans une perpétuelle défiance dont les arts et la haute industrie souffrent plus que de lotit au inonde.

D’année en année, le grand luxe dérive de sa vraie place et passe à la société du second rang, celle des banquiers, des bourgeois riches. Lorsque M. de Rothschild, banquier allemand, donne sa grande fête de mars 1821, il fait plus pour les arts et l’industrie, en une seule fois, que la maison royale en deux ans. C’est pitié en honneur que les Menus Plaisirs ne sachent proposer que des renouvellements de tentures, quelque achat de Sèvres, ou la commande d’un carrosse, quand M. Laffitte ou M. Gros-Davillier occupent Jacob et Thomire presque exclusivement à leurs fantaisies. Est-ce donc que l’argent fasse à ce point faute? Non, pas tout à fait. Sa Majesté se désintéresse simplement de ces histoires, et les Beaux-Arts n’ont à ses yeux, tout compte fait, qu’une importance essentiellement relative. Trop vieux pour se refaire une opinion moderne, il en est resté aux colifichets de sa jeunesse, à la façon de nos messieurs âgés, lesquels n’admettent guère aujourd’hui d’autres chefs-d’œuvre que ceux de leur temps. Le bon prince a ses coquetteries, et s’il offre un portrait de lui sur une tabatière, il le choisit de préférence à l’époque de Mgr le comte de Provence. Ce qu’il heurte de nouveautés ne l’émeut pas; il acquiesce, il consent, il laisse ses gentilshommes, pour le moins aussi mal renseignés et souvent plus ignorants, tailler à leur guise. Alors il se produit de ces sottises : les tables royales s’encombrent de services pris au hasard, les appartements se remplissent de pièces cossues aux disgracieuses lignes, sur lesquelles sont brodées les armoiries de toutes les « bonnes villes » du royaume. Au contraire de son prédécesseur, qui n’abandonnait rien aux autres et ne s’en rapportait qu’à lui-même pour le choix des moindres objets, Louis XV11I affecte de n’approuver ni de ne blâmer rien. 11 est resté le voltairien sceptique, désabusé, grand lanceur d’à quoi bon? sur le fait d’esthétique. 11 y a eu un peintre, Raphaël; un roi, Henri IV ; un poète, Corneille, que ni Gérard, ni lui-même Louis XVIII, ni Chateaubriand ou Népomucène Lemercier ne feront oublier jamais. De ce dernier, le roi admire fort la tragédie des Templiers; cette pièce a un acte superbe; l’acte, une scène magistrale; la scène, un seul bon vers...

Wfr'

Obsèques de Louis XVIII. Le catafalque et les tentures à Saint-Denis. Dessin de F. Gourboin, d'après le croquis original de Ilittorff.

MIRAGES DE COUR

Il personnifie admirablement celte génération qui a subi d’effroyables secousses, et dans sa promenade forcée à travers des peuples divers n’a guère eu loisir de rasseoir ses goûts. Sa finesse est cosmopolite, et partant incapable de diriger un mouvement national d’art ou de pensée. Il mourra dans le mirage d’une fin de vie à peu près tranquille, l’assurance d’avoir remis les traditions en place, réglé son compte à la Révolution et débarrassé la France d’un cauchemar. Sans doute il sourira quand le papier du Musée royal lui passera sous les yeux, avec la vignette dessinée par Laffitte où sa placide figure se voyait accolée à celle de François Ier, restaurateur des lettres, un François Ier en toque avec une fraise de troubadour. Les flatteries de ce genre ne lui en imposaient pas. Peut-être même s’en gaussait-il dans le particulier, et 11’est-ce point une adorable malice qui lui fit offrir un jour à Sosthène de La Rochefoucauld, un peu mêlé aux choses artistiques, je ne sais quelle branche d’olivier en crin plantée dans un vase d’albàtre? Sa connaissance du bibelot n’allait pas plus loin.

Il s’amusa longtemps d’une prophétie faite à son intention, où le devin lui prédisait longue vie et arrangeait l’année 1840 à sa façon. Talleyrand y mourait oublié, pleuré de sa femme et sans enfants. Louis XVIII présidait un conseil des ministres et tout gaillard dirigeait les affaires; le duc de Berry passait des revues; le duc de Nemours, fils du duc d’Orléans, était présenté à la cour le même jour que le fils du duc d’Albuféra; Suard était secrétaire perpétuel de l’Académie, et la session de 1839 se terminait avec sagesse. Même - et comprenez l’ironie! — les soieries de Lyon avaient repris tout leur éclat. Hélas! quand à dix ans de ces prédictions malignes, le vieux prince sentit la fin venir, il l’accepta sans murmure. Ce fut d’un mot qu’il la salua, comme faisaient les fanfarons du temps de sa jeunesse : il donna le soir, à l’ordre du château, les deux noms de ville qui, réunis, présentaient un sens indiscutable : Givet-Saint-Denis . En fait il allait à Saint-Denis, et comme il s’était affublé d’un vêtement guerrier, il fit face, et ne se rendit qu’à la certitude do n’en pouvoir échapper, sinon par un miracle.

LA RESTAURATION

L’histoire s’écrit de contresens. Tandis que le soldat mort sur le rocher de Sainte-Hélène réunissait à grand’peine un maigre piquet de fusiliers anglais autour de son cercueil, le roi de France impotent, et si peu guerrier que jamais autre ne le fut moins, disparut dans la pompe martiale d’un héros. La cour voulut que le mirage fût après ce qu’il avait été pendant, et que l’idée traditionnelle persistât d’un prince bon, brave, fort à la guerre. Peut-être ces conceptions archéologiques détonaient-elles en la circonstance, et marquaient plus de féauté que de tact; mais la lettre du cérémonial était fort précise et presque impossible à tourner. On se contenta de moderniser l’appareil en omettant la fameuse effigie autrefois exposée sur la bière en manteau royal, sceptre à la main et couronne en tête. La veillée du corps eut lieu suivant le rite habituel dans la chambre mortuaire transformée en chapelle ardente par Hittorff : les maréchaux, les pairs, les grands officiers assis auprès du lit funèbre, les hérauts d’armes en dalmatique veillant debout, des prêtres officiant sans cesse sur un autel dressé au fond de la pièce. Puis le public fut admis à passer devant le roi en deçà de la barrière, sous la surveillance de deux huissiers tenant des masses et défendant l’entrée de l’enceinte réservée. Aux portes, des suisses, tête nue, hallebardes en main, dirigeaient les visiteurs. Les deux ordonnateurs, MM. de Dreux-Brezé et de La Rochefoucauld, avaient simplement repris l'ordonnance des funérailles de Louis XV, à faute d’autres plus rapprochées; depuis cinquante ans, Louis X\ 1 1 1 était le premier roi de France mourant dans son lit, de mort paisible. Alors ils avaient recherché, à travers les anciens formulaires, le détail menu des moindres circonstances, sans en rien passer, afin de préciser davantage la définitive restauration de la maison royale. L’installation de la chambre, la partie décorative de la mise en scène, l'ornementation de Notre-Dame et de Saint-Denis, même le dessin de certains costumes spéciaux, du trophée d’armes, du char funèbre avaient été résolus en conseil, et imposés à l’architecte dans leurs lignes principales. Au milieu de la nef de Saint-Denis un catafalque fut dressé, soutenu par des colonnettes et flanqué d’énormes lampadaires. On

MIRAGES DE COUR

disposa entre les piliers plusieurs estrades drapées de velours noir brodé d’argent où les assistants devaient prendre place, tandis que les grands officiers de la couronne se viendraient grouper autour du corps.

La marche du cortège produisit une impression incomparable de grandeur, et de solennité naïve. Le trophée d’armes, porté par un héraut, avait, suspendus à sa hampe, le heaume emplumé, la cuirasse, les brassarts, les gantelets de fer; ce fut dans le peuple un succès de curiosité, et le Parisien badaud s’amusa de cette résurrection qui lui rappelait M. de Marlborough. Qui tenait la bannière, l’oriflamme on disait? Le prince de Bénévent, un boiteux aussi, un ancien évêque, un petit masque vilain, presque un intrus dans ce lieu où venaient d’être rapportés Louis XVI et Marie-Antoinette. Pendant la cérémonie, au moment de la descente de la bière dans le caveau, le héraut d’armes appela par leur nom chacun des grands officiers de la couronne, en leur commandant d’apporter une pièce de l’armure. L’un après l’autre, ils allaient chercher leur part du trophée qu'ils descendaient ensuite dans le tombeau, les uns très cassés, les autres, maréchaux de l’Empire nés pour de meilleures histoires et si étonnés du rôle! Puis, dans le profond silence qui suivit, le héraut cria la formule antique : Le roi est mort! Vive S. M. Charles X! Mirages toujours, illusions très décevantes parmi la candeur de certains et les malignités sceptiques de la plupart!

Alors on eut le deuil de cour, très rigoureux durant les huit premiers mois, imposant aux officiers le crêpe au bras et à l’épée, aux civils l’habit noir, les boucles bronzées, les bas de laine ; aux dames, la robe de lainage, les fichus de crêpe. Pour la révérence du 4 octobre 1824, la parure féminine comportait la mante et le voile de 3, 5, 7 aunes suivant le rang hiérarchique. Les voitures peintes de couleur sombre étaient drapées de noir, et les armoiries disparaissaient aux portières.

Longtemps on affecta l’extrême rigueur ; dans les théâtres il n’était de spectateurs que vêlus d’habits violets ou de robes pleureuses. A la représentation donnée à l’Opéra pour les victimes d’un bazar incendié,

LA RESTAURATION

les jeunes filles seules portaient des toilettes blanches, façon jolie de noter son deuil patriotique. Ce 11e fut que vers le milieu de février 1825 qu’on se relâcha un peu. Il y eut en ce temps cercle à la cour, où les dames se montrèrent en manteaux de reps gris clair brodés de soie violette d’un goût exquis. On attendait le Sacre pour revenir franchement aux coquetteries passées, et toute une partie des artistes de la toilette en eussent pour bien peu illuminé de joie.

Page 1