‹ Le luxe françaisChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES FÊTES DE MADAME

Après le sacre de Charles X, la duchesse de Berry est devenue Madame : le pavillon de Marsan est le château de Madame; son théâtre, le théâtre de Madame. Madame est reine; on est peintre de Madame, fournisseur de Madame, il n’est bruit que des bals, que des fêtes de Madame ; son grand triomphe de coquette est dans ces cinq années où de bonne foi son renom grandit de l’impopularité environnante. Qu’elle aille à Dieppe, ou s’enferme deux semaines à üosny, on attend son retour; les couturiers notent les jours sur le calendrier comme des écoliers â l’approche des vacances. Elle rentrée, ce sont du coup les physionomies changées, les premières représentations annoncées, les créations nouvelles produites. Mme d’Angoulême peut rester à Vichy, s'il lui plaît, nul ne s’y oppose. Qu’on revoie seulement aux heures des promenades la petite voiture coupée, attelée de deux alezans clairs, le cocher et les laquaisâla livrée bleue, ou ne chômera plus. Peu de soirées

où la cour intérieure du carrousel ne reçoivent à l'aile droite une nuée d’équipages; Madame a son dîner d’apparat, ou ses intimités, ou son bal d’enfants, ou son théâtre. Un théâtre ordonné le matin pour le soir, et qui sera naïvement disposé en quelque salon, avec pour rampe une rangée de bougies, et, pour clécor, un paravent chinois. Si le roi vient, on saupoudre d’un soupçon de cérémonie, on ajoute des lumières, on avance un fauteuil spécial, mais Sa Majesté daignera se contenter d’une installation d’artiste sans trop médire.

Voilà bien le temps venu où le mot de Pontmartin porte sa signification entière. Vésuve pour les amusettes décidées sur l’heure, Gymnase pour la manière si boulevardière de les comprendre et de les mettre en train. Et ce diable au corps a. par fortune, rallié tout le monde; on en rit en haut lieu comme d’escapades fort innocentes ; le roi n’en fait que peu souvent la guerre. En présence de cette exubérance, Charles X a de singuliers retours; il songe au comte d’Artois de jadis dont la chronique a bien voulu rappeler les fredaines ; les gros yeux qu’il essaie marquent une indignation, par malheur trop visiblement attendrie; la moindre càlinerie le rend vaincu et fort empêché.

En bonne Sicilienne, Madame s’entend à confondre les choses sacrées et les profanes ; sur son théâtre, dans la nuit de Noël, on exécute un concert spirituel, encadré par la musique du premier régiment des Suisses, el l’ouverture du Siège de Corinthe. Le 25 décembre 1826, elle arrive dans sa loge à la deuxième partie du concert, elle a préparé elle-même la bûche de Noël des enfants et s’est attardée. Elle accourt dans sa toilette de ville à grands carreaux écossais rouges, verts, jaunes et bleus, un prisme ! et des manches courtes, un corsage coupé au carré, des Ileurs rouges et or dans ses cheveux. C’est la fête, la fête de la famille, qu’on vient montrer un instant aux gens, mais qu’on aime mieux chez soi. Elle applaudit du bout de l’éventail Mlle Moncel que tout le monde a fort remarquée, mais elle, la duchesse, n’est plus dans sa loge, elle vagabonde en pensée, elle médite la surprise du lendemain, un joli jeu d’enfants, ou le spectacle inédit. Toutes les années 1827 et 1828 sont occupées de ces caprices, il n’est au Pavillon que transformations de

LES FÊTES DE MADAME

décors, aménagements de salles, tentures apportées ou remportées. En janvier 1828, la princesse donne son fameux bal blanc, le bal candide , où toutes les invitées sont tenues à l'uniforme, robes pareilles, bouillonnées au bas, très courtes, avec pour compensation la plus haute coif-

Un page de bai. costumé. Lithographie originale de Gavarni .

lure du monde. Puis le genre revient des travestis, les inventions d’un dessinateur débutant, Gavarni qui est allé quérir ses idées aux Pyrénées, font flores chez elle. Un soir, douze personnes apparaissent dans le délicieux vêtement napolitain publié par Gavarni chez G à line, construit de culottes larges rayées bleu-blanc, d’un justaucorps ébouriffant de soie jaune, bleue, enlr’ouvert à la mode romantique, découvrant la poitrine.

LA RESTAURATION

Et sur la coiffure à boucles tombantes un mignon chaperon taillé à créneaux, chaque créneau lançant en l’air une plume flexible et mince comme une feuille de roseau. Là sont le prince de Joinville et le duc de Nemours en habits de Tartares, et Tolbecque dirige l’orchestre. Commencé à 9 heures, le bal s’interrompit à 1 heure pour un souper servi par petites tables en trois pièces différentes ; il reprit de 2 à 5, heure à laquelle la famille d’Orléans donna la première le signal du départ.

Dans cette année 1829 où nous l’allons prendre, la duchesse a vu chez Mme de Contant, gouvernante de ses enfants, un bal costumé où paradaient des personnages de la cour des rois François Ier et Henri 111. Le romantisme prenait corps, et de la littérature spéculative pénétrait dans tous les arts par le théâtre. Pour une grande part, le bal de Mme de Gontaut s’était inspiré du Henri III el sa cour récemment donné par Alexandre Dumas sur le Théâtre-Français, dans un luxe extrême de parures et d’affiquets. L’histoire de France détrônait le Pompéi et les Pharaons du premier Empire. Mais imaginez bien, je vous prie, que toutes les dames ne s’étaient point jetées ainsi sur la reconstitution archéologique pour le seul plaisir de manifester une érudition nationale. On adopta les Valois de préférence alors, parce que, suivant certaines opinions fournies par les livres, figurées par les artistes, les seigneurs et dames du xvie siècle portaient des manches à gigot!

Et comme la manche à gigot avait fait son apparition dans les modes, et que toutes les merveilleuses raffolaient de cette nouveauté, on n’imagina rien de mieux que de copier les pseudo-pourpoints d’Henri 11, ou les corsages de la reine Catherine. Pour un pareil motif de modes féminines, le Directoire, dégoûté des paniers, avait copié les robes grecques; et notre récente passion pour le Louis X\ l est née pré-

Page 1