CHAPITRE V
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
Ces grandes dames, que nous avons vues si rudement engagées dans la lutte contre l’Empereur, entendent bien que l'influence leur demeure, une fois les batailles apaisées et le luxe revenu. Il serait enfantin de les croire dégagées de préoccupations personnelles et d’intérêt pratique. Les mouchoirs blancs transformés en cocardes ne l’ont point été seulement pour manifester une élégance; il y a de cela, mais il y a plus encore un besoin de reconquérir la suprématie longtemps annihilée et réduite à son expression moindre. Les grands hommes ont d’étranges petitesses! Si Napoléon, au lieu de leur refuser tout crédit, de leur marquer son dédain, eût, en retour de plusieurs faveurs, accordé la réciproque du donnant donnant, peut-être les favorisées, pour ne point déchoir de leur état, se fussent trouvées à la male heure. Bien au contraire, à la façon des hommes peu nés qui jugent force d’àme la brutalité et le tout-dire, peut-être même par la timidité venue du manque d’éducation première, il se plaisait à les humilier, à feindre de les ignorer, à les interroger sur leurs maris ou le nombre de
LA RESTAURATION
leurs enfants, même à tourner en ridicule leurs modes et leurs prétentions. Quel bien lui eût pu vouloir Mme de Laplace, ensuite de la sortie insolente sur son âge et ses atours de jeune fille? Et Mme de Chevreuse qu’il proclama rousse? Et Mme de Montmorency qu’il pensa tout haut un manche à balai dans un fourreau de parapluie? Quelques-unes
même, distinguées par lui, prêtes, suivant le mot de l’une d’elles, à se livrer aux griffes du léopard, et qui s’y livrèrent, en avaient gardé la haine farouche des ambitions déçues. La plus risquée dédaignant le mystère, sûre de n’être point seule à penser de la sorte, jetait en manière de défi le nom d’un routier célèbre, rude injure en l’espèce :
Coleone ! Coleone, le retire, le butor, le gendarme, qui n’eût point enlevé sa cuirasse ni quitté ses éperons pour l’amour d’une reine.
Celle-là se montra, et au premier rang des autres, étalée dans son carrosse le jour qu’on descendit le personnage de sa colonne de bronze.
Elle l’eût renversé de ses mains !
Les enthousiasmes orientés vers les Bourbons procédaient d’un raisonnement fort calculé de la plupart d’entre elles; on ne saurait soupçonner de quel poids l’âge de Louis XVIII ou celui de Monsieur comte d’Artois, son frère, pesèrent sur les sympathies parmi l’escadron des merveilleuses. Ce sont là de ces constatations faites tout à coup, que chacun escompte par devers soi, sans consentir à les avouer aux autres. Pour la jeune génération féminine de l’aristocratie, les princes français bénéficiaient de mille légendes enjolivées par les grand’mères, et sous ces récits les personnes habiles supputaient le probable esprit d’une
/ ; / llteA
- mt, !
Mme de Bawr, par Crespy le Prince.
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION 109
cour restaurée en de pareilles circonstances. De vrais princes, nés princes, restés souverains, sachant les égards dus aux sensibilités !
Jeanne, grande-duchesse de Russie. Grave Par Mécou, d’aprcs la miniature de Benner.
C’était, pour la haute société, l’assurance de prendre le rang d'honneur, de pouvoir être écoutée, et de ressaisir ses privilèges bientôt, sans y mettre plus de iinesse que d’être de bonne race. Le corollaire de ces considérations fut de multiplier le nombre des quidams à
LA RESTAURATION
particule ; il en naquit de tous lieux, en une génération spontanée effrayante. D’où la foule de « bons Français », hobereaux émigrés on non, anciens serviteurs de l’Empire ou rejetés par lui, qui tirent escorte aux alliés et montrèrent le plus volontiers patte blanche. Au fond, l’intrigue n’était pas si mal jouée. Dans l’émotion de la rentrée, il fut difficile aux nouveaux maîtres de pratiquer une sélection utile ; quantité de virginités se refirent en ces instants dont les tardives pudeurs sont venues jusqu’à nous dûment attestées et reconnues alors. Et je pourrais ajouter que dans la répartition des faveurs premières, les vrais grands n’eurent point toujours une prépondérance ; il en fut là comme au ciel, où l’àme convertie compte double.
À cause de leur disparité, le groupement de ces forces demanda un temps. Dans la fourmilière bousculée, les unités cherchaient une reconstitution honorable, lorsque les Cent-Jours remirent en question le semblant d’ordre du début. Le nouveau désarroi jeta dans le camp certaines défiances. A peine la Restauration paraissait-elle définitive que déjà les clans s’étaient formés, les délimitations faites où les plus méritants ne trouvèrent pas toujours le prix de leurs peines. D’apparence on n’eût soupçonné rien; de fait, les visées différentes produisirent des coteries rivales, presque ennemies, dont nos partis donnent à peine idée. Les ultras, ceux qui n’avaient rien quitté ni rien voulu oublier d’autrefois se cloîtrèrent, s’unirent, déjà fort marris des compromissions obligées du prince; les éclectiques, de race opportune, se tinrent en expectative de saisir l'occasion, et s’embusquèrent aux endroits propices ; les libéraux, intransigeants d’un ordre spécial, choisirent le terrain de la charte octroyée et en attendirent merveille. Mais, au lieu que ces façons distinctes d’entendre les affaires se réservassent aux hommes, ce furent les femmes qui en accaparèrent la direction morale et précisèrent la lutte prochaine. Déjà les mieux informées s’étaient fait une opinion sur la cour, les vieux princes difficiles à surprendre et d’ailleurs peu capables d’action et de résolution ; le dauphin gardé par la duchesse d’Angoulême, et le duc de Berry depuis peu en puissance de la plus délicieuse princesse qui se voie.
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
La consolation naturelle fut pour les dames en d’autres pratiques. Elles versèrent dans la dévotion politique et se donnèrent la tâche de rendre au Christ la terre de saint Louis ; d’autres se firent adorables et retinrent mêlés les talents et les aristocraties ; le moindre nombre se consacra aux fêtes, imagina de ressusciter l’ancienne cour du xvme siècle, et fit parade des luxes les plus inédits.
Une autre cause acheva de brouiller les idées de l’Empire, ce fut à
M"" bu Cayla. D’après le tableau de Gérard.
Paris la société étrangère installée à demeure, les Anglaises du peerage ou de la gentry débarquées en France, les Russes, les Allemandes entrées à la suite des Alliés, et qui n’étaient point si fâchées d’adopter à leur déclin les raffinements byzantins de la société napoléonienne. Par action réflexe, les sports anglais amusèrent nos désœuvrés ; Leroy costumait les jolies misses à la mode française, quand par réciprocité et bonne entente les tailleurs de Londres renvoyaient à nos élégants les ridingeoats de leurs palfreniers et les hauts de chausse de leurs jockeys. Ceci créa de particuliers problèmes dont nous dirons tantôt un mot, et dans
LA RESTAURATION
le grand monde une recherche de comopolitisme regardée comme tout à fait précieuse et galante.
D’entre celles qui prirent de la notoriété à la cour el y firent du bien, il faut nommer Mme du Cayla, héroïne de la veille, parente de la très osée personne dont nous avons ci-devant noté la chevauchée paladine à la suite du czar. Mme du Cayla est sœur de Talon, ancien officier de l’Empire, rallié dans les premiers, et l’un des promoteurs de la grande équipée. Sosthène de La Rochefoucauld, qui aime également le frère el la sœur, baptise celle-ci d’un nom révolutionnaire, la Déesse de la Liberté. Elle n’y contredit pas.
Liberté d’allures, de mise, de pensée, de paroles, d’action — c’est son examen de conscience fait par elle-même — oh! de mise surtout car elle est sur ce point la plus jurée fantaisiste, la plus avancée des coquettes. Loin d’être belle, mais autrement à redouter que belle, grande, souple, d’un voluptueux déhanchement de patricienne, avec un je ne sais quoi de très doux dans la voix que les Talon tiennent de la magistrature originelle; son esprit est dans ses yeux caressants et tendres au repos, parfois malicieux, rarement durs. Au demeurant intraduisible, car chez elle tout est de superficie et d’épiderme, l’esprit, la raison, les goûts. C’est un papillon incapable en apparence de s’arrêter à rien el qui cependant se peut fixer si on ne l’y contraint pas. « Son cœur esl sa boussole, dit La Rochefoucauld, et sa raison un gouvernail. » Certes le gouvernail le plus sûrement tenu, car dans le combat très rude des intrigues, elle a touché au port sans grande peine, laissant loin derrière les plus fins pilotes.
L’iclylle biblique dont elle fut l’héroïne auprès du vieux roi nous a été révélée par un gentil billet de Sosthène de La Rochefoucauld à la princesse Yolkonski. Mme du Cayla a dépassé la trentaine et son jeu n’a pas l’innocence de celui de Ruth à la tente de Rooz. C’est de fort habile tactique qu’elle intéresse au début le prince à son sort de femme persécutée. Son mari lui fait un procès inique, et son seul recours est en la justice inprescriptible du monarque dont elle a plus que personne désiré le retour... Que Sa Majesté daigne prendre souci
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
de ses enfants voués par avance à la misère, si le méchant triomphe. La voilà aux genoux clu roi ; elle se lamente en d’excellents termes dans une jolie pose. Louis XVIII la relève de son mieux — le pauvre homme n’est pas tous les jours aussi adroit pour lui-même! — il la console, sent contre son cœur cette tête secouée de sanglots... Désormais les enfants auront le père commun aux orphelins du royaume, lui, le roi, et bien fol et dément qui oserait entreprendre contre elle-même !
Ce premier pas fait, Mme du Cayla a grand soin de ne plus paraître ; elle attend qu’on l’appelle, jamais elle n’eùt voulu prendre sur soi de redemander une audience. Même quand on l’en prie, elle alfecte une adorable crainte d’être importune. Toutes les fois elle pleure pour qu’on la relève, ce qui marque peu de générosité de sa part. Petit à petit elle consent à rendre ses visites plus fréquentes ; elle met une condition inattendue, celle de ne recevoir ni un bijou, ni un bronze. Elle a accepté le pavillon de Saint-Ouen, d’où le roi a lancé sa proclamation en rentrant dans ses Etats, mais elle n’en sera que la gardienne. Son mot est délicieux à ce propos en ce sens qu’il précise toute l’habileté de la femme : « Je suis la seule du royaume qui 11e puisse rien recevoir de Votre Majesté en pur don ! » Presque un aveu de tendresse, d’autant plus cher qu’il s’adresse à un triste vieux. Aussi quelle joie de Louis XVII 1 quand il crut l’avoir trompée en lui faisant signer, comme un papier quelconque, un titre de propriété en bonne et due forme! Elle voulut déchirer le tout et protesta, le rouge au front, ne pouvoir admettre cette générosité ingénieuse. Elle ne s’apaisa que sur un mot attristé du roi, dont elle feignit de s’abîmer en douleur. « Mon enfant, songez que Saint-Denis n’est pas éloigné de Saint-Ouen, vous irez y prier pour moi ! »
Il vint en personne poser la première pierre du pavillon nouvellement projeté sur les dessins de HittorlT, l’architecte officiel. Ce fut le 8 juillet 1821 ; S. de La Rochefoucauld et D. Talon, frère de Mmedu Cayla, y assistaient. Elle s’installa dans le pimpant cottage dès l’année suivante et y reçut la cour de fidèles que toute favorite rencontre sur sa
LA RESTAURATION
route. On venait chez elle tous les jours, sauf le mercredi réservé à la cour; on y rencontrait une affabilité vraiment de fort bon ton, beaucoup d’hommes gais et de charmantes frivoles, sans rien qui rappelât, même de loin, l’étiquette lourde de certaines réceptions. De luxe, autant dire point, mais une coquetterie d’intimité fort seyante, le boudoir meublé par les tapissiers des Menus, autre manière de déclarer la formelle intention de n’être là qu’en passant, en invitée du roi. Une fois elle reçut en une grande fête, le 2 mai 1822, jour anniversaire de la proclamation royale, et les dignitaires accoururent, ministres en tête, dames sur un pied de cérémonie pareil qu’aux Tuileries ; mais constamment elle refusa d’être indemnisée de. ses dépenses. Louis XVIII, sans cesse aux prises avec ce désintéressement étrange, avait une délicate façon de distinguer pour elle les choses qu’il lui laisserait à sa mort. Il disait, renfermant dans leur boite les diamants offerts et toujours refusés : « L’amitié me les a sauvés, l’amitié les aura. » Et le « Plus tard donc ! » murmuré par lui, semblait ajouter une autre promesse à d’autres déjà faites : la création d’un duché, quelques pièces rares du cabinet, des plaques de Sèvres peintes par Mme Jaquotot, et un portrait de Molière.
A proprement dire Mme du Cayla n’eut aucune influence sur le ton de la Restauration ; c’était une isolée dont la maison ne comptait pas comme un centre d’ambitions concurrentes. Son égoïsme consistait à occuper le rang envié sans fomenter de jalousies. A maintes reprises elle s’employa à détruire dans l’esprit du roi les impressions mauvaises que de fort avisées personnes y venaient jeter dans l’intervalle de ses visites. Tout le monde ne lui en voulait pas du bien, et elle a des découragements terribles. N’est-on pas allé jusqu’à représenter le roi comme mort depuis longtemps, et elle comme chargée de cacher la nouvelle au peuple? Alors elle fait construire une chaise roulante, et elle amène Louis XYIII à s’y montrer le jour delà Saint-Louis. « Grâce à Dieu, écritelle, ou va pouvoir s’assurer que le roi est en chair et en os, et non un mannequin! »
El pourtant, que celte femme est bien de son temps! telle qu’on ne
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
l’eut point rencontrée auparavant ni vue depuis. Elle est une résultante romantique des événements ; son côté chevaleresque a quelque chose de littéraire et d’étudié sans ombre de bonhomie réelle. Un pareil esprit eût été également impossible sous Louis XV ou sous l’Empire; elle n’cùl su être ni la Pompadour — il lui taillait de trop — ni la maîtresse effacée et soumise de Napoléon. Mrnc de Maintenon peut-être, et encore, sans les poses, ni les piétés combattives. On entrevoit par-dessous l’étalage de simplicité une nature désabusée, que l’oubli des promesses fai (es par le vieux roi ne toucha même pas. A quarante-deux ans, elle quitta la cour et se retira à la Rochelle, tenant un peu le rang de favorite douairière, et tout adonnée à E agriculture. En 1827, on parle d’elle encore, mais de cette sorte : elle a exposé au Louvre la laine de ses moutons ; Mme Deshoulières s’était contentée de les chanter.
Elle eut pour Mmc Récamier une amitié sincère, assise sur la parité de vues et d’intérêts, et maintenue par la séparation très écrite dans les moyens à employer et le but à atteindre. Toutes deux ont le semblable dédain de leurs contemporains jeunes, ce que l’on pourrait supposer une réaction étudiée à l’encontre de la société impériale loulc de fougue, d’adolescence cl d’équipées. Le règne des vieux messieurs a pris sou commencement à la rentrée; c’csl comme une cour qu’on fait aux princes eu la personne de leurs sujets. L’une et l’autre de ces deux femmes ont sans hésitation deviné la belle partie à jouer sur ce terrain très nouveau el en vérité fort inaccoutumé. A dater du jour où Mme Récamier, laissant à son amie la plus grosse el profitable charge, continua de grouper dans son divin hospice, suivant le mot d’Hyacinthe de
M"'c Récamier en I X •:!).
D’après le tableau de Gérard.
LA RESTAURATION
Latouche, les invalides de tous les partis, elle avait créé une fonction sociale, une profession disons mieux, dont les rouages iront de perfection en perfection jusqu’à nous autres.
Elle qui n’était pas de la haute société, qu’on avait connue fort riche et belle sous le Directoire, encore plus belle sous l’Empire et que la Restauration trouvait ruinée, touchant à la quarantaine, ne pouvait viser très haut, ni s’imposer par le nom. Elle eut de suite l’intuition de moyens autres, et sa médiocrité même, sa relative jeunesse, toute la légende arrangée autour de ses charmes et de sa grâce raffinée, lui amenèrent d’abord les désorientés, puis les forts, puis ceux qui n’ont souci que d’être où sont les autres. Le salon de l’Abbaye aux Bois, où elle s’est cloîtrée, apparaît aux profanes comme une mosquée à la porte de laquelle les fervents déchaussent leurs sandales. On y sut de bonne heure la meilleure place réservée à l’un des hommes les plus admirés du temps, et c’en fut assez déjà pour attirer les moindres. L’habileté consista pour la divine recluse de n’accorder pas la faveur exclusive à tel ou tel, mais de paraître goûter autant les grâces de l'un que de l’autre. Chateaubriand n’en sut même pas démêler le jeu ; il ne sentit pas, le pauvre esprit chagrin, que les heures à lui réservées tendaient seulement à le lier, parce qu’il était l’attraction promise, la cause déterminante de plusieurs accointances flatteuses. A la façon dont la déesse du lieu l’ écoutait parler, on eût pu sentir combien « le Grand Lama » s’abusait sur les sentiments vrais. Vous eussiez dit d’une Héloïse résignée, touchée seulement par la philosophie de son ancien seigneur et définitivement guérie de son amour.
Le temple est curieux de la divinité. Chateaubriand en a des extases d’enfant : « Je l’ai vue languissamment étendue sur une chaise longue, « et en la quittant je me suis demandé si c’était la statue de la Pudeur « ou celle de l’Amour ! » Oh ! en vérité, de la Pudeur plutôt, la très chaste figure d’une nonne, éclairée par un jour blanc tombé des rideaux de linon et tamisé en reflets pâles sur tous les êtres. Une cellule monastique avec, à gauche de la cheminée, une bibliothèque cachant tout un pan de muraille; et de l’autre côté de la croisée un siège en X, une
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
harpe, un clavecin. Ici, la mondaine se trahit, l’ancienne charmeresse de la rue Basse-du-Rempart, quand au lieu du tableau de piété attendu c’est au mur la Corinne de Gérard suspendue, la Corinne chantant en
Mmc Word. D’après Crespy Le Prince.
s’accompagnant d’une lyre, cadeau du prince Henri de Prusse en 1821 . Sur la cheminée, des vases seulement el une glace, où se mire le lil très séraphique de l’alcôve avec ses draperies blanches ; au milieu de la chambre, un guéridon chargé d’un énorme vase de Sèvres, offert par un admirateur. Sincèrement, avant que de les avoir vues, on eût rêvé ces choses ainsi disposées ; elles n’avaient point la puissance de com-
LA RESTAURATION
mander l’intérêt, elles s’estompaient dans la pénombre à la façon des mobiliers d’église, impersonnels et doux, incapables de distraire.
Plus il y a de naïveté dans le décor, plus son inexprimable beauté ressort el domine. Sortie de son cadre, « descendue dans le siècle », assise au milieu d’un salon encombré et riche, on a peine à la reconnaître. Charles de Remusat tombe de son haut quand il l’entend nommer un jour en visite chez une dame; il l’avait prise pour une mariée de province mal à l’aise dans ses atours. Mais lui est un très jeune ; son père eût été d’un avis autre. Au fond de ces ingénuités jouées par Mmc Récamier, il y avait tant de comédie à l’adresse des gens raisonnables ! Comme un artiste de notre époque, elle tiendra le rôle d’adolescente jusqu’à bien près de la soixantaine. Elle ne blanchit, ni ne se ride ; son visage est d’une ossature si unie, et sa chair d’une si belle tenue que Gérard la peindra à cinquante ans, sans qu’on lui en put raisonnablement donner plus de trente. Cet éternel printemps (il beaucoup pour la politique de la Restauration, plus encore peut-être pour les élections à l’Académie. Lorsqu’au sortir d’une visite à l’Abbaye, quelque immortel s’en allait enchanté de tant de fraîcheur encore et de jeunesse, son vole futur ne lui appartenait plus, il l’avait égaré en même temps que son cœur...
Eût-elle cherché, comme sa rivale Mme de Duras, la résurrection des ruelles, le loto d’esprit jadis imaginé par les précieuses, une pure satisfaction d’art, on ne lui eût point fait semblable crédit. Mais elle avait la supériorité de la littérature appliquée à la vie journalière et aux ambitions ; elle ne limitait pas ses affections et son commerce à l’illustration d’une seule classe ou à la pureté de l’aristocratie. Chez Mme de Duras, le cercle ne comporte pas l’adjonction fameuse des capacités ; celles-ci ne comptent que sous bénéfice de s’y maintenir à leur rang hiérarchique : surtout, ce qu’on ne voyait pas à l’Abbaye au Rois, la noble dame entendait régenter les intentions et garder la première place. Mme de Duras a pour cette attitude tant de bonnes raisons ! Un grand nom, sa rentrée à Paris dès les mouvements royalistes de mars 1814, la charge officielle du duc son mari, premier gentilhomme de la Chambre,
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
son âge — elle en parle peu — - sa valeur littéraire — elle en parle trop, - — ses relations et ses alliances. Sur tant d’assurances, le meilleur de la Restauration se vint ranger sons sa férule, j'entends la foule de gens minables et titrés dont les aspirations artistiques se pouvaient satisfaire de peu de chose. Là encore, Chateaubriand recevait le meilleur accueil, malgré qu’on lui enlevât la suprématie. Mme la duchesse, coiffée d’une toque fort emplumée, assise sur une chaise haute, jetait à ses auditeurs les sujets de conférences comme un président de thèse, discutant elle-même les théories, et brisant les oppositions d’un coup de martinet très sec et très bref.
Il fallait bien qu’elle émît des idées; elle en avait à revendre, de politiques, de religieuses, de romanesques ou de terre à terre. L’essentiel était que sa franchise tombât en d’honnêtes oreilles incapables d’en faire méchant usage. D’où l’académie bornée à un certain nombre d'élus connus pour leur tact et leur gentilhommerie. Naturellement Mmede Duras se jugeait en possession de la fine fleur de la noblesse française ou étrangère, artistes de naissance, pourvus de sensibilité parce qu’ils étaient nés, et elle se montrait adorablement orgueilleuse de cet aréopage sélect où pas une voix ne se fût donné le mauvais ton de contredire. M. d’Ilaus-
M“1' de Staël a Coppet.
D'après une lithographie.
sonvillc le père comptait la noblesse seule pour zéro; le zéro n’a de valeur que si un chiffre le précède, et ce chiffre était la science, la politique ou toute autre qualité personnelle. Mme de Duras se contentait du zéro, pourvu qu’il fût notoire et d’ancienne écriture.
A ce phalanstère naïf mais bruyan t, elle dut les grands succès d’émotion de son œuvre littéraire. Qun/a ou la négresse mit à l’envers ce grand monde, qui en était resté aux contes de Marmonlel et aux petits
LA RESTAURATION
romans pâlots des abbés d’autrefois. Ceci résumait dans sa candeur la somme d’idées dont les émigrés fussent capables; on en constata les retards quand Alexandre Duval fit jouer au Théâtre-Français une pièce tirée du roman. Mlle Mars refusa net le rôle, sous le prétexte de ne vouloir pas noircir son visage ; Mme Bourgoin le prit, par courtisanerie et par politesse, mais n’en fit rien. Il demeura surtout de ce morceau d’écriture des images, des rubans, des chapeaux et des robes à YOurika , mille autres futilités qu’on réputa l’indice d’un triomphe.
Enfin, dans une rivalité à peine cachée, une peine aussi de se sentir oubliée, Mme de Staël se fût souhaité reprendre et vivre en possession d'une clientèle distincte des trois autres, où l’on ne se piquât ni de trop de royalisme ni de trop de libéralisme, avec un penchant plutôt pour ce dernier état d’esprit des hommes jeunes. C’est, voilà son plus grand tort, une femme alors très mûre que Corinne, et d’un embonpoint cruel. La mort n’est pas pire que ce déclin vigoureux de femme bien portante et rougeaude, portant le faix d’un renom sans pareil, et condamnée à la féroce antithèse des autrefois et du présent. Pourtant on lui veut du bien de beaucoup de choses, on la souhaiterait mettre sur un piédestal, on lui reconnaît une influence morale appréciable, mais — voyez l’étrangeté ! — on lui lient rigueur sous les Bourbons d’avoir manqué d’habileté sous l’Empire. Loin donc de grandir, elle décline; elle est de ceux à qui l’exil porte noise. Sa littérature même n’est ni franchement rétrograde comme celle de Mme de Duras, ni en avance comme celle de Victor Hugo ou de Lamartine. Elle a, pour l’achever de perdre, un livre sur l’Allemagne. Alors elle se retire à Coppet, stupéfaite un peu, redevenue pour les nobles la fille de M. Necker sans rien de plus, une dame quelconque coiffée décapotés bourgeoises, habillée comme toutle monde, ayant mis au rancart les toques romantiques el suspendu sa lyre au mur.
Somme toute, la femme d’essence supérieure, la Française ravissante, malicieuse un brin, toute pleine d’esprit el vouée aux seules pratiques du luxe, de la mondanité 11e s’aperçoit guère dans cette société. Au début de la Restauration, la duchesse de Berry est encore bien jeune, et d’ail-
par
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
leurs en pareille matière la reine ou les pricesses ne font jamais ce que peut une moins grande riche et résolue. Vainement chercherait-on l'équivalence, même lointaine, des maréchales ou duchesses « subites » de la cour impériale, donl les attelages faisaient sensation, et dont les princières demeures recelaient plus de recherches cl de raffinements que jamais cour de France n’en sut atteindre. Le faubourg Saint-Germain s’enferme chez soi, les belles dames s’y tiennent sur une réserve qu’on prétend être du meilleur bon genre. Celles dont on a le plus adiré sont d’ordinaire personnes d’àge certain, dont une habite Saint-Ouen, l’autre un couvent, l’autre une maison triste meublée de reliques et de vieilleries. Que des « jeunesses » tentent une réaction, elles n’en sont point louées ; ni Mnie de Fimarcon, ni Mme de Guiclie, sœur du beau d’Orsay, ne plaisent en haut lieu, lesquelles par hasard goûtent le ton plus moderne de faire parade de leur coquetterie et de leur beauté. Celles qui, à la façon de Mme de Balbi installée au Luxembourg, trouvent la décoration intérieure indigne d’elles et y laissent mettre le feu, ne sont plus du siècle. L’Empire a changé ces caprices surannés et féodaux, et l’esprit moderne les condamne. Pourtant il ne faudrait que peu de chose pour donner carrière à tant de bonnes volontés, un acquiescement de la cour, une impulsion quelconque; on languit de secouer les torpeurs aristocratiques et puritaines dans lesquelles on vit. Les premiers mois de la rentrée avaient laissé plus d’espérances ; on compta longtemps sur une reconstitution de la cour napoléonienne avec les éléments perfectionnés de la vraie noblesse. Durant plusieurs mois les jeunes émigrées rêvèrent de fêtes, de bals, de liesses, que la famille royale ne sut point favoriser. Pour peu qu’on tint au château, et c’était le cas de la plupart, une tristesse morose paralysait les meilleures entreprises; il se fallait soumettre à l’envahissante étiquette, revêtir d’énormes choses, raides, chères, empesées, paraître aimer beaucoup ces soirées lugubres où l’on osait à peine glisser un pas et pirouetter sur les pointes. Mme la dauphine là-bas regardait les contredanses de ses yeux vagues, sans un sourire, on eût dit affligée de ces apparences d’amusettes en un pareil endroit.
LA RESTAURATION
En outre, la Restauration n’apportait point à sa suite les ressources somptuaires cherchées par l’Empereur à l’étranger. La fortune s’est déplacée et les plus titrés personnages crient famine. Mme la duchesse d’Aumont, dernière descendante de Mazarin, reçoit au Bœuf à la Mode les seigneurs de son intimité ; elle n’a ni argenterie, ni livrée, ni par surcroît le moyen de s’en procurer. Mme de Nettancourt coud ses robes, et lorsqu’elle paie 900 francs à Leroy pour une parure officielle, c’est en grand’peine d’être longtemps grevée. Celles qui pourraient figurer le plus dignement sont ces femmes de la finance ou de la haute industrie dont la roture est un empêchement formel. Certaines se glissent à la faveur de leurs alliances, qui ne s’abandonnent point au pompeux étalage de leur richesse ; un reste de tact les prémunit contre la facile jouissance d’humilier l’aristocratie ruinée et croyante, il s’ensuit que tout en proclamant sa volonté de favoriser le luxe chez ses peuples, Louis XVIII n’exprime qu’une théorie combattue par la force des choses. Les très hautaines merveilleuses de son entourage proche auront beau rire des princesses fabriquées du règne précédent, des générales se mouchant dans leurs doigts, ou des cantinières passées vice-reines, elles feront une plaisanterie très peu adroite, eu égard aux comparaisons désavantageuses.
Chez le prince de Bénévent la distinction rencontre son maximum d’éclat; à cela il y a plusieurs causes. D’abord le malin seigneur n’a point eu obligation de réduire son train, grâce aux souplesses vraiment très ingénieuses de ses volte-face. Aux plus mauvais jours de la capitulation, quand tant de têtes couronnées prenaient les routes et gagnaient les frontières, Mme la princesse, sa femme, courait
M'"' de Nettancourt.
D'après une miniature signée Nettancourt , gravée par B. Roger.
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
chez son couturier et préparait pour elle et ses nièces une réception digne des Bourbons attendus. Un jour, cette Américaine gênante et d’esprit peu agréable abandonnera la maison de son mari ; même elle lui fera cette galanterie de mourir très à point « pour faci-
La duchesse Dorothée de Courlande. D’après le tableau de Jacob.
liter à 1 ancien évêque le chemin du ciel ». Il importait en effet qu’elle ne fût plus là, à cause du scandale, elle ne s’acharna point, falleyrand, alors accompagné de la duchesse de Dino sa nièce, donne, dans son veuvage, l’idée de ces prélats retirés de la famille et entrés dans les ordres sur le tard, comme à Besançon ÎYF de Bohan,
LA RESTAURATION
et à Amiens M°r de Bombelles. Mme de Dino est l’essence absolue de la femme d’alors, Byron l’eût chantée. A l’hôtel de Talleyrand elle apparaît la fort entendue maîtresse de maison , intéressante et spirituelle, à peine jolie, mais autrement troublante que belle, avec ce ton de causticité qu’on répulait la dominante qualité de la race. Et puis la maison avait d’autres séductions encore; le cosmopolitisme
cienne date elle a connu Vivant Denon, le petit vieux collectionneur séduisant, dessinateur à ses heures et qui a mis en toutes mains les croquetons falots inspirés par sa « séduisante princesse ». En France, Al1110 de Courlande est donc bien chez elle, elle y a son palais, un boudoir qu’on sait d’une élégance rare: ses fréquentations sont dans le plus grand monde. Sa tille, Mme de Périgord est au premier rang de l’aristocratie, ses toilettes et ses goûts ont des imitateurs comme de nos jours on se pique en de certains milieux de suivre son petil-lils le prince de Sagan dans ses fantaisies de gentilhomme.
Somme toute, l’intérieur du prince de Bénévent est de tous points
La duciiesse de Dino. D'après le tableau de Gérard.
des alliances et des relations. Edmond de Périgord a épousé la fille de la duchesse de Courlande, « la belle amie » et cette duchesse de Courlande est à Paris où elle est arrivée dès février 1814. Mme de Courlande va avoir soixante ans, elle est veuve de ce Pierre de Bühren mort en 1800, dont les duchés ont fait retour à la Bussie, et que les Français ont affublé du nom français de Pierre de Biron. On la dit fort enjouée, et d’une extrême liberté d’allures. D’an-
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
^ Cf) C<)()(74)ie<j l£cin ix.nl ^Pïsieitcu^
^ cmu^a-usc, / CaytOc, •P\^u:as7nieSr> is'fflflc.àiuuuu^- COela»CHM., flOcsrurrKj),
PxOVtlA ( fêli <p CYA.CX1£UOOCL
Ver 9 n &
Vd « ^ fd J hn u - -êcs^siiiuPzd jjcsLdirriru
cjux- i^icSc-nL. /<t AtZ/a^ui^j-^njuLe.. Dit^^nnÙTiu./ — <Je ( — 0a^a^wj2-
o^£ r «u/ o-u. r>c ^aù^au fv, k%%Ç> \/^i ulo JKo \ C*2 i'tc.4 J ,
UCXAA /*- ZXf O
le « bon lieu » pour dire le terme reçu; on pourrait ajouter l’école de distinction traditionnelle à l’usage des précieux, mieux sans doute que la cour où tant de lèse bon-genre se peuvent remarquer. Le prince a de son autorité semi-sacerdotale et semi-séculière inventé des nuances subtiles de politesse hautaine et très affable commandées par les exigences diverses et successives de ses emplois. Il a donné la formule du ton récent avec le même impassible visage dont il a ci-devant contresigné la gloire de Bonaparte et la bienvenue des Bourbons. Les hasards de la vie ont fait de lui le détenteur naturel des traditions, parce qu’il est le seul homme d’Etat resté au faîte des grandeurs sous des maîtres divers. Il se devait que l’ancien évêque d’Autun, le révolutionnaire, l’impérialiste, eût sous la monarchie de droit divin le salon de la plus singulière expression mondaine, qu’on y retrouvât le plus grand nombre d’esprits délicats, de femmes célèbres et de grands noms.
Près de lui se groupèrent la plupart des ennemis de Bonaparte, Mme Bernadotte qui fuyait les brumes de la Suède sous un nom d’emprunt, la maréchale Moreau, dont la dignité de maréchale in extremis eût dû paraître aux autres dames de même rang, passées à la cour nouvelle, un soufflet et une injure. 11 n’en fut rien. Jamais on ne dira assez ce que la Bestauration mit dans la société ralliée de lâchetés et de compromissions vilaines. Pourvu que les privilèges demeurassent, on se soumettait de gaîté de cœur à l’alliance des pires ennemis de la veille. Très au fond les histoires n’avaient pas la même sérénité, les rancunes subsistaient indélébiles ; chez les femmes, la lutte se traduisait à la cantonnade par d’innombrables « caquets » — on disait ce mot vieilli — une âpreté maladive à tirer les faveurs à soi.
« Où va le peintre, là est le roi » explique un proverbe du xvie siècle, au temps où les pauvres artistes suivant la cour amusaient les belles de leurs crayons rapides. Sous la Restauration, pareil dicton eût eu sa valeur, sauf que l’entourage immédiat du prince n’y eût pas fait la meilleure figure. La vraie séduisante d’alors, celle qui tentera les maîtres,
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
la femme à la mode, à de rares exceptions près, n’est jamais une des plus favorisées d’honneurs et de charges. Etre peinte par Gérard , miniaturée par Isabey, crayonnée par Horace Vernet, souligne plus de séduction personnelle que de dignité ou de puissance. C’est avec Gérard surtout, le livre d’or des beautés admirées alors; Mme du Cayla et ses enfants, Mme Récamier, la duchesse de Dino, la baronne Alexandre de
La maréchat.e Macdoxald. Lithographie originale d’Horace Vernet.
Talleyrand, Mme de Staël, Mme de Broglie, sa fille, sans compter les princesses populaires, la duchesse d’Orléans, Mme Adélaïde, la duchesse de Berry, ou les étrangères, la belle Pozzo di Borgo debout devant un album qu’elle feuillette comme un professeur faisant un cours, la blonde et délicieuse princesse Bagration, la comtesse de Jersey deux fois montrée, même Mme de Rothschild, femme d’un banquier allemand dont l’importance n'est pas si médiocre à cette heure. Gérard eût-il cherché ses modèles au lieu d’en prendre la commande, que vraiment il n’eùt fait un meilleur choix parmi les jolies. Sauf le noble faubourg omis, les douairières revêches et pieuses oubliées, voici à coup sûr la
LA RESTAURATION
meilleure part des héroïnes. Isabey n’aura point, à beaucoup près, cet olympe ; son art de moindre conséquence s’attaque à plus de monde, et très peu souvent la gravure ou la lithographie nous en gardent le souvenir. Lui a pourtant donné Mme de Bénévent, la duchesse d’Angoulème, la capiteuse Zénaïde Volkonski, toutes semblablement nuageuses, enveloppées de gazes envolées, esquissées dans un brouillard flou. Quant à Horace Vernet, artiste débutant, connu par de séduisantes vignettes de mode, il s’essaie à la lithographie, — l’art récent dont on espère une révolution et qui tiendra ses promesses — en dessinant sur pierre la duchesse de Tarente, la dernière des trois, ou Mme Perregaux, sa belle-fille, œuvres très rares, faites en hâte pour quelques amis et brisées après le tirage.
De bonne justice ne croiriez-vous pas que le nombre des célébrités féminines se fût restreint depuis l’Empire? Entre toutes les dames crayonnées par Crespv le Prince, ou par Vivant Denon, bien peu sortent de leur intimité. Ni l’un ni l’autre ne sont des professionnels, ils dessinent pour amuser leurs hôtes ou tromper leur ennui. Denon va dans la société ; il trouve un jour de 1817, chez Mme de Lavallée, la plantureuse Mme de Valori et le prince Edmond de Beauvau, d’où le prétexte d’une petite lithographie gauche. Successivement il portraiture Mme de Lespinasse, la comtesse Foy lisant un livre, et quelque peu grognonne de la pose ; la comtesse Mollien, retirée ensuite des Cent-Jours. Une remarque se déduit de l’examen approfondi de ces physionomies, c’est le manque de nationalité de toutes, depuis celles de Gérard jusqu’à celles de Denon. Voyez la miss Owensonde ce dernier devenue la célèbre lady Morgan, c’est, vous pourriez penser, la plus ordinaire bourgeoise hourgeoisante de l’Ile-de-France.
cj %
Car. je le disais, les alliés ne sont pas seulement venus chez nous ; ils y ont amené leurs familles, installé une société à laquelle notre grand monde a voulu faire un hon accueil. Ici les Busses, là les Anglaises, par ici et par là les Viennoises ou les Allemandes du Nord. Je cueille au hasard des noms dans le livre de comptes de Leroy le costumier, ce sont les étrangères qui priment de 1814 à 18:20. Et sur le fait de luxes
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION
féminins et de chiffons, on sent très bien la comparaison défavorable à nos merveilleuses.
Cependant entendons Leroy qui jauge le peerage à la dépense et n’a pas toujours lieu de se louer des Anglaises. Bon nombre d’elles ont la commande prompte, mais l’acquit plus raisonneur. Lady Tortom repasse la Manche, emportant au marchand pour quatre louis de plumes. Lady Kerriston — est-ce l’orthographe vraie ? - — refuse de solder un échange. Mais les très grandes servent à balancer les pertes. Lady Wellington, femme du vainqueur de Waterloo, s’habille à la mode de France pour les réceptions à la cour ; elle a des manteaux en tulle lamé d’argent, un mantelet de blonde, les barbes officielles sans lesquelles même une princesse ne saurait franchir les portes du château. Toutefois il y a de l’économie dans ses fournitures ; elle n’a qu’un modeste éventail d’acier, un diadème de 11 plumes avec bandelette de point turc coûtant moins de 15 louis, parure à peine convenable. Et puis elle trouve Leroy exagéré, elle court les boutiques moins luxueuses, où elle se fournit d’étoffes. En février 1815, avant les Cent-Jours et les définitifs triomphes, elle s’est faite très belle; on la voit au jardin des Tuileries coiffée d'un coquet chapeau de salin blanc à fond haut, garni d’une ruche de point d’Alençon, et vêtue de robes historiées sous lesquelles on la soupçonne peu à l’aise. Ceci donnera à Carie Yernet l’occasion de publier ses charges malignes, car toutes sont mordues de l’envie de se travestir en Parisiennes. Lady Siclney Smith, femme du commodore enfermé au Temple sous l’Empire, à qui le sultan offrait naguère une pelisse fourrée de 25 000 piastres, sacrifie à nos goûts ; mais elle aussi fournit ses étoiles et ne met aucun respect humain à se montrer économe et regardante. La comtesse de Jersey, née Devonshire , a les caprices plus généreux; elle se couvre de plumes, de précieuses dentelles, et c’est une robe de Leroy qu’elle porte dans les deux portraits que Gérard fera d’elle.
En vérité, \ftSeason est à Paris dans les années 1816, 1817 et 1818, et c’est une surprise que de noter les beautés débarquées de Londres, et occupant les plus beaux palais de la Ghaussée-d’Anlin, de la rue Ville-
LA RESTAURATION
l’Evêque ou clés boulevards : milady Parnell, lady Sakesbury, la marquise de Landstown, lady Drummond, lady Raclcliff, lady Hamilton, lady Waughan, lady Aylesbury, lady Temple (logée à l’hôtel des Princes), lady de Ross (à Passy), lady Stuart de Rothsay, ambassadrice de la Grande-Bretagne, laquelle se fera une place enviée dans le monde pari-
sien. La vogue dont jouissent ces dames tient pour une grande part à l’anglomanie candide dont les nôtres se sentent tout à coup enthousiastes. On fête leurs raouts dans l’espoir d’y surprendre quelque genre inédit. Leurs salons n’ont ni meubles bizarres, ni bronzes, ni bibelots; leur seul luxe est de ces admirables porcelaines de Saxe d’au moins cent ans, et de nos mobiliers rocaille du xvme siècle. Un Anglais achète pour une obole le lustre ciselé par Meissonnier que les d’Haussonville oui tiré d’un château et vendu à un marchand de ferrailles. Aussi bien les Anglaises ont-elles d’autres séductions; elles sont opulentes, elles ont des tilles à marier. « Jamais, s’écrie un esprit cha-
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION 131
« grin, jamais ces gens ne nous ont plus fait de mal que depuis qu'ils « sont nos alliés. Ils ont importé chez nous des cargaisons d’héritières
Nina Sontag. D’après Hayter.
« laides mais riches qui nous ont enlevé toutes nos chances d’épou- « sailles ! » Hélas! ils ont fait pis; ils ont développé la passion des sports très sots, les snobismes ridicules de certains beaux-fils heureux
LA RESTAURATION
de passer pour des jockeys en promenade ; ils ont mis en beaucoup de cervelles faibles l’assurance de n’être pas du ton, si l’on n’arbore les vestes de cheval, les culottes de laine et les bottes à revers. Et n’est-ce point une autre folie pire encore que celle de ces mères forçant leurs filles à s’étendre deux heures sur un parquet, parce que les Anglaises se gardent la taille droite grâce à cette torture? La taille qu’on sait, plate derrière, plate devant, et que les coçsets rendront plus abominable encore! On doit aux Anglaises le thé, un langage panaché d’exotismes, un besoin défaire singulier, plusieurs sottises qui, amalgamées avec les nôtres propres, contribueront à mettre le Ion assez bas chez nous.
Une femme eut surtout la vogue dans les premiers temps de la Restauration, ce fut lady Morgan. Fille d’un acteur de Dublin, on prétend, mariée à un chevalier d’occasion, elle s’est arrêtée en France où on ne lui marchande ni le bon accueil, ni le titre de lady moins facilement admis par ses compatriotes. Elle est de l’intimité de Denon, de la duchesse de Courlande et de Talleyrand ; înême elle se glisse en ces salons du faubourg où les portes ne sont qu’entre-bàillées. Ce qu’elle voit, devine ou comprend mal, elle l’accommodera quelque jour en des écrits lestement troussés, dont la publication produira une stupéfaction risible. Qui l’eût pensé? Ce sont chez elle les libéraux qui intéressent, et les révolutionnaires qui priment. Voici les ultras bien quinauds, et le peerage anglais aux anges ; ceux-là de s’être naïvement livrés, ceux-ci d’avoir crié gare ! Quelle fiance des personnes éduquées sont-elles allées faire sur cette « folliculaire » lady d’occasion, restée au fond cabotine comme son défunt père? On ne change point une miss Oxvenson en la mariant à un médecin, ce médecin fût-il knight et serviteur de lord Abercorn. Je ne dirai pas qu’une plus étroite alliance se fût établie sur cel épisode entre les noblesses respectives de France et d’Angleterre, mais à la manière dont les patriciennes du faubourg affectèrent de fréquenter chez lady Stuart, dont aussi on s’ingénia à faire la cour à Wellington, on surprend comme un besoin de protester, de se resserrer entre soi, et de contre-balancer la légende mauvaise.
Les « perles blondes » ne sont point seules accourues; d’autres
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION 133
élégances tiennent à s’inspirer près de la cour d’Europe la plus magnifique — la louange est surfaite clans l’instant — et à se régler
Marie, grande-duchesse de Russie. Grave par Mécou, d’après la miniature de Benner.
sur elle. Sans parler de la princesse Schwarlzemberg, fixée a Paris depuis des années, ni de Mme de Metternich, la société russe et. allemande compte la princesse Galitzin, la comtesse Tolstoï, la princesse
LA RESTAURATION
Grassolowich, la princesse Narischkine, la princesse Volkonski. Cette dernière est une charmeuse, une capiteuse beauté qu’Isabey dessinera pendant un court séjour en France avant les Cent-Jours et qu’il retrouvera plus tard au congrès de Vienne. Zénaïde Volkonski a épousé le général gouvernant la Saxe au nom de l’empereur de Russie; elle a rencontré à Paris de chaudes amitiés, Sosthène de La Rochefoucauld et Mme du Cayla, avec qui elle entretient une correspondance très suivie, et qu’elle sert tous deux dans la politique du roi auprès de l’empereur Alexandre. C’est la grâce même que cette mignonne, toute dans ses yeux bleus, son joli nez d’une courbe finement volontaire, et le sérieux de sa bouche mince. Combien, hélas! les démêlés de l'empereur Napoléon et d’Alexandre ont pesé durement sur ses coquetteries, et comme elle se hâte, les Bourbons revenus, de se fournir au bon endroit les plus seyantes choses! Elle n’attend pas d’être là, Leroy devra expédier en Saxe ses modèles nouveaux, et en affranchir l’emballage jusqu’à la frontière. Quoiqu’on en médise, Paris est resté Paris, et le plus assuré paradis pour les tilles d’Eve, fussent-elles perdues en le plus pauvre village des steppes russiennes. Lorsque Zénaïde Volkonski écrit au marchand de modes, elle est le secrétaire gracieux de ses souveraines. La grande-duchesse Catherine commande à Leroy tout son trousseau et toutes ses toilettes pour son mariage avec le roi de Wurtemberg : huit robes cl’un grand prix, qu’on expédie en poste par Metz dans cinq caisses cachetées. La grande-duchesse Marie est tout aussi française quand le peintre Benner la peint à Saint-Pétersbourg, coiffée d’une capote à plumes et costumée d’une robe exquise dans sa simplicité. « Je suis heureuse de le dire, mande « la princesse Volkonski à Mme Just de Noailles, nous sommes avec « vous de cœur, de volonté et d’habit. La Né va est un quai de Seine. » Et que de regrets dans le high-life parisien, quand en 1827, Mme Korzakofï retourne en Russie! Ses bals célèbres, dont sa tille, une divine blonde, faisait les honneurs, laisseront longtemps un vide parmi les cavaliers, sevrés des fêtes et des distractions de cette note peu accoutumée. On les vit tous errer au Salon de peinture
somptuaire continué sous la Restauration, les grandes coquettes de l'Empire déchu, par qui la haute société royale a pu reconstituer très vite ses falbalas et ses luxes? Celles qui ont meublé les Tuileries, inventé Leroy, permis aux nouvelles venues de s’installer tout naturellement en pleine gloire? Morte l’impératrice Joséphine ; moralement défunte la triste Hortense Beauharnais, duchesse de Saint-Leu ; errante, Caroline de Naples, dont les cheveux blanchissent, et qui sous le
CERTAINES PERSONNES DE DISTINCTION 135
devant un portrait de Gros représentant la jeune fille envolée. C’avait été en l’honneur d’elle que les plus fringants avaient arboré le pantalon à la cosaque dans les contredanses, au grand scandale des douairières et des vieux marquis.
Pour faire fin, où étaient alors les instigatrices du mouvement
La princesse Ziîxaïde Volkonski. Miniature d'Isabey, gravée par Weiss.
nom de comtesse de Lipona se raccroche à son ancienne coquetterie de toute son énergie désespérée. Seule, Marie-Louise — Maria-Luigia — duchesse de Parme et de Guastalla, ne pleure rien ni personne. C'est à cette époque précise une des meilleures clientes des fournisseurs parisiens, une dame très Restauration, coiffée de coques, portant des manches à gigot, veuve du grand Napoléon, veuve d’un Neipperg, et bru de l’évêque d’Amiens, Mgr de Bombelles, de par une alliance récente...
Marie-Louise, ex-impératrice des Français, par Grévedoa.