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CHAPITRE III

Par bonheur on eut, entre tant de visages moroses et de mines renfrognées, dans cette cour sans reine, une mignonne princesse italienne tombée tout à coup comme une pupille gâtée chez de vieilles gens. Elle fut adorée de suite pour sa jeunesse, la candeur et le charme très mutin de sa petite personne (luette, divinement blonde, distinguée et de très fin esprit. Elle avait mis une grâce joliment capricieuse â esquiver les étiquettes, là-bas, dans la forêt de Fontainebleau, à la croix de Saint-Hérem, où toute la maison de France l’était allée quérir en une journée de juin 1816. A peine arrivée, et devant qu’on l’en sût prévenir elle s’était élancée de son carrosse, et jetée toute rougissante aux pieds de Louis XVIII. Voilà beaucoup de bienséances enfreintes, dirent les gens sévères, et peut-être des allures un peu inédites chez nous. Mais le moyen d’y trouver à reprendre, quand la volonté en est si gentiment spontanée et délicate! Armand de Pontmartin aura un mot exquis sur elle bien plus tard quand il la dira « moitié Vésuve et moitié Gymnase! » A cette heure c’est le Vésuve tout seul qui se manifeste, le Gymnase a loisir d’attendre.

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Jolie non pas, ravissante plutôt, gracile encore à la façon d’une pensionnaire, Mme la duchesse de Berry a la figure maigre, de longs bras, sans presque de corps sous l’étroit fourreau de son habit de cour. On lui sait la plus étonnante chevelure, dorée comme celle des vierges peintes par les maîtres de la Renaissance ; ses yeux d’un bleu méditerranéen ont un léger strabisme, et la plus extrême et gentille mobilité. Son nez n’est point d’une ligne pure, mais combien moqueur et Pompadour ! Charles de Rémusat l’a entrevue, il en écrit à sa mère cette impression amusante : « La duchesse a l’air très jeune, elle est très « blanche, très maigre, et ressemble en petit, mais d’une manière « effrayante à qui?... Eh ! ma foi, à la fille de l’Empereur d’Autriche. » A Marie-Louise, ci-devant impératrice des Français, pour le quart d’heure redevenue une simple archiduchesse. De vrai, on s’y tromperait; et lorsque Gérard esquisse de Marie-Caroline un rapide croquis sur une pierre lithographique, c’est à n’en pas douter l’impératrice qu’il a voulu dire. Une des rares épreuves de ce dessin appartenait à Auguste Barbier, l’auteur des ïambes, c’est elle que voici tout naïvement traduite. Ce portrait est ensemble le premier de la duchesse de Berry exécuté en France, et ce que les amateurs nomment un incunable de la lithographie dans leur langue barbare, c’est dire une des plus anciennes manifestations d’un art à son berceau.

Telle elle fut de 1816 à 1820, elles nombreuses effigies qui la popularisèrent ne se contredisent pas. Hesse l’a peinte dans ses atours de l’Empire, très fillette encore, ses deux grands yeux étonnés fixant droit devant elle, sa bouche tâchant un sourire. Duplessi-Bertaux, un revenant de la Révolution, grave d’elle un coquet profil, où ses lignes minces s’écrasent d’un lourd diadème. Robert Lefèvre, peintre de Napoléon, la veut montrer trop royale sous une lourde parure de cour et 1 attirail officiel des réceptions aux Tuileries. Cardon, un imagier, refait une seconde fois Marie-Louise, sans presque de souci des vraisemblances. Dans l’année pas un marchand d’estampes n’omettrait de placer la princesse bien en vue, entre son mari et le vieux roi, son oncle d’alliance. Elle est la plus curieusement regardée, la plus fêtée, et je vais dire un

mot bien gros, la vraie reine. Devant l’Elysée où elle habitera, le Parisien guetteur d’impressions, badaud éternel, s’en ira rôder aux heures de sorties journalières ; il lui saura gré de ne s’enfermer pas, et de volontiers courir Paris en landaulet découvert. La famille royale aura bénéfice de cet engouement ; on oubliera en l’honneur de la petite prin-

La duchesse de Berry. Lithographie originale de Gérard.

cesse le puritanisme un peu sanglé et maussade des autres. S’ils font trop fi des luxes mondains, Mme la duchesse est là qui rachètera leur jansénisme haïssable. Elle emploie ses jours « à la provinciale », suivant qu’elle l’assure, en mille escapades d’enfant gâtée. Elle arrête son carrosse aux boutiques, ce qui lui vaut plus de bénédictions que tout au monde. Lorsqu’elle rentre sa promenade finie, c’est vous ne sauriez croire quel étonnant bazar que sa voiture où les laquais entassent les achats mignons. Souvent pour arriver jusqu’à elle le duc son mari est

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forcé d’escalacler une muraille de colifichets, et tout en souriant, heureux de la voir contentée et amusée à ce point, il demande le plus gentiment à quand les poupées ?

Oh ! mon Dieu, les poupées, pourquoi non? Il manque bien un peu de poupées en France dans la minute présente. Ce sont de ces choses, les poupées, qu’on ne met pas impunément trop tôt au rebut dans une société. Nous en rions, et parfois elles sont d’un énorme appoint dans les histoires plus sérieuses. Mme la duchesse d’Angoulême n’a pas eu le bonheur de songer beaucoup aux poupées, elle n’en a point pour autant forcé les admirations. Aussi bien quelle raison eût eue Marie-Caroline de s’attrister aux Tuileries et de joindre ses soupirs à ceux des autres? Elle n’en savait les souvenirs lugubres que par ouï-dire, sensation médiate dont la condition première est de toucher moins au fond, et de passer très vite. Et puis elle n’est blasée de rien ; son sang est jeune, sa tête libre, elle n’entend guère malice à la politique rageuse. Des semaines, elle sera joyeuse pour une fête projetée, un bibelot offert, le cadeau d’une miniature ou d’un christ d’ivoire, l’aménagement à son goût de sa chambre. Le côté Gymnase se forme peu à peu en elle, composant cet étrange mi-parti de Sicilienne et de Parisienne, cet amalgame de deux diverses qualités ou défauts si l’on veut, bâtissant à la fin une créature exquise, très bonne, évaporée, candide, avisée, sans rien de la Sicilienne rude qu’avait été la vieille reine Caroline, ni de la Parisienne compliquée que fut Mme Récamier. La duchesse de Berry sera comme une Marie-Antoinette du bon temps, la jolie reine, avant les intrigues dernières et les compromissions.

La vie toute neuve pénétrait à sa suite dans la maison patriarcale et raidie de Louis XVIII. Marie-Caroline déridait, elle défigeait, par son babil et sa mutine façon d’entreprendre ces personnes ankylosées, de câliner son oncle, ou son beau-père, ou son beau-frère le duc d’Angoulême aussi. Chez le roi elle est un peu la duchesse de Bourgogne à qui l’on pardonne sans confession, pour son adorable étourderie. Louis XVIII, si ponctuel en ses moindres besognes, presque un peu trop réglé eu égard â sa mission, ne tolère qu’à elle seule un retard à la table royale. Lors-

La Duchesse de Berry en veuve, et sa fille. D’après la peinture de Kinson

qu’elle arrivait, le dîner servi, et la famille réunie, il se contentait de tirer son gros chronomètre insolent dont les aiguilles allaient un train d’enfer, et il le lui mettait sous les yeux. Alors, toute émue, elle s’excusait et donnait les meilleures raisons ; et chacun riait de très bon cœur parce qu’on l’aimait infiniment, même Mme la duchesse d’Angoulêine, par cette affinité inanalysable des contrastes plusieurs fois remarquée dans les parentés royales.

A la voir ainsi papillonner, tenir les routes pour un oui ou pour un non, on la jugerait insouciante d’intérêts sérieux. Il n’en est pas de cela. Elle a beau courir la ville en tous sens, cavalcadcr au bois de Boulogne sur une jument gris de fer, sa bête favorite, fatiguer ses attelages l’aprèsdînée, paraître le soir à l’Opéra, au jeu du roi, danser chez elle, elle a souci de mieux faire. Tandis qu’Hippolyte la coiffe, elle lit les journaux, ce qui n’est pas long, elle déchiffre les requêtes envoyées. A son retour du bois, le peintre Truchot l’initie à l’aquarelle, au crayon ou à la lithographie. Elle touche à mille choses, effleure les sujets les plus divers ; elle copie à l’aquarelle les peintures de son maître, modèle en terre avec Bosio, découpe des figures en silhouettes à la façon d’Huber, « le peintre de Voltaire », ou demande à Jazet et au vieux Dcbucourt, — eh! oui, le Debucourt des belles pécheresses d’avant la Révolution, — les secrets de l’aquatinte sur cuivre. Une fois envolée de sa cage, elle ne laisse point forcément courir les heures oiseuses. Elle est au musée, au salon de peinture, à l’atelier des maîtres en renom. Etrange caprice que celui-ci, où le Gymnase paraît tenir la plus grande part! Venue d’Italie où ses oreilles d’enfant ont été rebattues des arts florentins ou romains, elle s’est d’elle-même, et par singularité, donné la tâche de patronner les vivants de préférence. Elle dit : « Oui achèterait les tableaux de ces pauvres artistes, si je ne le voulais faire? » Alors elle amasse au petit bonheur, par bonté de cœur, d’excellentes onde médiocres toiles, qu’on encadre sans différence, et qu’elle suspend en tous endroits de ses appartements. De bonne justice elle devance son temps, elle n’a pour rival dans son choix que Mgr le duc d’Orléans, aussi enthousiaste qu’elle-même. Et l’esprit n’est point banal qui ose de cette façon contre

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carrer les idées vieillotes et l’intraitable hypnotisme de certains pour la tradition classique. Tous deux, elle et son cousin d’Orléans, avaient senti l’injustice de la commune tendance ; ils souhaitaient que les moins arrivés eussent leur part. Seulement si le prince entrevoyait un but lointain à ses choix populaires, elle, par contre, n’écoutait guère que sa bienveillance toute simple, et son envie d’être utile.

Constatez la reconnaissance qu’on lui en a, à l’absence de charges contre elle; les critiques se réservent pour les guêtres de Louis XVIII, la lippe de Charles X, les colères du duc de Berry, ou la jésuitière de la duchesse d’Angoulême. De proche en proche, les débutants dont elle encourage les talents empêchent les crayonnages malséants. Au fond, sur quoi lui ferait-on la guerre? Elle n’a aucune lare physique, elle abomine les exaltés et fréquente au Palais-Royal ; c’est une personne éclectique, renseignée et pourvue d’une somme utile d’idées générales. Ses fournisseurs lui font un renom parmi toutes leurs clientes ; elle leur fait la grâce de ranger sa calèche en bordure de leurs magasins pendant des heures. Si elle n’achète pas, elle s’en tire par des compliments, et sa présence leur vaut la meilleure réclame. Enfin elle sourit, elle salue, elle, d’un coquet et provoquant mouvement de tête, elle n’a point la mine hautaine et contrariée des autres. C'est la vraie reine.

Sa cour, encore qu’imposée par certaines obligations, est d’un contraste reposant avec les Tuileries. Les dames qui l’entourent prennent d’elles une façon d’être élégante et jeune qui ravit d’aise. Mme la duchesse de Reggio, dame d’honneur, est, au début, à peine d’âge canonique pour la dignité qu’elle occupe. Mais dans la maison de la duchesse de Berry, où l’on se pique de littérature distinguée, où l’on a souci du romantisme débutant, combien cette jeune grand’maitresse est à propos venue ! On la dit descendue des anciens châtelains de Coucy, presque des troubadours, et née en Champagne, pays de Thibaut, le comte poète. Tout ceci a fort bon air et ravit extrêmement la princesse. Mme de Reggio est à l’Elysée, puis au pavillon de Marsan, ce qu’avait été, à la cour de Catherine de Médicis, Charlotte de Beaune, petite-fille de Semblançay, une confidente et un secrétaire. Elle est de toute la cour la

femme qui écrit le plus, et l’on s’amuse de ses doigts pleins d’encre, qu’elle promène étourdiment sur ses dentelles. Elle, dame d’honneur, et Mme Just de Nouilles, dame d’atours, c’est bien hasard que pareille chance se fût trouvée! Dame d’atours, Mme de Noailles ne l'est que pour les autres, pour elle c’est du temps perdu ; elle est trop bonne mère pour songer beaucoup de falbalas, et trop « rossignol pour avoir un

Mme la duchesse de Reggio. D’après le tableau de Gérard.

beau plumage ». Une Talleyrand, pensez, toute en esprit, en babil, et sur ces charmes une vertu de Cornélie. Consultez Leroy, Mme Just de Noailles disparaîtra derrière la première financière venue ; ses robes ont une simplicité! Mais lisez une lettre d’elle, même la plus banale d’apparence, c’est on ne saurait dire quelle ingénuité maligne, très bonne malgré tout et d’une grâce infinie.

La duchesse de Berry a huit dames pour accompagner, choisies tontes au premier rang, différentes seulement dans leurs goûts, leur beauté et leur coquetterie. On y voit des étrangetés : une fille cl’évêque par exemple, Mme de Castéja, née de Bombelles, qui deviendra plus tard belle-sœur morganatique de Marie-Louise, veuve de Napoléon. Mme de

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Gourgues dont les robustesses sont de l’époque des preux, et dont le mari tient des géants ferrés de la Table Ronde. Mme de Gourgues a des voitures légères qui n’ont point toujours prévu les cas; une fois, en gagnant Rosny, sa calèche se brisa et la pauvre dame fut estropiée d’un doigt.

Puis un nom sonnant très mal aux oreilles libérales, Mme de Bouillé, femme d’une aristocratie et d’un ton également notés dans les cercles mondains, et qui marche en statue des jardins de Versailles ; Mme d’Hautefort, elle aussi descendue d’un chevalier littéraire d’autrefois, le sire de Maillé La Tour-Landry, dont elle n’a gardé que le nom ; Mme de Bétliisy, mariée au gouverneur des Tuileries, laquelle a de fortune le plus délicieux, le plus mutin pied de Cendrillon dont on ait l’idée, et qui se vient toujours mettre en tiers dans les conversations. Enfin la maison de la duchesse de Berry possède un autre Vésuve, une autre folle du logis, non moins enfant gâtée que sa maîtresse, non moins adorable, Mme de Meffray, fille de la gouvernante française de Marie-Caroline à la cour de Naples, « la bonne Latour ». Mme de Meffray est blonde, aussi espiègle, toute en dehors, d’une impertinence impayable. Elle a des mots très galants sur les choses, et « volcanise » à tout propos.

Dans « l’escadron volant », Mme de Rosambo est sûrement la plus effacée, mais la princesse a pour elle de particulières prévenances. Mme de Rosambo est fille du premier écuyer, M. le comte de Mesnard, gentilhomme vendéen, qui nous a gardé en de simples mémoires une physionomie très juste de la petite cour, et qui n’eut point toujours à se louer de sa féauté et de son sacrifice. Un jour, Marie-Caroline manqua le tuer, alors que dans une fantaisie de touche-à-tout elle s’était emparée d’un pistolet et en visait le pauvre homme ; on s’aperçut après que le pistolet était chargé. Le duc de Berry fit de cette étourderie une jolie guerre à sa femme, iJ lui représenta l’horreur de la situation, Mesnard étendu raide mort à ses pieds et qu’on eût sûrement présumé de quelque impertinence punie séance tenante. Hélas ! un temps sera oû le comte de Mesnard regrettera cette fin, dont sa réputation de galantin n’eût souffert aucune déplaisance. Brantôme Ta dit dans son langage :

« Le beau trespas certes et de bonne sorte, de périr par la main de telle

La duchesse de Berry, peinte par Hesse en 1819. D'après la copie en miniature faite par Mme Audoin et appartenant à M. le baron de Mesnard.

grande, smis dire que de mourir nous tire souvent de peines plus dolentes. " En vérité !

Toute cetle jeunesse avait ses chaperons, en la personne de trois dames honoraires, Mmes de Lauriston, de Gontaut et de La Rochejacquelein. Oh! Mme de Lauriston pour la forme seulement, car en dépit de sa hauteur, de ses prétentions et de son solide orgueil, son père était Leduc, et sa jeunesse s’était passée chez Joséphine Beauharnais. On assure qu’en regardant le portrait de son mari représenté dans le plus superbe appareil guerrier, elle a fini par le croire le véritable vainqueur Austerlitz. Et puis elle tranche, elle s’impose, elle s’incline à peine evant la duchesse de Berry. Le couple est de restauration pure, féru de hochets, de mirages très particuliers; il affecte d’oublier l’Emj ire, quand Mme de Gontaut, l’autre dame honoraire, en a bien au contraire pris un charme de plus. Celle-ci a gardé sa liberté de langage un peu révolutionnaire, elle dit les histoires tout à trac ; que n’est-elle un peu sourde, elle serait la perfection ! Pour Mme de La Rochejacquelein, sa place eût été près de la duchesse d’Angoulême ; elle a quitté le service de Marie Caroline à cause des retraites où elle n’allait plus, et des théâtres où elle allait trop, au grand scandale de sa piété.

La cour de l’Elysée marqua donc le seul endroit de la topographie mondaine où les princesses osassent rire. Par-dessus les barrières très basses qui isolaient le parc de l’avenue des Champs-Elysées, les promeneurs voyaient tout à coup dans la nuit l’illumination de grandes fenêtres ; Mme la duchesse donnait un bal ou recevait le roi. Et c’était à la longueur des allées le défilé des carrosses de gala, accourus de tous endroits, et jetant dans ces déserts une inexprimable cohue jusqu’aux heures avancées. Chez elle, au milieu des décorations restées de Caroline Murat, Marie Caroline rappelait la reine Hortense un peu, avec son habileté avarier les divertissements, à imaginer mille surprises. Chaque fois, c’est une différente idée de rompre la monotonie ; on inaugure une danse, on a l’impromptu d’une scène jouée par Talma. Le duc de Berry adore ces fantaisies. Il s’est diverti extrêmement un soir chez M. Grcffulhe, où l’amphytrion, pour parodier une scène des Petites Danaïdes

GG

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lit distribuer à ses invités une multitude de jolis et mignons couteaux. C’était le 12 février 1819. C’eût été le 13 que le duc ne s’y fût sans doute point trouvé, car cette date du 13 était une ombre noire dans la maison. Deux fois, un 13, ils avaient perdu des enfants, en 1817 et en 1818. Donc le 12 février, le prince n’eut aucune gêne à s’amuser de la trouvaille, et sur ses compliments les petits couteaux Greffulhe eurent un énorme succès mondain. Le lendemain 13, le prince reçut le pareil cadeau à sa sortie de l’Opéra, de la main de Louvel.

En ce temps, la duchesse de Berry est déjà tout autre. liesse l’achevait de peindre dans sa toilette de Parisienne définitive, son visage allongé et resté maigre, encadré de coques blondes, essoré d’une monumentale capote noire de velours et de plumes, le buste sanglé dans une redingote remontant la taille au plus haut et emprisonnant un fichu tombé des épaules. Jamais elle ne sera plus la duchesse de Berry que là sur cette toile, ou du moins nous la voulons telle, ni jolie, ni très souveraine, mais plutôt ensorcelante de cette pointe de rien qui détermine la suprême séduction. Elle se vêt comme on ne saurait mieux ; elle a l’aisance qui rendrait possibles les pires monstruosités de parure. Et pourtant, je vous dirai qu’elle n’est point la plus exagérée dans ses échéances chez les costumiers en renom, Durocher ou Leroy. Quinze louis de chapeaux, et 25 pour le reste, c’est le bout du monde. L’idée ne lui viendrait pas d’endosser l’habit de cour pour une pose, parce que

elle le sait et elle le dit — la toilette de cérémonie, les diadèmes et les joailleries écrasent sa pauvre carrure menue. Ce fut le portrait de Hesse, le dernier d’elle que le prince son mari eût vu et possédé ; ouïe dit à Frosdhorf aujourd’hui ; il nous en reste une gravure excellente, et une copie miniature exécutée par Mme Audouin, que M. le baron de Mesnard garde entre tant d’autres reliques de la princesse.

Voyez le portrait, c’est au mieux la Marie-Caroline du bon temps, celle qui allait trottinant sur les boulevards, qui courait les boutiques, s’égarait aux montagnes Beaujon, et menaçait son beau-père de prendre l’omnibus.

L’cffrovable scène du 13 février mil une folie dans celle tête exaltée.

LUXES ROMANTIQUES DE LA DUCHESSE DE BERRY (Il

Elle eu l des explosions de douleur traduites à la façon napolitaine par d’excessives et puériles démonstrations. D’un seul coup de ciseau elle mit à terre les cheveux blonds dont elle avait tant de coquetterie, et du jour au lendemain la troublante Parisienne de Hesse lit place à une

veuve infiniment digne sous ses atours noirs. Alors le peuple la veut voir ainsi, et Kinson obtient d'elle quelques séances. Le peintre s’est transporté au pavillon de Marsan où le roi donne asile à sa nièce ; et c’est le salon de la petite mademoiselle d’Artois qu’il décrit pièce à pièce, avec un scrupule très singulier d'historien. La toile est destinée aux fidèles, on la veut écrite et commentée dans ses infinis détails, jusqu'à ne celer rien dans le portrait de Marie-Caroline de ce qui est pour

Naissance d’un enfant du duc de Berry en 1817. Décoration pour roite vendue chez Lavrie. Dessiné et grave par Duplessi-Bertaux.

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l’instant le seul espoir d’une dynastie touchée à mort. Et Ivinson dit les plus intimes choses, non sans esprit.

Les fêtes du baptême du duc de Bordeaux mirent la jeune femme au premier plan, presque à celui de reine-mère. Elle eut tout à coup loisir de quitter son deuil et d’avoir une excuse à renaître. Elle l’écrit dans un billet mignard où l’on sent la résurrection : « Cette joie est tout à l’heure aussi plus forte, plus forte même que le chagrin, et je sais un cher défunt qui en ressent autant de satisfaction que nous-mêmes. » C’est là ce qu’on imagine pour ne pas s’éterniser en de stériles regrets. De fait, la situation morale est du tout changée ; la reine dauphine d’auparavant a gravi un échelon dans la hiérarchie. Ce fut tout de suite que sa maison, le petit château compta pour une diversion heureuse d’avec 1 e grand château.

Tandis que d’année en année la vieillesse de Louis XVIIJ imposait à son entourage le fort ennuyeux repos, la duchesse de Berry entr’ouvrait ses salons, groupait auprès de ses enfants la jeunesse de même âge, et gardait pour elle certaines soirées de habillage extrêmement goûtées. En bonne justice ceci changeait des cercles royaux où l’intrigue méchante jetait partout des contraintes. Au pavillon de Marsan la politique fuyait devant la gaîté ; il n’était question là ni d’ultras, ni de libéraux, ni de charte, mais de choses d’art, de théâtre ou de toilette. Mme la duchesse avait une gentille manière d’interrompre, en mettant un doigt à ses lèvres, ceux qui tentaient de s’extravaguer, elle n’avait point de siège pour les fâcheux.

Plusieurs de ses passions grandirent : l’amour des bibelots rares d’abord, entretenu par le romantisme; elle met à les rechercher et à les entasser la ténacité presque de nos rages contemporaines. Puis une tendresse pour Rosny, sa châtellenie de Seine-et-Oise près Mantes, où se mêlent deux souvenirs pour elle, celui de son mari et celui du Trianon de Marie-Antoinette , où tantôt elle s’occupe à des fondations pieuses, à des dotations d’hôpital, et tantôt offre à ses hôtes parisiens des jeux villageois, de très champêtres amusettes, elle vêtue de linon, animant les groupes et fredonnant des chansons. Rosny est le Versailles qui lui convient ; Sully y est né, et le lieu est discret, égayé d’om-

Le château de Rosny. Lithographie originale de la duchesse de Berry, signée Marie-Caroline , 1823.

brages splendides, assez loin de Paris pour qu’on en n’ait point les gênes. Elle y a tant de plaisir que souvent elle y est encore en octobre, quand les feuilles tombent et que le froid vient. En été, c’est « l’asile des Arts » en ce sens que plus volontiers elle y appelle les peintres, Isabey surtout, ou Truchot, ou des chanteurs, tous ceux que l’étiquette des Tuileries ne lui permet pas de traiter en amis chez elle. Alors on s’amuse follement à crayonner, à lithographier des points de vue ; on sort en calèche, on déjeune en forêt, on fait l’école buissonnière, et le soir on danse.

Elle a Dieppe aussi là-bas, sur les plages normandes, qu’elle a hérité de la reine lïortense, et qu’elle a rendu l’endroit fréquenté, où l’on a construit en son honneur le premier établissement dans ce genre. Son yacht de plaisance a choisi Dieppe pour son port d’attache, car Mme la duchesse a un yacht, le plus coquet bateau voilier, peint blanc et or, avec à la proue une syrène, et à la poupe un château mignon réservé à Son Altesse. Là dedans une bonbonnière, un nid d’amours.

Le salon est de cramoisi et d’or, la salle à manger toute blanche, la chambre tendue de satin. On a des canons, quinze marins d’équipage, un capitaine, des flammes fleurdelisées, des lanternes coiffées d’une couronne royale. Madame a sa toilette spéciale pour ses promenades en mer, un sarreau de soie noire serré à la taille

une blouse on disait — des bottes hautes, et sur ses cheveux à la girafe un chapeau haut de forme, en cuir bouilli avec une ancre.

Enfin, elle a pour l’hiver une réserve d’occupations, le théâtre du Gymnase, patronné par elle, laissé à sa fantaisie comme un joujou, dont elle surveille les aménagements, qu'elle traite en chose à elle, qu’elle dote d une troupe parfaite et d’un répertoire unique au monde. Que île

Dieppe, 1821.

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folies! s’écriera-t-elle un jour que M. de Sassenay, son secrétaire, met sous ses yeux les comptes du semestre, avec une large entaille pratiquée dans le second exercice. 1 500 000 francs de rentes, et la chapelle de Rosny en a absorbé le tiers ! Et l’on a dû renouveler l’argenterie chez Cahier, acheter des meubles nouveaux, solder les artistes. Quelqu’un lui conseillait de s’adresser au roi pour se tirer de gêne; elle ne le voulut pas. « 11 est parfait pour moi, disait-elle, il me fait continuellement des « présents d’objets cl’art, mais il ne m’a jamais offert d’argent et je ne « veux pas lui en demander. » Pourtant on sentait en elle une pointe jalouse quand elle se comparait à la dauphine, sa belle-sœur, mieux dotée, et qui cependant était défrayée de tout, et ne bâtissait pas ! Elle, au contraire, n’avait que le logement au pavillon, le mobilier, les services de table et un supplément de livrée. Avec ce budget de bourgeoise — elle n’eût osé dire de banquière — il lui fallait faire face à mille obligations et ne pas s’endetter. M. de Mesnard entretint le roi de la situation, et il eut pour le convaincre une péremptoire raison : M. de Cossé, grand pannetier et grognon fieffé , ne prêtait qu’eu rechignant l’argenterie de la cour nécessaire à Rosny. Alors Madame avait dû s’en pourvoir et les fonds étaient bas...

Tout encombrés que fussent ses appartements de reliques ou de colifichets, elle ne se lassait pas d’ajouter au nombre. En fait de bijoux, elle avait les pièces historiques les plus enviées : boîtes d’or venues de Louis XVI , caisse à mouches de Mme de Pompadour donnée par Louis XVIII, tabatiè res peintes par Greuze, cassolettes, nécessaires de nacre dont un avait été envoyé par l’impératrice Marie-Thérèse à la princesse Lubomirska. Puis c’étaient les ciseaux de Charles IX — on le croyait pieusement — des gobelets, des vidrecomes d’or massif; un joujou du grand Frédéric en pierre de lard, rapporté en 1812 par le général Contant et qu’on voyait figurer dans un portrait d’Antoine Pesne ; des faïences d’Urbino, des verres de Venise, des ivoires qui eussent de nos jours provoqué de furieuses enchères. A ces trésors se trouvaient mêlée je ne saurais dire quelle sottise moderne offerte à la princesse parla ville de Monfivillers ; puis une statue équestre d’Henri IV, réduc-

lion de celle du Pont-Neuf, des diptyques très anciens, accolés à des horreurs, peintes sur porcelaine de Sèvres par Mme Jacquotot, et qui se payaient à l’époque le prix d'un tableau de David ou de Gérard.

La duchesse de Berry en J827.

Peinture de Dubois-Drahonnet; gravure de Normand.

Partout des miniatures étaient accrochées aux murailles ou enfermées dans des écrins, signées de Blarenberghe, d’Isabey, d’Augustin, de Mme Audouin, de la Rosalba, de Guérin ou de Petitot même. On y retrouvait Louis NV et sa femme, la duchesse de Mazarin, Mmede Pompadour, Mrae Adélaïde, le maréchal de Saxe, le Louis XVI de Pose, le

comte de Provence d’après Duplessis, dont l’original est aujourd’hui chez Mgr le duc d’Aumale ; Pie VII, l’empereur Alexandre, et le joyau de la collection, le livre d’heures de Catherine de Médicis maintenant au Louvre, où tous les tenants et aboutissants de la famille des Valois se retrouvent en miniatures exquises sur vélin, habillés en saints, auréolés, nimbés, splendides.

Quant aux meubles, un goût pareil, et d’heureux hasards ont peuplé le pavillon de Marsan des plus admirables pièces. Bureaux cylindres de Lonis XVI, chaises de tous les styles, prie-Dieu gothiques, paravents chinois, commodes, cabinet en laque du Japon, pendules Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, sans compter les antiquailles redevenues de genre, les bahuts, les crédences, et les à peu près imaginés dans le goût romantique par les ébénistes de la Restauration, tel le buffet renaissance avec appliques de porcelaine de Sèvres. Il y faut joindre les cadeaux modernes du vieux roi, une pendule monumentaîe de Lepaute avec camées de Pascal, donnée en 1820, un meuble en bronze doré, des consoles de bois noir, une petite table dont le dessus portait une mosaïque avec des miniatures historiques et les armes de la princesse. Des tapisseries enfin achetées aux Gobelins, transportées à Rosny et où se trouvaient représentés deux sujets de la vie d’Henri IV, le roi populaire, le dieu de la Restauration.

Commentées richesses sont-elles réparties au pavillon à Marsan, ou bien à Rosny devant que d’entreprendre après 1880 le voyage de Venise et de s’éparpiller dans les ventes de 1865? Qui songe alors à noter ces plans, à décrire le milieu où toute la physionomie, le caractère, la personnalité d’une femme s’éclairent? Rarement la duchesse esl portraite chez elle. Hesse la montre dans la campagne, Ivinson chez sa fille, Gérard à Rosny sous une lente. Seul Dubois-Drahonnet la représentera en 1827 dans son boudoir, mais encore nous prémunit-on contre le côté fantaisiste de l’œuvre. « Son Altesse, écrit le rédacteur des Annales du « Musée , est placée près d’une fenêtre d’où vient Ja lumière; elle pose « sur son cou une de ces longues palatines auxquelles depuis un ou « deux ans la mode a donné le nom de boa. Elle est vêtue d’une robe

de velours vert garnie de fourrures, et sa taille est pressée d’une cein- « ture d’or garnie de pierres précieuses ; le portrait, d’une ressem- « blance peu exacte, mais suffisante pour un portrait historique (sic) est « fort agréablement peint. » Il serait donc oiseux de faire un très grand fond sur la décoration ambiante ; le fauteuil cependant est bien de 1a. forme choisie par Madame, avec le double écusson du dossier; les candélabres sont ceux que Thomire a fondus sur commande du vieux roi. Sauf ceci, le reste nous échappe. M. de Mesnard nous aura beau conter dans ses Mémoires que la maison ressemble un bazar à de certains jours, il ne précise guère. Les tableaux contemporains acquis par elle furent-ils réunis en galerie ou dispersés? La duchesse écrivait-elle sur son bureau cylindre ou sur son guéridon de Sèvres? Elle fut morte au temps de Duguesclin que nous n’en saurions pas moins...

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