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SORTIE DE BAL DE MADAME

en 1828.

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cisémenl sous le second Empire quand les belles dames affublées de crinolines se prirent à retrouver très bien les paniers de leurs grand’mères. Lorsque Mme la duchesse de Berry et lady Stuart de Rothsay, ambassadrice d’Angleterre, apparurent dans un bal de janvier 1829, la première en reine du xvie siècle, la seconde en Marie Stuart, la manche à gigot tenait la place d’honneur dans leur parure. On les loua si bien et si unanimement que la même pensée vint à la duchesse d’Angoulême et au roi Charles X. Pourquoi Madame ne donnerait-elle pas, cette année, aux jours gras, une fête travestie, et pourquoi ne mettrait-on pas en scène quelque épisode vrai de l’histoire des Valois? Certes, pourquoi non?

Tout aussitôt le côté Vésuve de sauter à l’idée, et de rêver, et de donner corps à la proposition. « Voilà comme vous partez! » dit le roi. Eli oui! partie, et déjà presque arrivée, en ce sens que Marie Stuart ne sera plus lady Stuart, mais bien elle-même, Marie-Caroline. Au tour du « Gymnase » alors, et voilà tantôt le scénario arrêté, les rôles distribués, la mise en scène résolue. Le roi ne s’était pas retiré devant que tout fut arrangé divinement bien. Ce serait ceci : la jeune reine d’Ecosse, suivie de seigneurs de là-bas, arrivant aux Tuileries pour y épouser le dauphin François II. Qui François II? sinon, vous m’entendez, ce très beau prince, fils de Ms le duc d’Orléans, M. le duc de Chartres? En vérité, voilà qui va à ravir, sauf, il faut avouer, l’erreur sur la personne, car il y a loin, Dieu bon! de ce joli adolescent au triste, souffreteux et morose dauphin du xvie siècle. Qu’importe ! Elle, Mme la duchesse 'de Berry avec son minois malicieux, ses grands yeux rieurs, rappellera-t-elle beaucoup mieux la reine d’Ecosse, très sévère d’aspect, très régulière de galbe, et si particulièrement hautaine et royale sous le diadème? Baste! Mme de Bothsay, dépossédée de son rôle, fera une Marie de Lorraine, reine mère très présentable. peut-être un peu jeune; sa fille Louisa Stuart, un Irès gracieux page; Mme de Podenas une Catherine de Médicis très majestueuse; Mme de Juigné une imposante Jeanne d’Albret. Pour le reste, on consultera M. Dumas, s'il le faut, ou M. de Chateaubriand même, tous

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les savants de l’Académie en us , les peintres et les dessinateurs, car il faut se délier des erreurs grossières. Marie-Caroline ne sait plus bien — elle l’avoue - — quels princes furent au mariage de Marie Stuart, quels dignitaires et quelles dames. 11 y aura d’ailleurs cette note piquante : s’il se trouve parmi les personnages vivants quelques descendants des officiers du roi François II, ils tiendront tout naturellement le rôle. Le maréchal de Brissac sera représenté par le colonel de Brissac, le maréchal de Cossé par M. de Cossé, premier panetier, le maréchal de Biron par le marquis de Biron... Comme il en reste peu, ne trouvez-vous pas? Mais c’est bien tant mieux, car on aura loisir de ne blesser personne. Si l’on s’en voulait strictement tenir à l’idée, ni M. de Louvois, ni le duc de Bichelieu, ni M. de Charette, ni le marquis de Mac-Mahon ne figureraient, ce qui serait grand dommage et profonde injustice.

La folle du logis court la grande poste en la compagnie du roi Charles X, et de Madame la dauphine elle-même. Sans désemparer, le roi promet son architecte, ses dessinateurs, les tapisseries du gardemeuble; la dauphine, tous les diamants de la Couronne dont elle dispose, et qu’elle a si peu sujet de montrer. Il y a des traditions pour ces ballets, puisque jadis Louis XIV s’y montra en Apollon et quelquefois en femme; c’en est donc assez pour que S. M. Charles X n’y trouve rien à reprendre. Je pourrais facilement penser que Madame dormit peu cette nuit-là, et que le lendemain, dès l’aube, nombre de personnes furent dérangées et mandées auprès d’elle. Le programme comportait de lourdes charges, mais on était sûre des acceptations quand même. Chaque acteur désigné pour un personnage devait s’enfermer dans les limites strictes du rôle, se procurer les costumes et les accessoires requis, connaître à fond le caractère de son modèle et le faire valoir. En outre, il se faudrait soumettre à des répétitions pour la marche, pour le rang à tenir, et étudier certaines danses réglées par Garde! .

Déjà le divertissement avait son titre : on le nommait le Quadrille de Marie Sluart. La représentation étant lixée au 3 mars 1839,

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on avait à peine six semaines devant soi, le temps mis autrefois à tirer des plans sur le papier et à « préparer la préparation » d’une fête.

Dès l’abord on se heurta à des impossibilités. En 1558, date du mariage de Marie Stuart et de François dauphin, le roi Henri II n’était pas mort ; des hommes graves assuraient sa présence à la cérémonie. Il eût donc fallu un Henri If, un roi de France; malheureusement, étant donnée l’étiquette peu souple lorsqu’il s’agissait du roi, il devenait impossible d’admettre à ce rôle un autre personnage que Charles X, ou tout au moins le dauphin duc d’Angoulême. Ni l’un ni l’autre ne furent pressentis, car le temps n’était plus où ces choses fussent admises. Un simple gentilhomme, fut-il duc et pair, ne pouvait prétendre à cet honneur, car il eût de tout droit, et pour les vraisemblances scéniques, occupé la première place, se fut assis d’abord, eut donné le signal de la marche, en un mot eût tenu une préséance gênante. D’un commun accord on sacrifia Henri II.

Restait la reine Catherine de Médicis. On l’eût souhaité voir sous les traits de la dauphine; mais tout en applaudissant sincèrement aux réjouissances, la fille de Marie-Antoinette, cloîtrée dans son éternelle tristesse et son deuil, en déclina l’offre polie. A vrai dire, le rôle se pouvait plus aisément donner; les Médicis n’étaient point de race royale, la reine mère n'avait dû son prestige qu’à l’alliance inespérée avec le fils du roi François. Il ne faudrait pas jurer qu’en l’état des esprits sous la Restauration, Mme de Podenas se fût montrée particulièrement flattée d’être tout un soir la fille des marchands de Florence. L’histoire n’était point si ancienne de la belle Mme de G... refusant de s’habiller en Gabrielle d’Estrées, laquelle n’était point née, disait-elle, et descendait d'un nommé Babou.

La reine d’E cosse, Marie de Lorraine, mère de Marie Stuart, resta tout naturellement à lady Stuart, grâce au nom qu’elle portait, grâce surtout à l’envie qu’on eut de montrer bon vouloir à la cour de la Grande-Bretagne. Jeanne d’Albret tomba en noblesse ordinaire,

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comme aussi cette autre duchesse de Berry du xvie siècle, Marguerite, plus tard duchesse de Savoie, sœur de Henri II, représentée par Mme de Mac-Mahon. Je n’oserais affirmer que certaines distributions n’eussent fait sourire, lorsque M. de Rosambo par exemple, simple officier d’état-major, distingué seulement par sa haute mine et son alliance avec M. de Mesnard, se mit aux épaules le harnais de guerre du duc François de Guise, le grand-duc François, le premier homme de guerre de son temps; lorsque, par contre, M. le duc de Richelieu se dut contenter du rôle un peu terne du maréchal Saint-André. Vous devinez les murmures jaloux, les phrases malignes et les pointes courtisanes, tout ce qui s’ébroue en pareil cas depuis que le monde est monde, tant chez les rois que sur le théâtre. Malgré tout, la bonne volonté prévalut; les minutes manquant pour médire, on se lança.

Il y eut subitement un curieux besoin de s’instruire. On vit de hautaines personnes, de divines ignorantes, jusque-là fort dédaigneuses d’histoire, plongées dans mille lectures revêches. Sosthène de La Rochefoucauld, surintendant des arts, — on disait encore arbitre du goût, — ayant indiqué à certaines d’entre elles le Dépôt des estampes du roi comme une source précieuse de costumes, la Bibliothèque eut, pendant deux semaines, sa grande cour encombrée d’équipages, ses portes assiégées d’une pimpante armée, très déterminée à prendre d’assaut les livres à images. Chacune, flanquée de son dessinateur particulier, de son couturier ou de sa modiste, compulsait, fouillait, s’arrêtant à une chose, en exigeant une autre, jetant dans les salles silencieuses des exclamations bruyantes comme celles d’une nuée d’oiseaux entrés dans une église. Le bon Thévenin, garde des estampes, en perdait la tète, et son personnel n’en pouvait croire ses oreilles ! « IL doit tarder aux employés subalternes, écrivait La Mésangère, que les bals déguisés prennent fin. Ces employés ne font qu’apporter et remporter des livres à gravures demandés par les merveilleuses... le bibliothécaire lui-même est souvent dérangé. » Ah ! le tourment du bibliothécaire était pire encore! S’estimant toutes au-dessus des

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règlements, excipant de leurs fonctions à la cour, de leurs titres ou de leurs charges, plusieurs jolies imploraient le prêt à domicile, l’autorisation de confier les figures choisies soit à leur peintre, soit à leur couturière. Thévenin d’abord refusa, mais elles insistèrent : — « Vous prêtez bien à Mrae Jaquotot! » assuraient-elles en manière de preuve concluante. Hélas! si Thévenin prêtait à Mme Jaquotot, il le déplorait assez, il en avait honte, mais encore ne le faisait-il que sur des ordres écrits du ministre compétent. Alors les ordres écrits tombèrent de tous endroits; il en vint de la cour, du directeur des beauxarts, d’un tas de seigneurs moindres. En fin de compte, tant de livres sortis, d’estampes dispersées, de trésors égrenés aux quatre coins de Paris ne servirent de rien ; on en revint tout naturellement à l'imagerie de Lanté et de Gâtine, aux à peu près accommodés au goût du jour, à cause des manches à gigot. O11 eût mis de ces manches à Dieu le père.

Une légende fait d’Eugène Lami le dessinateur attitré du bal, l’inventeur de toutes ces adaptations pseudo-historiques, ce qui est une erreur. Lami en transcrivit la physionomie générale après coup, et fît l’oftice d’un reporter graphique. Chaque acteur figurant avait, comme je fai dit, son artiste spécial, Garnerey, dessinateur de l’Opéra, Laffitte, Lecomte, Isahey ou Fragonard, d’où l’extrême diversité, la cacophonie étrange d’époques constatée. La duchesse de Berry se fit présenter tous les portraits imaginables de Marie Stuart, et Dieu sait qu’il y en a! mais rien 11e la contenta dans le nombre. Certaines effigies gravées font la reine martyre ridicule, d’autres la montrent après son veuvage, peu lui donnent la manche à gigot. En vérité, voilà qui devenait ennuyeux et perplexitant.

Par hasard, M°r le duc d’Orléans possédait dans sa galerie une étonnante et exquise portraiture représentant, disait-on, la reine à l’époque de son mariage. Or cette toile, aujourd’hui conservée à Chantilly chez M"1' le duc d’Aumale, décrit dans Ions ses atours merveilleux une fort jolie princesse du règne d’Henri IV, coiffée haut, couronnée en duchesse, nimbée d’une énorme collerette en éventail cl brodée de

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pierreries comme une madone andalouse. Alors c’était bien Marie Stuart pour tout le monde; maintenant — et peut-être en puis-je faire un peu mon mea culpa — nous la savons Louise-Marguerite de Lorraine, princesse de Conti, sans erreur possible. Comme la belle princesse avait des manches à gigot, cela coupa court à tous les scrupules; ce fut elle que Mme la duchesse de Berry adopta, sans discussion, et donna tantôt à transcrire dans les ateliers de Mlle Leroy. Duponchel affirmera dans son article dithyrambique sur le bal que ce costume est admirable, qu’il rappelle au mieux celui de Marie Stuart peint par Federico Zuccaro, il dira très mal la vérité. Le tableau de Zuccaro gravé par Vertue en Angleterre apparaît bien dans le ballet de Marie Stuart, seulement il sert à Mme d’Orglandes, chargée du rôle de Louise de Clermont-Tallard, duchesse d’Uzès. Et encore, croyez-le bien, cette dame ne l’aura point emprunté directement à Vertue, mais à MUe Mars, laquelle l’avait adopté pour son rôle de Béatrice du Tasse au Théâtre- Français. Somme toute, on avait exagéré les fantaisies, tourné les difficultés et mis de côté les données historiques sérieuses. Madame portait une robe de velours bleu : or Brantôme note précisément cette curiosité, que Marie Stuart fut la première reine de France mariée « sous blancs atours ».

La partie des bijoux et des joyaux avait été mieux soignée; les pierres, prêtées à la duchesse de Berry par le Trésor de la Couronne, furent confiées à Bapst pour les monter dans le style du fameux portrait. Mon cher confrère et excellent ami Germain Bapst, petit-fils du grand joaillier, a bien voulu me fournir le compte détaillé de ces divers travaux retrouvés par lui dans les archives de sa maison. On y voit que la jolie couronne fleurdelisée, peinte précieusement sur le tableau du duc d’Orléans, fut imitée au plus près dans sa monture. En voici la mention indiscutable : « Pour façon d’une couronne gothique, bandeau surmonté de fleurs de lis et ornements, 780 francs. » La plupart des autres objets d’orfèvrerie relevés dans le portrait ont été semblablement imités; un collier et une chaîne de vingt-quatre gros brillants, une grande croix de onze brillants, deux grosses pendeloques et quatre

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ronds, toutes choses, en effet, aperçues dans la peinture. Bapst avait en outre accommodé « pour le costume du bal en corsage à glands, ceinture et grande ceinture à glands et rosettes » certaines garnitures de

Portrait de la princesse de Conti, de la Galerie d’Orlcans, qui servit au costume de Marie Stuart.

chatons qui furent probablement les pièces arrachées pendant la galoppe, comme nous le dirons tantôt. Toutefois on changea le collier de perles du modèle en une parure infiniment plus riche formée de diamants et de turquoises, lesquelles turquoises furent repolies et taillées

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à nouveau. Trente-six rosettes de brillants étaient semées sur le vêtement par places, et constituaient une incomparable illumination de pierreries, des taches étincelantes semées sur la robe bleue comme « des étoiles au ciel ».

Pris ainsi pour la fantaisie d’une soirée, les joyaux de la Couronne furent remis en leur premier état avant de revenir au Trésor. Les diverses sommes payées à Bapst pour ce remaniement et l’acquisition de petits brillants sans conséquence, montèrent à 4.510 francs ; pour le total exact de leur valeur intrinsèque, les parures de la duchesse représentaient un peu plus de 3 millions, juste le double du budget de sa maison.

Avec les autres dames figurantes, nous sommes en plein romantisme théâtral. Ce sont bien les actrices entrevues dans les dernières pièces de l’Opéra ou des Français qui inspirent les artistes; certains empruntent des costumes aux Femmes célèbres de Lanté. 11 n’y a, entre les falbalas de la scène et ceux du quadrille, qu’une simple différence dans la qualité des étoffes ou le luxe des broderies. Une bizarrerie a fait donner à lady Stuart de Rothsay les atours singuliers de Marie Stuart en 1586, la veille de sa mort, avec des gigots , cela va de soi. Diane de Poitiers, sous les traits de la très sémillante Mme de Caylus, est irrésistible sous son chaperon à templette déformé, affublé d’un petit croissant de lune en manière de deux cornes malicieuses. Catherine de Médicis offre une troisième Marie Stuart. Quant à Jeanne d’Albret, par hasard inspirée d’une chose authentique, on l’a voulu gentiment plier au ton général et dépouiller de tout caractère. Puis il y a Jacqueline de Longwy, duchesse de Montpensier, « la princesse étique », que Mme de Pastoret a très ingénument coiffée à la Tudor, sur l’avis d’Auguste Garnerey. Tout cela est la cacophonie même.

Peut-être le côté masculin du ballet eût-il laissé plus d’illusions. Le duc de Richelieu donnait fort grand air au maréchal de Saint-André, encore bien que jamais un seigneur français du xvie siècle n’eût mis à son cou l’ordre de la Jarretière avec celui de Saint-Michel. Son costume, le plus cher après celui de la duchesse de Berry, était d’un velours vert

if

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brodé de filets d’or en soutache, avec boutons de perles fines, doublures de soie des Indes, et épée d’un admirable travail ancien. Une fine moustache postiche ombrait ses lèvres et ses cheveux s’éparpillaient coquettement. Sauf Mgr le duc de Nemours — un des rares survivants de la fête — absolument rigourèux de tenue et de vérité sous son habit de page, le duc de Richelieu pouvait à bon droit passer pour le roi du quadrille. Le malheur était, pour quelques-uns, de n’avoir point voulu sacrifier leurs favoris; pour d’autres, de commettre de lourds anachronismes. Le comte de Mesnard présentait un Coligny trop vieux : né

Miss Louisa Stuart tenant la bannière d'Ecosse. D’après Eugène Lami.

en 1517, l’amiral n’avait pas le poil blanc en 1558; le duc de Retz semblait un Fra Diavolo, et La Noue Rras de Fer (M. de Charette) un chevalier du Saint-Esprit un peu hâtif. Pour mémoire seulement, M. de Rosambo en duc de Guise de chez Rabin, irrésistiblement troubadour, encore que tenant une des meilleures places dans le cortège. Une histoire court à ce propos : on dit que le musée royal des armures avait prêté le casque et le poitrinal ; ayez assurance que non pas.

On s’était, souvenu de Brantôme et de Ronsard, les deux amoureux de la petite reine d'Ecosse, et le rôle du premier avait été confié à M. de Merinville, un peu trop joli homme dans la circonstance. Russy d’Amboise, le plus grand fol du xvie siècle, le plus manieur de flamberges et « esbroueur » d’amourettes qu’on eut vu jamais en France, était échu à ce vicomte Hocquart, un joyeux de la bonne sorte, fort amateur de

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bruit et de lestes histoires, Sosie moderne de son modèle ancien. Quant à François de Vendôme, vidame de Chartres, prince de Chabannois, distingué, disent les méchantes langues, par la reine Catherine, c’était M. de Vogué, un fort galant cavalier, costumé à ravir, et divinement gentilhomme sous son pourpoint très exact et très riche.

Oublions les seconds rôles, tous les hérauts, les petits pages, les demoiselles d’honneur, les seigneurs écossais accommodés en hâte sans autant de recherches. Mlle Leroy (nièce du fameux Leroy de l’Empire) s’était chargée de traduire les dessins fournis par les dames ; les cavaliers avaient leurs tailleurs particuliers, les marchands de nouveautés du Palais-lîoyal, les costumiers de l’Opéra ou du Théâtre-Français. Ce fut une fièvre d’un mois dans les magasins de Paris, car il s’agissait d’habiller pour le moins cent cinquante personnes difficiles, capricieuses, jamais contentées. Leroy disait autrefois : « Les gens du monde sont pires que les acteurs en fait de travestis. » Et c’élait, ma foi, la vérité pure, tou le la philosophie de ces fêtes où l’histoire n’est qu’un prétexte à exagérer et à grossir les fantaisies du jour.

Les salles choisies pour les danses et la tenue de cour de la reinedauphine Marie Stuart sont au premier étage du pavillon de Marsan : une dans les appartements de la jeune Mademoiselle, l’autre chez le petit duc de Bordeaux; deux grandes pièces en carré oblong, restaurées sous Napoléon, et qui ont gardé les dorures des plafonds et les stucs de leurs murailles. Chez Mademoiselle, un dais splendide a été dressé au fond de la salle, entièrement recouvert d’un poêle fleurdelisé et soutenu par des piliers chargés d’or. Sous la partie avancée du dais, un trône s’élève, réservé à la duchesse de Berry et à son époux de la soirée, Mgr le duc de Chartres. En arrière d’eux, le plancher s’étage en gradins, et permettra d’apercevoir le moindre figurant du quadrille. Vis-à-vis, à l’autre bout de la salle, est une estrade drapée de soie, où se tiendront les musiciens sous la direction de Gardel ; et, tout autour de la pièce, appuyés aux murs, des échafauds bas destinés aux personnes invitées, les femmes uniformément vêtues de robes blanches lamées d’argent, afin de laisser aux travestis leur valeur polychrome.

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Sept lustres à facettes éclairent la salle de milliers de bougies odorantes : trois devant l’estrade, trois devant le dais, et au milieu, un double des autres. Et, comme rassemblée du cortège doit se faire au

La duchesse de Berry dans son costume de Marie-Stuart. D’après Eugène Lami.

rez-de-chaussée, que l’on traversera des galeries avant d’arriver au grand salon, l’administration des Menus a tendu sur le parcours beaucoup de tapisseries anciennes, disposé de vieux meubles, drapé de courtines l’escalier un peu bourgeois qui est l’escalier d’honneur du pavillon de Mai ’sau. Ah ! les rampes pompéiennes, raides, mesquines, eussent fait sourire Catherine de Médicis, elle, habituée à ses royales demeures des Tuileries et de Fontainebleau, à ses escaliers en berceaux, tout de marbres rares, de stucs italiens et de voûtes dentelées ! Les degrés du

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« Petit-Château », encore que très larges et soutenus de colonnettes, sentent la pauvreté des modernes architectures. Tout à l’heure la procession joyeuse engagée là donnera l’impression d’une noce très riche escaladant les étages banals d’un château de province cossu et mal au point. Et puis les fleurs avaient été oubliées ou peut-être omises à dessein pour rester dans la vraisemblance historique, ce qui notait plus de bonne érudition que de goût.

Indiquée pour sept heures et demie, la réunion eut des retards prévus. Mme la duchesse de Berry, prête la première, recevait son monde dans le salon d’en bas, transformé en loge, encombré de psychés, de toilettes et de sièges, où tout un bataillon de costumiers et de coiffeurs mettaient la dernière main aux ajustements. Elle-même, la gracieuse, ne dédaignait pas de passer la revue hâtive de chacune, de battre le pli des jupes, d’ajouter de-ci de-là quelque perle aux trop mesquines parures. Hippolyte, le coiffeur, rajustait les toques déplacées dans le trajet des carrosses ; Mlle Leroy et ses aides faufilaient, piquaient d’épingles les choses mal venues ou discordantes. Puis il fallut se compter, attendre les attardés, prendre ses places, se grouper par entrées d’après l’usage constant des quadrilles. Depuis longtemps le roi, le Dauphin et la Dauphine, Mgr le duc d’Orléans et sa famille, tous les spectateurs invités, avaient pris place dans la salle du dais que le cortège n’en avait point fini encore. Ainsi qu’au théâtre lorsque le rideau se fait attendre, l’orchestre jouait, et les éclats entendus d’en bas achevaient de jeter le désarroi dans tout ce monde affolé.

Enfin, vers les dix heures, avec deux heures de retard, chacun fut à son poste, attendant le signal donné par la duchesse.

La première entrée était de François 11, précédé d’un garde du corps, d’un garde suisse, de cinq jeunes pages, d’un officier des gardes suisses, et de six maréchaux de France marchant sur deux rangs. Au milieu venait le jeune prince fort gaillard, portant beau, suivi du connétable de Montmorency et du duc de Ferrare. En arrière d’eux, neuf gentilshommes sur trois rangs fermaient l’entrée, scandant la mesure des fanfares et, vous eussiez dit, dansant une pavane très martiale.

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Alors, dans un joyeux froufrou de soie et de satin, devancée par cinq jolis damoiseaux emplumés et huit demoiselles, accompagnée du duc de Douglas (le duc d’Hamilton), dont elle touchait le poing de sa main à peine appuyée, Marie Stuart apparut éblouissante, les yeux baissés, la tête haute, la démarche grave et bien royale. Quatre dames d’honneur lui faisaient escorte à deux pas.

Jeanne d’Albret et son quadrille formaient la troisième entrée, avec, près d’elle, Marguerite de Valois, sœur de Henri II, Claude de France, plus tard duchesse de Lorraine, et quatre princesses du sang, Mmes de Condé, d’Enghien, de Montpensier, et la vieille duchesse de Ferrare, lille de Louis Xll et d'Anne de Bretagne, laquelle, je vous

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Mm0 de Pqdenas et M. de Vogué. (Entrée de la reine Catherine .)

D’après Eugène Lami.

dirai, n’était ni bossue ni maigreline, au rebours du vrai. Suivaient six dames maréchales ou dignitaires de la cour des Valois, parmi lesquelles la comtesse d’Orglandes dont nous avons parlé déjà et qui montrait, sous de coquets atours imités de Zuccaro, « la brocardeuse » duchesse d’Uzès.

L’entrée de la reine Catherine, un peu mesquine auprès des précédentes, s’annoncait par deux pages et deux lilles d’honneur (nous voici loin de l’escadron volant célébré par Brantôme). Elle-même, la reine, s’appuyait au poing de ce vidamc de Chartres que certaine chronique nous dit emprisonné à la Bastille à cette époque précise, pour lèsemajesté. A distance respectueuse venaient Diane de Poitiers, Diane d’Angoulème, bâtarde d’Henri H, la comtesse de Bandan, de la maison

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de La Rochefoucauld et cette autre très adorable La Rochefoucauld aussi, Silvie Pic de la Mirandole, la grâce même, toute la beauté et tout l’esprit de la maison royale.

Lorsque cette première partie du cortège eut gravi l’escalier, se fut lentement déroulée en file dans les galeries, et fut entrée dans la grande salle du dais aux sons de l’orchestre jouant une marche nuptiale écossaise sur des rebecs, les figurants s’allèrent en ordre ranger sous le dais laissant le trône d’honneur à Marie Stuart et au Dauphin François. Elle, tout aussitôt, s’assit et fit signe au jeune prince de prendre séance auprès d’elle, ce qu’il refusa fort dignement, encore que son respect lui fit commettre une grosse erreur de vraisemblance. Sous les Valois, François Il n’avait point hésité; assis le premier, il s’était contenté d’inviter Marie Stuart à faire de même. Le roi Charles X et Mme la duchesse d’Orléans goûtèrent beaucoup cette courtoisie du duc de Chartres qui, même en un quadrille badin, savait si bien garder le sentiment des nuances. François II demeura donc debout, le bras appuyé au rebord du fauteuil, dans la pose un peu étudiée autrefois donnée au jeune prince par le peintre François Clouet. La coquetterie lui en fut gentiment comptée. Tous les regards allaient à lui et à la divine Marie d’Ecosse, les vrais rois de la soirée, elle souriante, lui infiniment digne et sérieux. Un Anglais enthousiaste, mais un peu intempérant de langage, proclama que ce tableau vivant lui rappelait je ne sais quelle estampe de Marie Stuart et de Darnley réunis, œuvre rare de sentiment et de goût. On ne l’entendit point, ou mieux la foule pressée des courtisans feignit de ne l’avoir point entendu, parce que S. M. Charles X n’était pas loin qui n’en eût point autrement goûté la remarque intempestive, on peut le croire.

Il y eut un intervalle de repos très court, après quoi les fanfares saluèrent la dernière entrée. Par la grande porte un joli page en jupon court, coiffé d’une toque écossaise et tenant un gonfanon au treschcur de gueules, se vint agenouiller devant Marie Stuart. C’était miss Louisa Stuart de Rothsay, tille de l’ambassadrice d’Angleterre, enfant mignonne et blonde, qui annonça d’une très bonne guise, en son accent anglais,

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l’arrivée de Madame la reine, Marie de Lorraine, conduite par son frère, le duc François de Guise.

Alors on eut cette impression gênante d’une chose assez médiocre dans un ensemble jusque-là très réussi. M. de Rosambo en duc de Guise, sous son déguisement théâtral, avec son casque à la Duguesclin, ses bottes courtes, son maillot vilain, impressionna en mal. Ce fut un éclair. La reine d’Ecosse avait en réalité fort grande allure et majesté, et le nom qu’elle portait, tant de souvenirs lointains dont elle était comme la vivante relique, firent oublier le reste. Il y eut dans l’assistance un de ces assentiments discrets qui sont les applaudissements tolérés en la

Lady Stuart, M. de Rosambô et les quatre Marie. D’après Eugène Lami.

présence des rois. Marie de Lorraine, reçue par sa fille, fut invitée à prendre place auprès du trône.

Tout le quadrille étant cette fois groupé sous le dais, les cavaliers debout, les dames assises, la duchesse de Berry fil un signe de la main, et les quatre demoiselles d’honneur écossaises, les quatre Marie, coiffées pareillement de bandeaux en arcelets, velues de robes semblables, dessinées par Lecomte, commencèrent une danse de caractère de l’invention de Gardel. Les attitudes simples, mesurées, toutes de pas glissés cl de belles inflexions, plurent infiniment. L’orchestre accompagnait sur une mesure de pavane alanguie dont le motif rappelait certaines mélopées des vieux clans. Le succès était acquis et dépassait de beaucoup l’attente. Un personnage qui, tout jeune encore, assistait au divertissement, assure que jamais au grand couvert de la cour, ni au spectacle de gala sur la

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scène des Tuileries, rien ne lui avait plus donné l’impression de ces contes féeriques où les rois de la légende étonnent leurs sujets de leur luxe et de leur majesté. C’était à tout dire un théâtre où les acteurs vivaient « pour de vrai », où les diamants, les ors, les soies, les moindres attifets comptaient pour leur valeur propre. Les dames se montraient les parures historiques de la duchesse de Berry, les curiosités authentiqués arborées par M. de Richelieu, le fermoir d’escarcelle de M. d’Osembray aux armes d’Henri II — une incomparable merveille de ciselure — jusqu’à l’habit de Philippe de Mornay conservé intact et porté par M. de Mornay, son arrière-descendant.

Les danses terminées, le quadrille se disposa à gagner les appartements du jeune duc de Bordeaux (tenu éveillé par la circonstance) où la salle plus vaste permettrait le bal. La marche eut lieu dans un ordre différent. Marie Stuart donnait cette fois la main à son époux, leurs pages et leurs suivants se mêlaient. Le scénario comportait un retour des noces après la cérémonie à l’église.

Là des fauteuils avaient été disposés pour les princes seuls, afin de ménager une place plus grande aux danses. Charles X ayant appris qu’un vieux seigneur jacobite, M. de Huntly, ancien familier de Versailles et des Trianons, se trouvait présent, le lit prier d’ouvrir le bal avec la jeune Mademoiselle. Ce fut le clou de la soirée. Très ancien régime, les coudes au corps elles pointes en avant, galant à la façon des vieux danseurs, le vieillard s’avança, baisa les doigts de la petite princesse, comme autrefois ceux de sa grand’ tante Marie-Antoinette, et sous les yeux stupéfaits de l’enfant qui ne devinait pas pourquoi ces choses, il se mit à battre des entrechats, des ailes de pigeon, à faire des pirouettes très jeunes, qui mirent la joie au comble parmi les vieux émigrés : « En vérité, Sire, murmura le duc d’Angoulême au roi, nous allions vous nommer Altesse royale ! »

Sur cet intermède inattendu, après mille compliments donnés au danseur, chacun prit place pour les contredanses. Les spectateurs de tout à l’heure se vinrent mêler aux seigneurs du xvie siècle, et l’on eut cette surprise tout à coup de Catherine de Médicis en la société d’un

grand escalier du Palais-Royal. Le duc d’Orléans, la duchesse et le jeune duc de Chartres descendant les degrés. Lithographie d’Arnout, d’après le tableau de Bouhot, autrefois conservé au Palais-Royal (1814).

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colonel de la garde royale, d’un ministre ultra faisant vis-à-vis à Marie de Lorraine, du connétable de Montmorency valsant avec une maréchale du premier Empire. Marie Stuart elle-même oubliait son mari pour son oncle François de Guise, même on dit pour Ronsard et pour Bussy d’Amboise. Le coup d’œil était fort gai de ces robes blanches uniformes, sautillant comme des follets à travers les brocarts d’or, les velours et les broderies scintillantes. A cinq heures du matin la Galoppe entraînait dans une farandole endiablée reines, princesses et seigneurs, confondant les rangs, rompant les étiquettes et froissant les parures. Dans cet instant une frange portant pour un demi-million de diamants fut arrachée à la robe de Marie Stuart par une botte irrévérencieuse. 11 n’en fut que cela, le galop continua ; il eût fait beau voir qu'on s’arrêtât pour cette misère ! D’ailleurs on la retrouva le lendemain sous un siège...

Au matin, il ne restait de cet éblouissement qu’un souvenir très joyeux, et l’envie de reprendre l'idée. Combien Madame ne dut-elle par regretter, dit Duponchel, un autre ciel et d’autres usages ! Elle eût rêvé de promener son quadrille de Notre-Dame aux Tuileries, comme au moyen âge, en plein soleil, et de faire participer le peuple parisien, si artiste, si amoureux de luxe, à cette représentation extraordinaire. Toujours le Vésuve et le Gymnase mêlés, les mirages aussi et les fausses assurances ! Au lieu de celle cavalcade ce fui, à deux jours de là, l’oubli si profond partout que les journaux affectent, on croirait, d’ignorer les détails de la fête. L’un d'eux mentionne que le roi y parut après l’ordre, c’est-à-dire après le mot de passe donné à la garde du Château. Un autre assure qu’on y entrevit la famille d’Orléans. Ce qui de notre temps eût fait dire tant de choses vraies ou folles, courir tant de caquets, qui eût servi de réclames à tant de coiffeurs ou de couturiers, passa inaperçu parmi les plus insignifiantes nouvelles. « Hier bal costumé au pavillon de Marsan chez S. A. li. Madame ; demain la Muette sur le théâtre de la Cour! » 11 fallut que la duchesse du Berry s’improvisât elle-même l’historiographe de son quadrille et en commandât un album à Eugène Lami. C’est ce joli li\re, lithographié par un artiste exquis, moitié de

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réminiscences, moitié d’après des maquettes fournies, qui nous a gardé quelque souvenir du ballet de Marie Stuart. Chacun des acteurs en reçut un exemplaire colorié à la main, le plus souvent avec un mot autographe de la princesse. Duponchel écrivit sur ce sujet un article à côté dans la Revue de Paris , en estropiant les noms et en se méprenant sur certaines histoires. Il n’en reste pas moins acquis combien ce bal travesti note de dilettantisme et de luxe rare dans une société dont on aime volontiers à railler les romantismes falots et les coquetteries surannées. Il est pour la société royale sous la Restauration tout juste ce qu’avait été huit ans auparavant, pour le monde financier, le fameux bal d’or de M. James de Rothschild. Tous deux délimitaient les formules rivales, l'honneur et l’argent, l’aristocratie fermée et la banque richissime, et, comme on disait, le grand monde et le beau monde. Ce sont là pour nous de subtiles nuances dans le quart d’heure ; elles se marquaient alors fort scrupuleusement en de menus faits. Lorsque le vieux seigneur jacobitc esquissait un pas rococo chez la duchesse de Berry, il mettait les larmes aux yeux de toute l’assistance ; chez M. de Rothschild il eût fait rire, et on l’eût pris pour un artiste très drôle touchant un cachet convenable.

Toutefois, le bal d'or porta plus bonheur au banquier de la rue d’Artois, que non pas le quadrille princier à François II et à Marie Stuart, suivant que nous l’apprennent les chroniques sérieuses.

Ce que les douairières du faubourg Saint-Germain nomment « les dissipations » de Madame ne lui font cependant point oublier ses deux enfants. Elle-même s’est enquise des qualités de Mme Bayard, femme d’un tabellion d’Armentières, donnée comme nourrice au duc de Bordeaux ; et si grande confiance qu’elle eût en Mme de Gontaut, gouvernante de Mademoiselle, elle ne manque jamais de lui mander ses ordres

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et de veiller aux moindres choses. C’est du peintre Hersent que nous avons le petit nid très soyeux où les deux enfants passèrent leur pre-

Mademoiselle et le petit duc de Bordeaux en 1821. Par Hersent. Lithographie d'Aubry-Lccomte .

mière enfance ; le jeune monseigneur de huit mois dans son berceau, sa sœur debout sur une chaise et lui faisant risette. Déjà au fur et à mesure qu’ils grandissent, les caractères différents se pressentent,

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Mademoiselle tenant des Bourbons de France une assurance et une dignité infiniment drôles ; lui, par contre, tirant à sa mère, affectueux et ému. 11 y eut une scène dont le vieux Bouilly a parlé quelque part, certain jour qu’ayant été admis à faire sa révérence aux enfants, il baisa le bout des doigts de la princesse, qui tout aussitôt les essuya furieusement. Le duc de Bordeaux voyant le trouble du pauvre homme, tendit sa menotte, et se retournant vers sa sœur : « Tu vois, je n’essuie pas, moi ! »

Ils sont dieux, en cette vieille gentilhommière des Tuileries, dieux et un peu tyrans. Leurs joujoux font vivre tout un peuple d’ouvriers ingénieux et d’artistes même. Mademoiselle a des poupées articulées avec de vrais cheveux, de complets trousseaux, un mobilier or et bleu, un service en vermeil pour les dînettes ; il y a une femme chargée de mettre en ordre les objets après les récréations. Le duc de Bordeaux est de bonne heure traité en homme, habillé en soldat, pourvu d’une écurie de chevaux de bois sous tous pelages. A quelques jours de la Révolution, le 15 juillet 1830, il recevra un chef-d’œuvre de Giroux, une mer agitée d’or et d’argent, avec des vaisseaux mus par un ressort d’horlogerie, et une boîte à musique figurant le tonnerre. Le jeune prince avait bon cœur ; la fille de l’empereur du Brésil lui ayant donné des papillons, il lui offrit son jouet fort galamment.

Pour leurs promenades, le frère et la sœur ont leur calèche peinte de blanc mat et recouverte d’une tente crème enguirlandée de roses et d’épis d’or ; les guirlandes descendent sur le coffre et dessinent le contour des panneaux. A l’intérieur, c'est un joli capiton de Casimir épinglé gris argent, et le siège drapé à l’anglaise est brodé de galons en S avec de la soie blanche. Conduits par quatre petits chevaux blancs, ils vont aux Tuileries ou au bois, le plus souvent en la compagnie de leur mère qui les veut suivre achevai. Mais les vraies fêtes sont à Saint- Cloud, comme nous le disions, au temps des anniversaires, lorsqu’ils ont leurs cousins d’Orléans près d’eux. Au pavillon de Marsan, les bals d’enfants ont moins de liberté ; il se faut contenter de danser sous la surveillance des gouvernantes, des conductrices ou des mamans ; on

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s'embrouille dans les rondes, et sauf la lanterne magique, ou le chien

Marie-Amélie, duchesse d’Orléans, et son fils le duc de Chartres en 1817. D’après le tableau de Gérard autrefois à la galerie d’Orléans.

Munito devinant les cartes, le plaisir n en vaut jamais celui de folâtrer

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sur les pelouses du château, là-bas, en plein air, sans les étiquettes ni les maintiens.

Quoi qu’on en ait voulu dire, c’est le Palais-Royal qui a les sympathies du petit château; Madame a pour la duchesse d’Orléans, un peu plus âgée, une affection grandie de la parenté proche. Toutes deux parlent de Naples, de leurs souvenirs d’enfance, de la cour sicilienne ; et puis Mgr le duc d’Orléans est un fort distingué prince, ayant les mômes passions de curiosités que Madame ; le reste importe peu. La belle famille du Palais-Royal, toujours prête aux jeux, très turbulente, plus mêlée à la vie moderne, convenait aux tendances et à l'état d’esprit de la duchesse de Berry. Il ne lui déplaisait nullement que son fils, destiné par avance à l’éducation cloîtrée des infants, se débrouillât en la compagnie « des diables ». Oh ! des diables qui n’ont de respect ni pour les parterres de Neuilly, ni guère non plus pour les professeurs d’écriture. D’ailleurs, abusés de moins de mirages, ils n’ont point à l’égard des gens de roture la superbe du plus petit vicomte ou du plus mince hobereau attaché à la cour. Dans la galerie de leur père, on n’a pas rayé le nom de Bonaparte, et fort raisonnablement on admet que le tyran ait existé et tenu quelque place au monde. Lorsqu’ils descendent le grand escalier du Palais, — le fameux escalier de l’Eminence Grise imaginé par Gérôme — pour se rendre au cours ou à la promenade, un grand suisse bat le pavé de sa hallebarde, mais ils sont de suite sous les galeries du Palais, au beau milieu des bouquinistes ou des marchands de jouets, dans le Paris populaire et bruyant qui est le Paris vrai. Ils sont élevés en hommes, point en idoles, ce qui serait le plus secret désir de Madame pour son fils.

Pourtant le duc d’Orléans ne dédaigne ni les luxes princiers, ni la représentation ; ses attelages sont les plus beaux, rivaux de ceux du roi ou du prince de Coudé ; sa livrée est sur un pied inhabituel. On vante ses tables, ses porcelaines de Sèvres, son incomparable vermeil. Le mieux est que, sans déroger ni déchoir, il a pour lui la popularité précisément arrêtée au seuil des Tuileries. Longtemps Louis XVIII lui a refusé le titre d’Altesse royale, quand la duchesse, sa femme, le por-

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tait ; on dit par jalousie mesquine ; puis Charles X le lui a reconnu, sans parvenir à lui faire perdre ombre de la sympathie des foules. Chez lui c’étaient à tous propos des spectacles, de splendides soirées où Madame courait la première, pour fuir les aristocraties grognonnes de la maison voisine. Elle y fut le 6 février 1827, le 29 janvier 1828 pour l’inauguration d’une galerie stuc et or récemment construite ; elle y fut le lendemain 30 pour le bal officiel. Mon Dieu, elle y fut, et pour la première fois le roi y vint avec elle, le 31 mai 1830, au gala offert en l’honneur du roi et de la reine de Sicile, quand le pauvre M. de Salvandy, sorte de M. Jourdain prophète, prononça l’étonnante phrase : « C’est bien une fête napolitaine, nous dansons sur un volcan. »

Qui se fût douté? La duchesse de Berry moins que personne. Avaitelle bien le temps de savoir, même l’eût-elle voulu ? A deux semaines de la Révolution elle a ses journées prises heure par heure, jusqu’au départ projeté pour Dieppe où la jeune Mademoiselle la devait précéder. Voici une « précision » à ce sujet, une histoire qui montre combien peu on attendait les événements. Mademoiselle a invité la duchesse d’Orléans à Dieppe dans son petit chez soi. et l’invitation a été acceptée. Malheureusement la jeune princesse manque du matériel nécessaire, elle n’a ni vaisselle, ni linge, ni vermeil : alors elle frappe au garde-meuble du grand-père, qui laisse prendre tout ce qu’on souhaite. Les caisses allaient partir le matin du 27 juillet, et la duchesse d’Orléans préparait son déplacement quand dans la nuit furent publiées les ordonnances.

Madame fut encore Madame le 11 juillet, au Te Deinn chanté à Notre-Dame en l'honneur de la prise d’Alger. Elle accompagnait le roi et toute la cour dans une toilette officielle de satin blanc brodé d’argent, façon royale de porter le deuil de la cour d’Angleterre. Près d’elle Mme la duchesse d’Orléans en cachemire blanc, l’une comme l’autre coiffées en diadèmes de plumes et de diamants, avec les barbes. Au retour, la duchesse de Berry eut ses acclamations particulières, et son carrosse rentra au palais dans une foule très enthousiaste. Elle n’eut aucun pressentiment de voir Paris en fête pour la dernière fois, et ce fut sur

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line sincère joie, tout enchantée des autres et d’elle-même qu’elle remit au lendemain les affaires sérieuses..., les visites obligées, les courses de coquetterie. La royauté ne fut point longtemps malade, a dit un philosophe amer, elle mourut d’un coup de sang. Ce sont les plus douces morts !

Ïtma/éo/s CoüfUSo/r.' *

La duchesse le Berry vers 1830.

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