CHAPITRE II
FOLIES DE COUR
Charles X est un roi plus seyant ; il est svelte, il monte à cheval d’une supérieure allure, il est, dans la force du terme, le gentilhomme de distinction, souriant, léger et galantin. Il a pour les sports la passion d’un seigneur anglais, et pour la représentation la fougue d’un homme très jeune. Extérieurement, quelque chose de bien moderne achève d’accentuer la différence entre lui et son frère défunt. De bonne justice, il manque des solides qualités de l’autre; mais la société fait-elle si grand cas des princes bénédictins? Le voici lancé à travers les hasards, heureux, un peu tard peut-être, mais naïvement, follement heureux. Il entend bien que les choses passent aussitôt du grave au gai, et que la maison triste ait enfin des heures joyeuses. Villemain, courtisan de race, dit de lui cette sottise : « Charles X, c’est deux fois Charles Y ! » Oh ! l’addition était au moins risquée, et la preuve ne s’en fût point aisément faite ; mais lui s’en contenta et s’en empara. Il adorait ces jeux d’esprit dont il s’était fait une spécialité, car le meilleur de sa popularité venait de certains calembours jetés à propos dans les foules. Le seul tort de
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ces mots historiques est de ne signifier rien, celui de Villemain pas plus que les autres.
Sur le point qui nous tient au cœur, Charles X n’a même pas le côté bonhomme et curieusement désabusé de son frère. 11 est, non pas un amoureux d’art, mais un chercheur de clinquant, un seigneur fort ordinaire, incapable d’une idée ou d’un goût. Sa belle-fille de Berry s’amuse assez de ses opinions drôles, et Mgr le duc d’Orléans aurait de quoi lancer une de ses phrases à l’emporte-pièce sur ce très crédule protecteur des lettres et des arts français. Lui ne voyait pas ; en présence d’un chef-d’œuvre, il avait de ces regards anxieux, qui guettent une opinion dans l’entourage, et son critérium en esthétique eût fait défaillir un connaisseur. Malgré tout, il se fût bien gardé d’avouer sa misère. Fort imbu de sa mission divine, il ne jugeait pas qu’un roi de France et de Navarre dût, sur une matière quelconque, admettre la supériorité de ses sujets; il en était de ceci comme de la médecine qu’il pouvait exercer sur les scrofuleux par la seule raison de porter « la couronne la plus belle au monde après celle des élus ».
Ce n’est donc guère par le luxe grandiose des palais, la réalisation d’œuvres magnifiques, la majesté des architectures que va briller ce court règne de cinq ans. En revanche, il y aura dans les résidences royales les écuries les mieux tenues, les chenils les plus soignés, l’équipage de chasse le plus merveilleux qu’on eût vu depuis longtemps. Leroi peut s’égarer sur un Raphaël, il ne se trompera ni sur la foulée d’une brehaigne on la fausse voie d’un dix-cors jeunement. A cheval, vous le diriez un de ces horsemen anglais, plantés sur leur bête comme un piquet très raide, et par la veste qu’il a endossée vous sauriez de suite le poil qui se chasse. Ses préoccupations les plus graves sont de pareilles futilités. Et puis, qu’il ne ressemble point à Buonaparte surtout, ni en forêt, ni sur son trône, ni dans la cérémonie du Sacre qui se prépare à Reims! Une question se présente à ce propos qui met sens dessus dessous son amour de l’étiquette. Charles N sera-t-il couronné par l’évêque, celui-ci debout, lui, le roi, agenouillé et lui faisant révérence? Plusieurs bons esprits estiment ceci indigne de la souveraineté, Sosthène de La Rochefou-
Un voyage en poste. D’après un tableau de Swebach.
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caulcl entre autres, grand régulateur de préséances, et metteur en scène des pompes royales. Le prince au contraire, se placera-t-il de ses propres mains la couronne au front? Assurément la volon té en eut été meilleure, mais ce serait copier Buonaparte, et vous imaginez l’horreur! Alors ou choisit un biais, le plus inattendu peut-être de tous ceux qui s’offraient dans l’occurrence. Le roi viendra à la cérémonie avec la couronne sur la tête, et c’est Hyppolite, le coiffeur de la cour, qui l’aura placée...
Nous comprenons mal aujourd’hui la fièvre qui s’empara tout à coup du grand monde, quand on apprit la date du Sacre, fixé au 29 mai 1825. En ces temps de romantisme naissant, le grand déplacement de la cour à travers les plaines de Champagne s’auréolait de mirages où s’agitaient confusément les légendes de Jeanne la Pucelle, les souvenirs de Louis XVI, mêlés à la pensée plus moderne d’une escapade fort galante et peu habituelle. L’enthousiasme s’augmentait de tant de préparatifs annoncés par les gazettes, la description des magnificences imaginées par Hittorff dans la cathédrale, l’arrivée des étrangers, le récent débarquement du duc de Northumberland amenant à sa suite sa livrée de gala et pour plus de 3 millions de vaisselle d’argent et d’or. Déjà on a pu admirer chez d’Aldringen, carrossier de la cour, la voiture du Sacre, dessinée par Percier, menuisée par Gts et (oute décorée de bronzes de Denière, de peintures de Delorme et de broderies de Delalande. Les draperies de l’intérieur, cramoisi et or, ont été reprises trois fois, et trois fois refusées. Et puis les couturiers offrent aux dames une attraction supérieure encore, celle des toilettes de cour exposées en des vitrines spéciales, lesquelles se montrent à la façon de reliques, en écartant un voile, et qui feront là-bas le plus délicieux encadrement aux uniformes et aux habits chamarrés des princes.
On se monte, on se grise ; on a été si longtemps privé de ces choses! Les plus avisés estiment à 60,000 personnes le nombre des pèlerins qui partent pour Reims. Alors on commande des voitures très vastes où l’on aura facilité de dormir, si les logis convenables viennent à manquer. Un entrepreneur de postes offre aux plus modestes le transport, l’hôtel, les repas cl trois jours à passer moyennant cinquante
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louis. Bientôt la route s’encombre de véhicules sempiternels, de tous modules, comme les avenues de Longchamp, le jeudi saint. Les relais ne sont point toujours servis à souhait, les chevaux fatigués font la course plus longue, mais on est si gai, on chante si bien, même en des calèches graves, on a tant envie de conquérir la joie ! Deux carrosses sont remarqués parmi les autres ; un tout petit, affreusement secoué dans les ornières, lancé à franc étrier, emporte M. Victor Hugo le poète ; un plus grand, meilleur d’aspect, entraîne M. Gérard, le peintre, qui fera quelque jour un pendant au célèbre tableau de David. Enfin ce sont des cavaliers, de petits soldats, des marchands voiturant euxmêmes leur étalage en des carrioles, leur fourniture de cocardes fleurdelisées, de médailles, de drapeaux peints en jaune ; les cinquante coiffeurs commandés par la cour, les brodeurs, les couturiers nécessaires aux dernières retouches. Inexprimable cohue faite de tous les mondes, exode de l’aristocratie et du peuple dans la poussière et les boues, avec de moment à autre l’équipage d’un seigneur forçant les cloqueteux à se ranger aux fossés, et passant au milieu d’un étourdissant galop, dans un nuage de poudre grise, à la façon d’un dieu courant sur les nuées.
Pourtant, en dépit de ce bruit, la fête n’eut point à Reims l’éclat de nos réjouissances fin de siècle. M. d’Haussonville, qui y fut, n’a point de honte à l’avouer; les chemins de fer manquaient de trop. Tant de voitures n’ont amené qu’une foule relativement clairsemée, « chétive » au prix de nos grands prix ou de nos kermesses parisiennes. Cet aveu d’un témoin oculaire, peu exalté et très sincère, contrarie les récits enthousiastes écrits sur le coup par des historiographes gagés. M. d’Haussonville raille. Il s’est revêtu d’un uniforme, encore qu’il n’y eut aucun droit ; il a suivi le marquis de Clermont-Tonnerre, et s’est amusé à parader au rang des officiers de carrière. Ce qui lui reste d’impressions générales note le côté théâtral un peu de ces histoires, et souvent les précautions mal prises par des ordonnateurs inhabiles. Dès les six heures du matin, les plus titrées merveilleuses, décolletées, vêtues de robes claires, faisaient queue à la porte de la basi-
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lique, attendant l’ouverture. Et sur un ordre, l'entrée ayant été décidée, ç’avait été la rude bataille des dernières venues poussant les premières, une bousculade sotte, comparable à celles des spectateurs forçant le contrôle d’une représentation gratuite. Cela n’était en vérité ni de bon genre ni de dignité.
Une fois les tribunes remplies, les moindres places occupées, on eut l’illusion d’un acte d’opéra. Le roi, en robe de chambre de satin blanc, coitfé d’une toque ornée de diamants et de plumes, s’avançait au milieu de la nef, à pas comptés, infiniment digne, suivi des princes du sang et de toute sa maison officielle.
Gérard a peint la scène principale de la cérémonie, l’apothéose finale, que tout le monde a pu voir à Versailles. C’est très exactement la mise en scène du Sacre de Napoléon, sauf que l’impératrice y est remplacée par le duc d’Angoulême, et la cour de femmes par de vieux fonctionnaires : la différence en est fort sensible.
Dans toute cette journée le rôle des dames fut du second rang; on ne les avait admises qu’en qualité de spectatrices, et encore devaient -elles tenir en main la pancarte argentée, découpée en forme d’écusson, où le capitaine de service leur assignait une heure fixe et une tribune spéciale. Une autre réunion d’elles toutes fut annoncée pour quatre heures ; elles y reçurent en entrant une rose artificielle, une boite cartonnée or avec une médaille du roi, et des pastilles de chocolat représentant les diverses phases de la cérémonie. Entre temps, des fêtes particulières avaient eu lieu : le dîner du roi dans une salle construite exprès, et où les princesses seules avaient assisté, du haut d’une tribune en façon de chaire. Puis on eut le toucher des écrouelles, la réception des chevaliers du Saint-Esprit et de Saint-Michel, que M. d’Haussonville ne peut s’empêcher de trouver abominablement gothique et vieille. Quel non-sens plus singulier que ces soldats à favoris, très mal au cou-
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rant des génuflexions obligées et des signes de croix, qui se trompaient de moment pour se relever ou pour s’asseoir, et si empruntés dans leurs manteaux du temps d’Henri III ! Quant au reste, on s’accorde à louer l’extraordinaire magnificence déployée par Hittorff, le bel effet des tentures de laine et soie, et les étoffes de Lyon jaune et or drapant la nef ; on vante la splendeur du carrosse royal, l’équipage du duc d’Orléans, celui du duc de Bourbon, la richesse du banquet, dont la salle, accommodée à la gothique, resplendit de lustres, de dorures et de tableaux représentant les rois de France. Mais jamais le livre ne parut qui devait redire ces merveilles. Commencé par Hittorff, gravé fort lentement — M. Henriquel-Dupont, mort récemment, en avait taillé quelques planches — il n’était point terminé encore à la Révolution de 1830. Les exemplaires s’en retrouvent inachevés, et depuis ils n’ont intéressé personne.
Les muses ont un peu grossi l’enthousiasme du retour à Paris ; M. d’Haussonville encore nous en donne la sensation vraie. Jusqu’aux barrières, la chevauchée romantique du roi de France n’a guère éveillé que la curiosité naïve de ses peuples. Même quand le général baron Lejeune, excellent homme et fort aimable artiste, s’avise de représenter la place du Trône encombrée de monde, le carrosse entouré, les chapeaux jetés en l’air, il exagère énormément. Ce fut au défilé des boulevards tout au plus que commencèrent les manifestations sincères. Des fenêtres avaient été louées jusqu’à 200 francs l’une, et toutes regorgeaient de spectateurs penchés au dehors et jouant une mimique de bonne franchise. La foule tient la chaussée, et une claque habilement triée saisit les moindres épisodes pour les faire valoir. On crie beaucoup, on empêche les carrosses d’aller, on cherche à toucher le roi. Les Parisiens ont besoin de ces spectacles, ils en vivent plus que de pain. A peu de cas près on les eut pensés royalistes dans les moelles, définitivement acquis aux Bourbons, et incapables de retour. Or ce n’était guère le terme juste. Ce qui les entraînait dans l’instant s’exprimerait assez difficilement ; il y avait le côté scénique, la procession pareille à une figuration de tragédie lyrique bien réglée, la musique, les soldats, le « grand tam-
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tam ». On eût stupéfait Charles X, si dans le calme des Tuileries succédant aux brouhahas, quelqu’un lui fut venu conseiller respectueusement de prendre garde. Une dynastie ainsi saluée et acclamée a signé son bail séculaire; on ale droit de tout espérer des bons Français.
Dîner du sacre a Reims. (Fragment) d’après Chasselat.
Envolées les tristesses et les craintes ! Henri IV lui-même n’avait pas connu ces extases...
Longtemps les lendemains s’en continuèrent. La ville de Paris donna un banquet et un bal, et, dans le banquet, figura le fameux service de Sèvres d’un million, dont quelques rares épaves apparaissent de temps à autre chez les marchands de curiosités et de vieilleries, avec leurs filets d’or et les armes de la ville peintes au centre. Un peu plus tard, en juin, le marquis de Clermont-Tonnerre, ministre de la guerre,
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recommença en l’honneur du roi la fête militaire imaginée par Berthier en 1801. Tous les salons de l’hôtel, tendus d’étoffe blanche, décorés de trophées d’armes; le jardin transformé en camp, illuminé à jour; les gazons couverts de tapis à cause de la rosée, et les arbres chargés de drapeaux blancs. Chose rare ! Les salles de jeux furent désertées, et les dames eurent la très agréable surprise de ne point manquer de cavaliers pour le bal. Ensuite on fut reçu chez le ministre de l’intérieur, où l’architecte Joly avait inventé et réalisé des féeries; huit salons nouveaux, plus de quatre mille bougies répercutées dans les glaces, les bosquets du parc éclairés sans qu’on vît les lumières, à la façon de fontaines lumineuses. On fut également chez l’ambassadeur de Bussie, Pozzo di Borgo ; chez le duc de Northumberland, où l’on eut loisir de s’extasier sur le luxe royal des services, et la perfection inhabituelle des livrées.
Au ministère de la marine, la duchesse de Berry fit sensation, dans sa toilette claire garnie de cerises, et sous sa pimpante coiffure aussi de cerises et de diamants entrelacés. Quand vint l’heure du souper, soixante très ravissantes personnes se servirent entre elles, et se firent les honneurs de mille friandises « bâties » par Carême ; vaisseaux de nougat, ancres de biscuit, bouées en sorbets. En honneur, la cour se déridait tout à coup, et grâce à ces choses, le bourgeois récalcitrant eût volontiers laissé tomber ses défiances. On le vit bien à l’Opéra le 10 juin, quand la famille royale apparut dans sa loge ; ce ne furent pas seulement les belles dames ni les merveilleux qui se levèrent, mais sous le lustre beaucoup de moindres gens, visiblement ralliés et qui, dédaignant les usages, se mirent à battre des mains.
Strictement, avec l’étiquette recherchée, les grands ou les petits vermeils , les cercles à la cour, les jeux du roi, les déplacements à Saint- Cloud, surtout les grandes chasses, on se pouvait leurrer de ressusciter le Versailles hautain du précédent siècle. Le malheur fut qu’on ne s’en tint pas aux parades, mais que, de proche en proche, on s’autorisa de la détente pour oser mieux. La canaille a du bon ! s’exclamait la belle aristocrate d’une pitoyable caricature, en s’emparant d’un sac
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d’écus, sa quote-part dans le milliard aux émigrés. La tendance est grossie, malignement exagérée sans doute ; mais sous le langage retenu des gens de cour, on démêle très bien la constatation joyeuse d’une reprise, l’assurance de pouvoir tout en ce moment. Alors la haute société se cloître, se compte, évite les promiscuités ; elle affecte de ne connaître pas le beau monde ; elle circonvient le roi et le confisque à son profit. Lui n’est point ennemi du nouvel état; il se croit populaire pour quelques paroles gentilles données aux petites gens, mais il a le mépris très certain des nouveautés et des progrès récents. Il s’astreint à son métier de roi, il honore de commandes les arts et l’industrie, il a reçu des siens l’habitude de ne compter guère ; c’est le maximum auquel il est tenu. Pour le reste il entend n'agir qu’à sou caprice, son bon plaisir dont les protocoles ont si joliment dénaturé le sens.
Son luxe a le côté superficiel ensemble et sévère dont les frivoles se piquent volontiers. Il lui importe peu que la maison royale donne le ton et fixe les goûts généraux, l’essentiel est d’avoir un superflu très cher. Un roi de France a mieux à penser que de diriger l’esthétique : Charles X ne dira pas comme Napoléon : « Je veux ceci ou cela, tel ou tel objet et de telle
Broderie de l’habit du grand-maître.
Dessin original de Laffitte.
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forme, » ceci dénote l’extraction bourgeoise et la hauteur parvenue. Le roi a pour le suppléer dans ces besognes quantité d’officiers chargés de penser pour lui, et qui ne pensent point toujours très bien. 11 s’ensuit que le grand vermeil de la table n’est pas d’une ordonnance impeccable, et que les aménagements intérieurs du palais trahissent d’étourdissantes bévues. Bien peu de particuliers aisés consentiraient à meubler leurs maisons des modèles incongrus admis par l’Intendance de la cour. Seulement on ne trouverait rien à reprendre aux subtilités, j’oserais dire aux chinoiseries du service ; le roi a derrière lui toute une troupe de grands officiers rangés, classés, celui-ci offrant un plat, celui-là un autre, tel goûtant les vins, tel passant le café ; il mange comme un prêtre dit la messe, avec un rite très pointilleux, une liturgie parfaitement sûre. Il se sent acteur un peu et surveillé par les yeux braqués sur lui du haut des galeries ; il n’ose aucun geste imprévu. Les princes, mangeassent-ils dans des faïences paysannes, se doivent reconnaître à leurs façons; c’est la seule politesse qu’ils daignent !
On avait plaisir de revenir aux anciens errements, quand le moindre mouvement du roi obligeait cent officiers à courir pour lui faire des grâces. Et puis on étendait les dépenses superflues ; chaque soirée plusieurs tables étaient dressées aux Tuileries, ayant chacune ses hiérarchies, ses formulaires particuliers, ses officiers de bouche et ses cuisines. L’économie stricte apportée par Duroc dans la maison impériale avait été remplacée par le gaspillage oiseux et sans gloire, parce que de ces luxes rien ne restait. Chateaubriand dit à ce propos cette chose osée : « Sous Messieurs les gentilshommes de la chambre et les officiers de la garde-robe, tout reprenait un air de domesticité. » Avec Napoléon ç’avait été l’économie propre, la décence et la bonne tenue d’une caserne surveillée.
Charles X multiplie les jeux du roi, sorte de raout intime où l’on reçoit sur invitation les dignitaires et les dames présentées. Les salles préparées sont d’ordinaire la galerie de Diane, la Chambre du Conseil, la salle du Trône et le salon de la Paix. Vers les neuf
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heures, après l’Ordre, tous les invités étant réunis dans une des pièces, le roi sort de ses appartements particuliers, suivi de ses gentilshommes et de sa famille ; chaque prince ou princesse a ses honneurs pour accompagner, c’est dire les officiers ou les dames de service auprès de leur personne. Le roi parcourt alors les chambres où ont été disposées de petites tables séparées ayant toutes leurs jetons, leurs cartes et deux candélabres à cinq lumières. Pendant près d’une heure que la promenade se poursuit, Charles X adresse la parole aux personnes rencontrées sur son passage, sans dire rien jamais de bonhomme ni de familier, comme faisait l’Empereur.
Lorsqu’il s’assied enfin, il invite à son jeu trois ou quatre dignitaires français ou étrangers auparavant désignés par lui et prévenus d’avance. Sa table est le plus souvent au Salon de la Paix, ainsi nommé d’une statue d’argent placée sur un socle, et qui est le Janus de cette cour pacifique. Le dauphin,
Mme d’Angoulême et la duchesse du Berry vont alors présider le jeu dans les autres salles. L’usage veut toutefois que près du roi une seule table soit occupée ; on fait cercle autour de lui dans le plus respectueux silence. Ailleurs ou a plus de liberté, surtout dans le coin joyeux de duchesse de Berry, elle fort joueuse, plaisan- costume DE'coun, vers 1825. tant sa chance et réclamant des conseils à
tout le monde ; de là partent les seuls rires entendus dans la soirée et encore ne franchissent-ils guère le seuil.
Un romantique de 1829 assurait que ce jeu du roi avait un parfum sépulcral d’un genre particulier et donnait l’idée d’un chapitre de fantômes. Le fait est que ces dames en robes claires, immobiles, que ces hommes vêtus d’étoffes sombres, éclairés de bougies pâles, ne soufflant mot, eussent difficilement réjoui l’âme simple peu au courant des intrigues et des bassesses courtisanes. Et tout ce grand monde avait l’extrême énergie de ne point bâiller durant trois longues heures
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énervantes, et l’énergie plus grande encore de n’y vouloir manquer. Les
fdles de l’aristocratie, une fois l’àge passé du mariage, mettaient une insistance inattendue à pénétrer là sous le patronage d’une dame ayant droit à présentation. Une fois admises, les voici damées , et elles jouissent du privilège de regarder toute une veillée beaucoup de maréchaux et de vieux seigneurs jeter des cartes sur le tapis vert. Une d’entre elles inspira tant de compassion à un compagnon d’ennui qu’il l’épousa dans l’année. Aussi, disaient les malignités, 11e bâille pas qui voudrait au château ! Il y a rue de la Chaussée-d’Antin bon nombre de puissants financiers qui n’ont su en forcer les portes...
Une distraction plus rare aux Tuileries, c’est le spectacle sur le théâtre de la cour, seulement le roi n’en goûte que médiocrement les gênes. Mais on y trouve de temps à autre l’occasion de grouper les fidèles, encore que la salle ne les pouvant contenir tous en une fois, on a sujet de redouter les froissements et les jalousies. Ici le ton mondain a toute son absolue rigueur. Les cartes personnelles envoyées aux dames fixent l’uniforme obligé, suivant la place. La parure officielle est de deux sortes : habit de cour,
Broderie de l’habit de grand écuyer, manteau à traîne, barbes à la coiffure Dessin original de Laffitte.
pour les loges, le balcon et le parterre ; habit de grande soirée pour les deuxièmes et troisièmes loges et
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pour ces loges rôties du rez-de-chaussée d’où l’on voit tout si bien sans être vue soi-même. A l’entrée chaque dame reçoit un programme imprimé par Didot sur vélin, enclos dans une couverture historiée, et des aides de camp conduisent les arrivantes à leur fauteuil. Quand
Les gardes de la porte. D’après Chasselat.
le roi paraît dans sa loge du fond, face à la scène, l’assistance entière se lève, et les personnes du parterre se retournent pour le saluer. Alors le spectacle commence, le plus souvent d’un vaudeville à la mode, emprunté au théâtre de Madame, d’un acte d’opéra-comique, et d’un ballet. Les entr’actes fort courts permettent aux laquais de passer les rafraîchissements, et aux conversations de s’ébrouer timidement dans le demi-silence. En dépit de l’étiquette, des toilettes, de la décoration chaude, la représentation garde une impression de gêne et de con-
trainte ; on n’applaudit pas, on n’ose rien, on se communique à peine ses remarques, on n’a point le méchant goût de rire.
Un de ces galas resta le modèle du genre; ce fut en février 1829, au beau temps des fêtes revenues, quand Mmc la duchesse de Berry avait fini par secouer les torpeurs. L’honneur en était fait au duc de Wurtemberg et au marquis de Bade, et la cour de France y fut vraiment une cour magnifique. Les diamants jetaient en tous endroits un tel feu d’artifice, on y voyait, dit un gazetier, tant de constellations que le
vieux roi, peu enclin aux facéties, fit cependant le geste de se cacher les yeux. 11 était arrivé des premiers dans la loge royale toute drapée de velours rouge et de crépines d’or, ayant à ses côtés le Dauphin son fils en uniforme de maréchal, la Dauphine dans sa robe de cour en velours ponceau, garnie de trois bandes de martre, boa pareil, toque blanche à plumes d’autruche, barbes, mantille, et jabots ou mancherons de blonde claire. Madame — c’est à cette heure la duchesse de Berry — s’assied de l’autre côté du roi ; elle est de même toilette que sa belle-sœur, sauf que son boa est plus clair, et que sa coiffure toute de diamants et de perles tombe en V sur le front, à la Marie- Stuart. On est à un mois à peine du fameux quadrille préparé par elle, où l’on aura volonté de ressusciter pour de bon la cour de la reine d’Ecosse ; cette parure est comme un avant-goût de ce qu’on dit des coquetteries et des restitutions projetées. En arrière des princesses, Mme la duchesse de Reggio, dame d’honneur, arbore un pimpant béret de velours noir et le costume de même couleur que ceux de la Dauphine et de Madame.
Les premières loges de galerie, ce qu’on nomme la corbeille , « ressemble à un Olympe ». Çà et là la duchesse d’Istrie, étincelante de pierres
Spectacle a la couii en 1829.
Robe de Mm0 Mulot.
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rares, la comtesse de la Fcrronnays, en manteau tulle bleu clair et collier arlequin ; toutes les plus belles épaules, que la mode nouvelle tend à émanciper beaucoup, beaucoup. En une loge réservée le duc de Wurtemberg, le marquis, la marquise de Bade et leur fille, ont une cour pressée d’uniformes étrangers et de délicieuses toilettes alternant. Aux deuxièmes loges d’entre-colonnes tous les ministres, le maréchal Soult portant le cordon bleu, le comte Roy portant le cordon rouge, M. de Martignac en habit de ministre chamarré d’or, le duc de Raguse en petit uniforme de maréchal avec par-dessus les aiguillettes du service auprès de la personne du roi. Même les loges d’en liant, où l'on disparaît un peu dans les lumières, apparaissent très animées de parures étourdissantes. On joue le Mariage à l' Anglaise avec la jolie Mme Pradher dans le rôle de lady Dorsay; puis Tancrède , par Lafond et MIle Dueliesnois. Mais, comme on le pense, l’intérêt n’est pas de la scène.
La sortie est féerique. Dans le grand escalier, les dames en clair, mêlées aux uniformes sombres, font un amphitéàtre merveilleux, une apothéose de taches brillantes et foncées avivées du scintillement brusque et fugitif des joailleries. Et le roi s’étant retiré, on laisse les guinderies, on s’échappe bruyamment. Certes voilà la cour, la cour ancienne, sûre d’elle cette fois, triomphante et dominatrice,... à dixlmit mois d’aller aussi joyeuse danser au Palais-Royal sur le fameux volcan de M. de Salvandy!
Que fait le roi de ses journées lorsqu’il ne chasse pas? 11 est entraîné par Sosthène de La Rochefoucauld aux exigences de sa mission divine. 11 visite les manufactures, il parcourt les expositions, il assiste aux courses de chevaux, et fait en conscience son métier de Mécène. S’il est au Salon de peinture, les portes sont fermées pour les visiteurs ordinaires, on n’entre qu’en montrant patte blanche. Charles X est reçu par les fonctionnaires des Beaux-Arts, costumés de fracs bleus brodés d’ar-
Broderie de l’habit du grand veneur.
Dessin original de Laffitte.
gent et portant l’épée. Il va devant lui, clignant des yeux, souriant de ses bonnes lèvres épaisses, admirant ce qu’on le prie de trouver excellent, et traînant à sa suite un cortège grossi de toutes les jolies personnes entrées à la faveur de la carte chamois. La carte chamois est le Sésame, on la mendie, on l’implore ; il est de supérieur bon genre de la recevoir à domicile, sous enveloppe à son nom. Le grand monde vit de ces petits privilèges, c’est la plus grande faveur qu’il ambitionne ; quant au beau monde il en est mille fois plus alléché encore. La chronique a gardé souvenir de ce financier étranger, lequel laissait traîner sur sa table les lettres timbrées de la place du Carrousel. Comme c’était la seule poste qui eût droit d’estampiller avec une fleur de lis, il souhaitait que ses commis le crussent en relations avec la cour.
Le roi assiste aux courses du champ de Mars dans une Daumont ; il parie volontiers contre le Dauphin ou Madame, il admire les bêtes, et se sent plus à l’aise que non pas aux Gobelins ou à Sèvres pour donner son avis. Mais son vrai domaine, toute sa passion, la dernière expression de son luxe, c’est la vénerie, la grande chasse française avec son étiquette, son code, ses traditions, son langage et sa musique. Pour lui, — et il le dit assez — la chasse est l’image de la
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guerre. Il doit à sa race chevaleresque de ne la point délaisser. Là se soupçonne encore l’un des mirages de son médiocre esprit. Il courre le cerf en mémoire de ses aïeux, il s’emploie à faire aussi bonne figure en face d’une bête au ferme que saint Louis à Damiette contre les Sarrasins. Servir au couteau un daim affolé n’est point une bravoure si négligeable; qui le peut et sait faire de sang-froid pourrait autre chose le cas échéant.
Lorsqu’un déplacement est décidé, le roi donne ses ordres au grand veneur, qui les transmet aux officiers intéressés. Lui-même fait expédier les lettres aux personnes invitées; on y indique l’endroit choisi et l’heure. L’uniforme est le même pour le prince et ses hôtes; un habit bleu, brodé d’un large galon d’or, avec retroussis aux basques, collet, parements et revers de velours rouge. Le chapeau est de feutre noir à cornes, et également brodé d’un galon d’or, très haut dans sa forme militaire, dérivé inavoué du fameux petit chapeau adopté par Napoléon. Tous les veneurs ont le ceinturon large taillé dans une ganse d’or, le couteau de chasse à manche historié, et les bottes. Chacun arrive au rendez-vous dans sa voiture particulière ; en été, vers 7 heures du matin, à 9 heures en hiver. L’assemblée est à proximité des roules carrossables; la meute y attend sous le fouet des piqueurs, tandis que les premiers présents se chauffent à un feu de brindilles. Le roi est-il signalé, toutes les trompes entonnent le réveil, et sonnent la Royale; elles reprendront la fanfare pour le découplé et l’ouverture de la chasse ; si les dames sont priées, elles suivent en calèche, sauf que certaines amazones ne préfèrent courir le steeple en la compagnie des hommes. Toutefois il convient de n’accorder qu’une confiance limitée aux fantaisies de Carie Vernet sur ce point. Les belles chasseresses de la Restauration célébrées par d’Houdelot montent avec habileté et maîtrise; leur cour de jolis seigneurs les préserve de tant d’accidents saugrenus inventés par le peintre discourtois et railleur. Elles ne prennent le galop qu’en plaine, quand la bête de meute débuche et dessine un parti à travers les guérets ou les cultures. La cavalcade est alors fort attrayante de ces personnes habillées de jupes
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longues, coiffées de chapeaux clairs et dont les voiles s’envolent, qui franchissent les fossés, sautent les haies au milieu de la musique étourdissante d’une centaine de chiens gorgés et hurleurs. Après deux heures folles, l’animal étant sur ses fins, battant l’eau ou faisant tête, tout ce monde rapproche aux sonneries de l’hallali debout ; la réunion une fois au grand complet, le roi présent, un piqueur se
L’iiallali debout. Lithographie de Carie Vernct.
détache et sert la bête au couteau de chasse. C’est l’hallali par terre cette fois, les honneurs du pied seront faits à quelque princesse présente, à Madame ou à la duchesse d’Angoulême, tandis que les valets de chiens préparent la curée et étendent la peau du cerf sur les débris, la tête haute et maintenue par un piquet. Ceci est la vraie cérémonie de la journée, le bouquet, on allume les torches et les trompes jouent la mort.
Carie Vernet a décrit plusieurs chasses royales; l’une d’elles est cette grande toile aujourd’hui au Louvre, où la malice des rangements
L hallali du daim à Compiègne. Monsieur et le duc de Berry présents (1818). D’après Carie Yernet.
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lui a donné comme vis-à-vis Y Enterrement à Ornans du peintre Courbet. Charles X n’y est encore que Monsieur, frère du roi, mais en matière de vénerie il est déjà le souverain maître. Il a près de lui son tils le duc de Berry, et dans le lointain des carrosses sont arrêtés sur la route où s’aperçoivent plusieurs dames. Monsieur parle au grand veneur, M. le comte de Girardin ; il donne ses ordres pour qu’on serve le daim tenant l’eau de l’étang de Ville-d’Avray. Le tableau commandé en 1825, représente une scène de 1818; quand on l’exposa au salon de 1827, il y venait aussi fâcheusement que possible. Trop de malignités couraient déjà sur ces chasses sempiternelles, annoncées par le Moniteur , tournées en grotesque dans la presse libérale. Je ne sais quel « pamphlétaire du crayon » répandit dans le monde une riposte au tableau de Vernet. C’était, assis dans un fauteuil, le vieux roi édenté, perclus et fort vilain, fusillant un lapin à roulettes que traînait un domestique.
En fait, les tirés l’amusaient plus que tout. Là encore il exigeait une mise en scène impeccable, des milliers de rabatteurs, un buisson préparé d’avance où les gardes eussent emprisonné tous les faisans, les perdrix, les lapins ou les lièvres de la contrée. Comme de nos jours pour les citasses présidentielles, chaque invité devait suivre un trotlin ou allée du bois percée en ligne droite, et fusiller devant lui.
L’uniforme diffère du bouton de meute. Le roi et ses compagnons endossent, pour la chasse à tir, un habit-veste de drap bleu et. le chapeau à cornes. Un porte-arquebuse charge les fusils que le chasseur prend de la main droite, et rend à un autre officier une fois le coup parti. Charles X a ses ramasseurs de gibier attitrés, lesquels ne chôment pas, car il a bon œil et le plus beau sang-froid de tireur qui soit. Près de lui se tient un gendarme des chasses, lequel inscrit sur un carnet les pièces tombées et les fait charger sur une charrette. A la fin de la journée a lieu le bouquet, c’est-à-dire l’envolée dernière des bêtes envoyées à grand fracas par tous les rabatteurs donnant ensemble. Puis on range le tableau par espèces, et l’inscripteur s'approchant du roi. son chapeau à la main, en dit le nombre. Cela monte
LA RESTAURATION
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souvent à 5 ou G00; la distribution en est faite séance tenante aux personnes présentes.
L’arquebusier des princes, rue de Richelieu, a bien loisir de se bâtir la façade la plus magnifique et la plus historiée de la rue entière, un fronton en bois sculpté, tirant de très loin les yeux de ses dorures. Il est en vérité l’indispensable artiste de la cour de France, et son art est le premier dans l’instant. Le pis est bien que les notes fournies aux journaux sur ces hécatombes de gibier émanaient du château, peut-être directement du roi. On se leurrait de ce mirage, on s’imaginait naïvement éblouir « les peuples ». Sosthène de La Rochefoucauld, rendu clairvoyant par la pratique des hommes, émondait, rognait, il eût souhaité qu’on rognât tout. « Le roi est allé à la chasse. » Phrase périodique, niaise comme la fameuse dépêche du roi d’Espagne. Le roi n’allait que là, il y fut allé... il y alla le matin des ordonnances.
11 en oubliait tout le reste; il en désertait la musique de sa chapelle entretenue à grands frais sous la direction de Plantade et de Cherubini. Souvent il ne paraissait pas à son jeu à cause des fatigues du jour, ou il se faisait excuser à la représentation donnée pour lui au pavillon de Marsan dans les appartements de Madame. La cour ne le possédait réellement qu’aux villégiatures de Saint-Cloud, pendant les mois d’été où sa passion se condamnait au repos. Alors il se faisait grandpapa, très bon grand-papa, près de six semaines, entre le petit duc de Cordeaux et Mademoiselle. Au jour du 15 juillet, fête de la Saint- Henri, il autorisait des kermesses enfantines dans le parc du château avec théâtres, cirque olympique, amusettes de tous genres. Les réjouissances de 1828 furent affreusement mouillées, et les fraîches toilettes ne se purent défendre de l’ondée sous les tentes de coutil dressées partout. En 1829, la fête eut lieu dans le jardin du Trocadéro, elle fut plus gaie. Le duc de Bordeaux trônait ayant autour de lui sa sœur, le duc de Nemours, le petit duc d’Aumale dont c’était aussi la fête, toutes les jeunes princesses d’Orléans et environ 100 enfants de la haute société parisienne. On vit un éléphant de Siam présenté par
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Franconi, et qui, au grand plaisir de la jeunesse, avala la plus prodigieuse quantité de choses peu comestibles. Le soir, la famille d’Orléans dîna au château, à quatorze couverts, en la compagnie du roi; vers les
sept heures, on se rendit au théâtre, et à neuf heures les danses commencèrent.
En dépit des apparences, de ce besoin de remettre au lendemain les affaires graves, au milieu de tant d’illusions fort enracinées et tenaces et d’appétits grandissants, la royauté restaurée dissipe l’héritage. Elle en use en parvenue, vous croiriez, sans avoir su maintenir le fort élan commencé par Bonaparte. Contrainte à l’imiter presque en tout, elle se contente de mettre sur une machine très neuve un gouvernail
52 LA RESTAURATION
vermoulu, redoré pour la circonstance, et fort mal adapté. Plus on le redore, plus les cassures s’en devinent énormes. Ce que la Restaura-
Heniii d'Orléans, duc d’Aumale, a six ans. Par Grévedon.
tion laisse après elle sera né, aura grandi en dehors de sa sphère propre, étroite et mesquine. L’aristocratie financière, un peu dédaignée, deviendra prépondérante, juste à l'heure où l’autre perdra ses avantages et ses privilèges par sa pure faute. Strictement, et pour ce qui nous occupe, cette période de quinze années n’aura point tenu ce qu’on eût été en droit d’espérer d'elle. Le peu d’originalité qu’on soupçonne
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a son origine révolutionnaire indiscutable. Les arts et les industries y sont de la République et de l’Empire en majeure partie, avec à peine de périphrases et de transformations. Le grand monde rentré en France n’a su mieux imaginer que de restituer scrupuleusement certaines idées de l’autre siècle, qu’il eut eu honte de corrompre au contact moderne. L’extension de ce sentiment rétrograde porta à la royauté les plus terribles coups. Elle n’y voulut pas croire, elle se berça de folies, et se jugea impérissable pour oser retourner en arrière et se rattacher à un passé de gloire défunte. Du petit au grand, tout est dans cette assurance candide d’un courtisan qui, ayant vu le duc de Berry en costume de chevalier du Saint-Esprit, avec sa grosse figure bourgeoise et sa culotte à tambour, proclama Henri IV revenu sur la terre. « Pour Dieu ! s’écriait le général Foy, pour Dieu, je vous en conjure, laissez le Béarnais, qui est mort et bien mort!... »