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CHAPITRE VI

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La division si tranchée sous la Restauration entre le grand monde et le beau monde a quelquefois tenté les philosophes. Suivant que ceux-ci tiennent à Tune ou à l’autre des sociétés rivales, un des deux mondes prime l’autre dans leurs écrits. Pour le baron de Mengin-Fondragon, l’essence de la belle politesse française ne se rencontre qu’au faubourg Saint-Germain ; il en définit l’essentielle qualité en deux mots : « Ne contrarier personne, ne pas nuire, ne jamais décrier. » Les esprits chagrins, explique-t-il, jugeront peut-être une insigne fausseté cette aristocratique façon d’entendre la vie ; ils s’égareront, car il n’est pas démontré qu’un homme grossier soit toujours la franchise et la droiture mêmes. La preuve en est à la Chaussée d’Antin « ce temple de Plutus » où l'individu ne se jauge qu’à ses lingots. Là tout est de flatterie basse, de luxe insolent, de bonhomie cherchée. Si le grand monde vit de mirages gothiques ou de traditions surannées; s'il se condamne, en l'honneur du voisin, à mille gênes ordonnées par le ton et les usages vratinés de gentilhommerie, le beau monde n’envisage que son ostentation parvenue, son égoïsme et ses ambitions furieuses. Il s’ensuit que sur le fait de fantaisies coûteuses, ce sont les moins éduqués d’ordinaire dont

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les exagérations servent cle critérium aux goûts, aux modes et aux luxes ; et comme la spéculation constitue un état d’esprit où celui qui n’est rien encore cherche à devenir, où ceux qui sont arrivés espèrent mieux, combien de boursiers longtemps heureux, vivant en des palais de féerie, disparaissent tout à coup, laissant après eux une troublante constatation de folles splendeurs, de délicatesses faites pour étourdir et égarer les faibles ! Même au prix des chances à courir, d’autres les voudront imiter qui n’auront sans doute pas la fortune meilleure.

Le baron de Mengin est donc de la bonne école mondaine ; rien ne le paraît toucher moins que les prodigalités bourgeoises ; mais il n'habiterait pas au Marais non plus, le Marais où se sont réinstallées de vieilles familles jansénistes, en de funèbres hôtels construits sous Mazarin et décorés à la mode de Versailles. Le Marais est de telle sorte, qu'on n’y est plus en province, sans y être absolument à Paris. Au fond il n’est pas utile pour établir sa race de garder ses meubles de Boulle disgracieux, ni sa perruque poudrée du temps de Louis XVI. Tout ce qu’une coquette d’aujourd’hui pourrait penser d'un intérieur Louis- Philippe conservé pur, avec ses pendules troubadours ou ses fleurs sous globe, le « distingué » de la Restauration l’éprouve en présence d’un cabinet Louis XVI gardé intact où trônent « d’estimables vieillards » nés aux environs de la bataille de Fontenoy et demeurés immuables. Hippolyte Lecomte a vu en 1817 quelqu’un de ces nids à antiquailles le jour de la fête du grand-père ; il en dessine une sorte de pendant aux images coloriées par Debucourt quarante années avant, avec un décor identique, presque les mêmes personnes, sauf que la génération nouvelle y promène ses robes de l’Empire et les coquetteries récemment créées. Par une porte entre-bàillée un lit s’aperçoit, que vous penseriez celui de Y Epouse indiscrète ou du Coucher de la Mariée. Et dans la pièce principale où se tiennent les vieux parents, je ne vois qu’eux dont la physionomie première ait varié. Sur la cheminée la glace est celle que la bonne mère a choisi sur le modèle de celle de Louvecienne, puis la pendule en portique dont le balancier est un soleil; les appliques du Carquois épuisé ; et de chaque côté les portraits de Monsieur

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et de Madame dans leur belle jeunesse, lui en officier de 1780, elle ressemblant étonnamment à la reine Marie- Antoinette. Ceci est une protestation peut-être à l’encontre des choses révolutionnaires trop facilement adoptées par les jeunes, mais ces derniers n’en ont aucun souci. S’ils n’ont ni le moyen, ni surtout l’envie de pousser les excentricités con-

Les fili.es de colonel Leclerc. Lithographie par Crespy le Prince.

temporaines au point où les mettent les banquiers de la Chaussée, ils entendent ne point s’éterniser en la benoîte contemplation de curiosités caduques et vermoulues. Les jeunes ménages ont quelque part, rue de Beaune, ou rue de la Chaise, au meilleur coin du faubourg, un hôtel habillé de neuf, drapé par Falempin, tapissé par Jacob, et fourni de luxes seyants et récents. Ils ont en plus accepté le dernier ton reçu, certaines expressions de genre dont, si l’on voulait bien chercher, 1 origine remonterait tout droit à l’Empire ou même au Directoire.

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Seulement la quintessence en a été isolée par eux, accommodée de si galante volonté, façonnée si bien, que c’est tout de suite un abîme entre ce qu’ils disent ou font, ce que disent ou font les gens du beau monde. Ce qui s’est produit à la Restauration sur ce point se peut à grand'peine dire en phrases. Il faut imaginer une classe de personnes étrangères, revenues d'exil et tombant en un pays dont elles prennent la langue, les habits, les goûts, et ceci fait, s’enferment chez elles, polissent chaque chose, en gardent le bon, en rejettent le mauvais, sans plus tenir compte des influences ambiantes que de rien.

De fait la race dite de cour n’est pas en ces temps de semblable pâte que l’autre. C’est dès le milieu du règne de Louis XVIII une famille à part, ayant ses grandes et ses petites joies, ses grosses et ses minuscules misères absolument ignorées de la bourgeoisie. Les connivences du début ont fail place à une séparation très nette de caste ; et si la haute société consent encore à l’accointance de ses inférieurs, c’est le plus souvent dans une fête populaire bien plutôt avec de petites gens, que non pas dans un salon chez les millionnaires du Tiers. Le Tiers est en suspicion pour tant d’histoires rapportées par les parents âgés, et qui ont leur raison. Alors suivant le cas ordinaire, ces réunions fermées, ces sélections de races dédaigneuses et butées sur leurs rancunes, s’abusèrent d’illusions folles. Certaines idées, ressuscitées par le romantisme naissant, prirent une valeur dont on n’a pas su comprendre encore les conséquences logiques. Je l'ai dit tantôt, les légendes nationales traduites en romances, en pièces de théâtre ou en contes, parurent venir bien â point pour relever le prestige de la noblesse. Ceci se maria justement â la ferveur religieuse réputée la distinctive qualité du bon ton. Ce qu’on nomma la société vécut, quinze années durant, dans l’aclmiration des preux, des châtelaines, des cours d’amour, avec pour temple attitré une petite église vilaine, Saint-Thomas d’Aquin, et en guise de Pierre L’Hermite, un prédicateur de la Congrégation.

A la distance où nous voici de. ces naïvetés, nous aurions mauvaise grâce d’en rire. Comprenons-en mieux la mode, le ton et la coquetterie. Au temps de Jean-Jacques, il fut piquant pour les mêmes seigneurs de

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se proclamer alliées et disciples de la nature. Après la Révolution et l’Empire, quand les victoires avaient secoué les scepticismes et les torpeurs, les émigrés revenus ne voulurent pas rester en arrière de croyances et d’enthousiasme. Eux aussi se disaient capables de faire de belles actions le cas échéant; mais dans la paix qu’on leur imposait, ils se contentaient de mettre au net leurs titres nobiliaires, et d’étaler des parchemins où leurs ancêtres apparaissaient en rivalité guerrière des derniers vainqueurs de l’Europe. Les images libérales n’ont point voulu comprendre cet état d’àme et ne leur sont guère tendres ; c’est trop souvent qu’on les raille en opposant à leur élégance les cicatrices, la croix

d’honneur et le gros bâton du demisolde tapageur. Quelquefois ils prouvaient, ces muscadins, et de la bonne sorte, que pour être coiffés en mannequins, pantalonnés à la cosaque, et fort peu troupiers d’allure, ils ne dédaignaient ni la lame, ni le Pré aux Clercs.

Ils en faisaient une affaire de situation, une preuve de sang, et il leur repassait le mirage du combat des Trente, quand, pour un regard insolent jeté à un Ruonapartiste, on s’en allait ferrailler sérieusement et colichemarcler son bonhomme. Aux yeux des jeunes filles « douées de sensibilité », rien ne marquait plus crânement la noblesse vraie ; et commune le vicomte d’Arlincourl expliquait dans ses romans que le chevalier portait aux combats une écharpe brodée par sa mie, c’était, avec une écharpe qu’on en allait découdre, une bande d’étoffe fleurie de pensées et de fleurs de lis mise sur le cœur ainsi qu’un scapulaire.

Quelqu'un a dit : « Nous eûmes des bahuts moyen-âge, parce que « le pape voulait être infaillible. » L’explication est obscure d’apparence

Un officier de l’armée royale, par Crespy le Prince.

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mais d’une certaine justesse. Le retour moral aux gothiques, chanté par les poètes, appuyé par les artistes, fournit au Saint-Père le prétexte et l’excuse d’un formidable saut en arrière; il autorisa la passion esthétique pour l'ogive ou le flamboyant, mais il favorisa bien autrement encore la réaction mondaine. Les merveilleux eurent motif politique et religieux de regretter le passé ; ils en firent le credo forcé de leurs relations, le sceau moderne du patriciat. Toutefois il y a lieu de distinguer entre la haute société parisienne et la noblesse de province. Cette dernière, intransigeante, défiante, arcboutée contre tout progrès, refait ses brèches et ne pardonne guère. Le grand monde parisien, malgré qu’il en ait, se laisse entamer ; s’il impose son code le plus souvent, il reçoit l’influence réflexe et reste assez volontiers du siècle. El puis, il s’en faut du tout que les familles de l’émigration, une fois en reprise de leurs charges, montrent les unes envers les autres des amitiés sincères. Des coteries se forment où revivent très violentes, d’anciennes haines de Montaigus à Capulets pieusement entretenues. Des dames ne s’adressent point la parole, des marquis tournent le dos à des ducs, pour la raison que leurs pères s’étaient querellés au jeu de Mme Dubarry. Ce sont aussi des dédains très formels, insolents, établis sur de précédentes hiérarchies pour l’instant oubliées; la marquise de S... par exemple fait une moue très significative en la présence des G... non moins marquis, mais issus d’un parlementaire, lequel avait requis contre les siens en îles circonstances lointaines. « Voilà, disait-elle, ce que nous vaut la « Dévolution, l’obligation de fréquenter chez qui vont ces espèces ! » Mais en présence du nouvel état de choses, sous l’œil des Barbares comme on est, le mieux est de garder pour soi ces rancunes. Que de hasard on en vienne aux pointes entre femmes de distinction, le langage prend un tour d’une révérence et d’une impersonnalité charmantes : — Alix, ne dites point cela, ou je m’en vais ! assure une belle. — Comment, ma chère, que je 11e le dise pas i Mais je vous assure que ce sont des gredins... Au reste ils sont très habitués à ce qu’on les déjoue. — L’on sait qui vous a dit tout cela, c’est M" 11’est-ce pas? — Eh bien oui ! C’est qu’il a de la raison et de l’honneur, et que***

Femmes de la société assistant à des manœuvres de cavalerie. D'après Eugène Lami.

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l’un ni l’autre. — Je n’aime pas les coups de patle. — C’est que vous aimez les coups de poignard !... Charles de Rémusat est là qui entend, seulement on le sait entaché d’Empire, on n’a garde de préciser.

Le ton se forme sur ces bases ensemble contemporaines et traditionnelles, sur un besoin d’être de son époque par un coin, tout en reprenant d’ailleurs le formulaire des politesses d’autrefois. On s’habille chez le meilleur faiseur on est franchement du xixe siècle pour la parure; mais pour l’usage, le mode suprême, le code des manières, on remonte tout droit à Mme de Maintenon. En ces matières l’émigration rentre avec des phrases ne varietur , et si la différence d’avec l’Empire n’en est point aussi radicale qu’on pourrait penser, c’est que plusieurs personnes du vrai monde ont eu la faiblesse de professer chez l’usurpateur. Alors on souhaite de rencontrer un mode nouveau, on ergote sur des subtilités, on ose transformer ; on salue autrement déjà que ne faisaient les maréchales de l’Empire, on

s'assied avec une plus hautaine solennité, on a plus de liberté de parole sans le mot vilain et cru. 11 faut entendre les femmes loue]’ un salon de leur choix, elles ont de ces exclamations : « En honneur, voici des « gens comme il faut, tout à fait bien nés, des personnes de qualité, « de surs grands seigneurs. » Des mots leur viennent transmis de mère à fille dès la reine Marie Leczinska au moins, et qu’elles lancent en tirades sacramentelles, mais très bas, tout bas, dans un murmure a peine de lèvres. On est loin alors de ces éclats, estimés aujourd’hui une note de supériorité et de race. Mme de Duras, elle-même, impose une sourdine aux cordes masculines de sa voix dans son cercle d’intimes, et saut Mrae la duchesse d’Angoulême qui parle comme un cuirassier, ni femmes ni jeunes tilles ne se soustraient à la règle. L’entrée

Robe de chez soi. 1816.

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d’un salon aristocratique s’annonce par un discret bourdonnement de ruche, où l’oreille la plus affinée ne saurait reconnaître une voix. On n’en perd cependant ni un caquet ni une malice ; pour être susurrées, les pointes n’en portent que davantage.

Où la distance se fait de jour en jour plus rigoureuse entre la société d’Empire et celle de l’émigration, c’est dans la pratique de certaines périphrases, l’accueil ou le rejet de diverses expressions. Une dame ne dit plus qu’elle reste telle rue..., mais qu’elle demeure. Elle ne va pas en cour , elle va à la cour. Il est devenu d’un genre pitoyable de nommer les actrices familièrement : la Pasta, la Grassini, ou encore, Mars, Duchesnois tout court, suivant que le faisaient les créatures de Buonaparte ; les convenances imposent de souligner les situations inférieures par un raffinement de courtoisie hautaine. Un terme est surtout banni qui avait la vogue tantôt, c’est boudoir. Boudoir, au temps de jeunesse des douairières revenues, avait signifié trop : « ç’avait été le temple de l'oisiveté dissolue ! » et la plus grande impudeur des femmes de l’Empire était bien de l’avoir employé au lieu de salon ou de cabinet. Sous la Bestauration, la duchesse de Courlande a son boudoir, elle le nomme ainsi, mais l’évêque d’Autun a trop de peine à retrouver ses esprits entre mille avatars pour lui en faire comprendre la faute de goût. A quoi eûton reconnu que Mme la maréchale duchesse de... n’était point née, sinon à cette sottise dont on s’amuse autant pour le moins que des boutades de Mme Lefebvre? « Je suis toute mortifiée d’avoir flâné dans mon boudoir et d’avoir fait attendre mon équipage. » Mortifiée, flâné, boudoir, équipage! autant de perversités de langage, recueillies, aboutées par les chercheurs d’esprit et mis sur le compte d’une jolie personne ; façon distinguée de médire et de combattre sous l’égide de M. de Vaugelas. Ab ! les ronrons très doux d’une belle société cachent de mignonnes grilfes, tirées à propos et qui égratignent profond.

L’homme rompu aux machiavélismes courtisans a tout ainsi son éducation tirée du vocabulaire mignard et précieux d’auparavant. Un idiome propre lui assigne un rang de suite remarqué, et c’est à quoi la femme du monde démêle au premier coup le gentilhomme de l’autre.

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Leur marivaudage galant vit de clichés dont on ne saurait se désintéresser plus que de savoir danser à la mode, porter élégamment le tricorne ou s’incliner avec aisance. Les mères ont dit à leurs lils : M. de Lanieth, ou, M. le comte d’Artois avait coutume... c’est la coutume que les jeunes ont reprise, affublée à leur guise, à peine démarquée. Dans leur conversation, les moindres sujets comportent un luxe fort ampoule de qualificatifs poussés en bien ou en mal ; M. le maréchal de Richelieu

Boudoir de la duchesse de Courlande. D’après Bary.

avait, dit-on, cette façon... Ainsi le plus ordinaire cavalier de la société ne conviendra point que le pied de Mme de Béthisy est divinement chaussé; le pied est toujours trop petit pour la chaussure, « l’affreux chausson » dont un maladroit bottier l’a ose revêtir, ce bottier, fùt-il Michiels, le premier de France. Qu’une merveilleuse ouvre la bouche, tout ce qu elle dit provoque une extase. Un mot très banal est divin ; un joli, adorable; un bon, ex(]uis ! Nous dirions suggestif dans notre jargon décadent, les gens de la Restauration disent insidieux. Insidieuse la couleur d une robe, la nuance d’un cachemire; sur ce point, amour a aussi sa valeur du bon ton ; on a des amours de chevaux, des amours de gants. Un «. amour de jockey » ne signifie pas qu’une dame a pour son service un délicieux laquais d’opéra- comique, mais

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de gentilles et provocantes manchettes bouffantes à sa robe de soirée.

D’intraduisibles formes révèlent la bonne éducation ; en abordant une femme le « Bôjour, Madame ! » avec un serrement de mains à la mode anglaise, et si l’on est dans un salon, un baiser déposé sur le bout des doigts, du bout des lèvres, en faisant décrire à son bras un gracieux arc de cercle ; ou bien le salut de cérémonie à charnière , la tète inclinée toute seule, tandis que la dame coule une révérence en arrière sur le pied gauche. Savoir ces exigences, et les employer à bon escient, sans gaucherie, vaut infiniment pour les relations ultérieures. Il y faut ajouter un soupçon de raideur, ce rien de réserve si inconnu aux militaires de l’Empire, et qui n’est en réalité qu’une coquetterie à ajouter aux autres.

Mon Dieu ! il n’est pas de règles immuables ; sous l’influence extérieure, pourtant évitée et dédaignée, bien des transformations se sauront constater par après. Le fringant et svelte garçon d’âge moyen, très avisé souvent et qu’on nomme le « beau-fils », qui sera plus tard le favori, le bijou, le dandy, le lion, ne se contente point toujours d’antiquailles restaurées, ni de jeunes filles prônant la bulle Unigenitus ou la Révocation de l’Édit de Nantes. La génération d’origine, celle des jeunes de 1815, aura pour bien peu fini son temps à la mort de Louis XY1II ; une autre viendra qui n’aura déjà sur le xvine siècle qu’une conception vague et désintéressée. Celle-ci n’abdiquera ni une parcelle de ses privilèges, ni un quartier de ses généalogies, mais son sens plus pratique les voudra faire servir à autre chose qu’à la contemplation benoîte et niaise du passé. Nombre de jeunes seigneurs touchant à leur vingt ans en 1825 s’émanciperont volontiers et n’auront pour les cercles fermés ni le respect soumis, ni l’admiration fade de leurs aînés. L’anglomanie les tou-

F. <To vn.tonV~."

Genre anglais 1814.

D'api'ès II. Vernet.

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chera davantage ; ils chercheront le ton select en tous lieux, et lui feront subir un façonnement de leur choix. Disons le mot, ils iront à la

Jeune femme dessinant a une fenêtre. D’après le tableau de M"'e Pagnière, nce Drolling (de la galerie de la duchesse de Berry).

fête, sans trop de souci de la Congrégation ni des jésuites leurs maîtres.

Ln joli garçon de la bonne compagnie ne sait qu’à grand’peine les éléments indispensables de la science ; il a la notion bornée d’un art et,

-ISO

sur l’histoire, l’idée de faits très anciens enseignés par les livres de la réforme universitaire. Les rares exceptions sont des libéraux, ou des esprits originaux comptés dans leur monde comme des phénomènes. La coterie dorée dédaigne ceux-là et les lient en suspicion ; il n’est pour ceux de cette camarilla titrée, riche et désœuvrée, qu’une langue digne d’étude, c’est ce volapuck semi-anglais, semi-palefrenier dont ils savent les barbarismes. L’extrême bon genre se force à la rudesse de la démarche, à l’habit de laine grossier, aux chapeaux adoptés par les entraîneurs de Newmarket ou d’Epsom. Et puis ce sont pour les « deux sexes » de ces curieuses manies dont nous louchions un mot tantôt, une rage de jeux athlétiques ou de marches forcées si mal vues de la société napoléonienne. Une femme sort en calèche et s’arrête à l’entrée du bois ; elle tient un écureuil sur le bras, et cet écureuil porte un coquet collier et trois amours de grelots. Alors elle descend et prend une ou deux heures de marche à grands pas, humant l’air que les Anglais ont remis à la mode. Même elle ne dira pas comme le premier bourgeois venu : « Je suis allée prendre l’air cette matinée ! » ceci serait trop simple ; elle emploiera pour habiller cette phrase banale une foule de qualificatifs importés d’Hyde-Park et qui donneront l’idée d'une personne très bien. Elle aura des leçons d’armes, en robe longue drapée en redingote, ornée de brandebourgs masculins ; son heure de gymnastique en blouse de soie et larges pantalons marins ; et puis son manège chez un des écuyers du bel air enseignant la méthode anglaise. Tout pareillement vit le merveilleux qui se lève tard, va à la promenade, déjeune seul au café anglais d’un rostbeef, d’œufs barbouillés dans un verre à patte, et de porter. L’essentiel pour eux tous, c’est d’être confondus avec les lords ou les ladies de la colonie étrangère.

Ce besoin d’exercices violents empruntés aux voisins s’amalgame drôlement avec les chevaleries rééditées. C’est, imaginent les distingués, comme une restitution des tournois, des pas d’armes et des combats en champ clos. Encore que sous leurs chapeaux hauts de forme et leurs jaquettes de drap marron ils rappellent d’assez loin le roi René ou le duc de Bourgogne, les voici convaincus de faire eu chevauchant l’action

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la plus noble du monde. Certains industriels eurent cette idée : ils établirent au Bois-de-Boulogne un cirque de jeux, dits chevaleresques, où moyennant quelques francs, le moindre galant se pouvait donner l’ illusion de pourfendre un sarrasin. C’était, dans une piste close, une suite de mannequins rangés, contre lesquels on avait loisir d’éprouver son adresse ou la force de son bras. De genre à peu près six mois, le spectacle en fut d’une irrésistible folie. Armés de longs cimeterres, maniant des lances, les mirliflors, montant leurs propres destriers, s élançaient dans la carrière, sabraient et pointaient à droite et à gauche aussi drôles pour le moins que don Quichotte coiffé de l’armet de Membrin et démolissant le théâtre des marionnettes. La société disparut quand la Chaussée-d’Antin osa se mettre de la partie. Alors, pour les gentilshommes, ce ne fut plus qu’un jeu très sot, dont ils raillèrent le goût en haussant les épaules...

Dans son intérieur, le ton de la famille noble a plus de solennité ; il s’inspire davantage des traditions et se laisse moins pénétrer par les cosmopolitismes. En diminutif, c’est encore la cour un peu, une fraction de la royauté de jadis, où l’on n’admet guère de principes qui ne soient établis de longue date et reconnus sages. Plusieurs fois nous avons surpris des gens de cet esprit dans leur existence candide et bornée, sous le fort ordinaire verbiage de leur correspondance. On aurait peine à croire la bourgeoisie qui s’y rencontre, le terre-à-terre journalier si formellement en désaccord avec les opinions reçues. Prenons ceux-ci, porteurs d’un grand nom, autrefois riches, et qui sont rentrés lamentables et ruinés après les Cent-Jours. Il y a, de plus qu’au départ pour l’émigration, deux garçons et deux filles, quatre enfants nés à Londres au fond d’une cour de Drury Lane ; et de moins, certains biens saisis par les révolutionnaires en Bourgogne et en Beauce, dont la perte cause une gène cruelle. Au faubourg, l'hôtel est resté, qui lient à peine

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debout, et qu’on a en hâte remeublé de vieilleries ; la description en emploie au plus deux rôles d’inventaire. Le père a cinquante ans, la mère quarante-cinq ; les fils vingt et dix-huit ; les filles dix-sept et quinze. Tout de suite on a crié famine, et « le bon roi » a tant bien que mal réparé les désastres en fabriquant de ce gentilhomme, ancien officier aux gardes de Louis XVI, un lieutenant général ni pire ni meilleur que les autres. Quant aux fils, ils ont lous deux reçu un établissement honorable ; l’aîné dans les gardes du corps, l’autre en qualité de commis aux affaires étrangères. Avec une indemnité chichement mesurée sur le trésor royal, mais à peu près suffisante, l’aisance revient ; on reforme sa maison, on prend deux laquais, deux chevaux, une calèche à tous usages, et, sauf l’économie forcée, on pourrait ne se rappeler rien de méchant ni de triste.

Qu’est au juste le ton de ces pauvres seigneurs? Le même, assurez-vous, que devant la prise de la Bastille par une poignée de croquants. C’est la plus jeune des filles dont les lettres nous sont parvenues, exquises de bonhomie et de très douce résignation. « On a « dit à mon père de me marier, mais si je suis docile, les fiancés « le seront-ils, ma bonne Amiette ? » Amiette est la confidente, la compagne d’exil que ses parents ont conduite en province, el dont le fils nous a autorisé à publier ces fragments anonymes. On tient Amiette au courant des moindres choses : « Je m’occupe à remettre « eu ordre notre pauvreté; j’ai fait notre salon plus coquet qu’à « votre passage, en compagnie de Marthe et de Mme Brévière. Je « vous recommande cette dame, ma chère Amiette, pour le goût. Elle « coud les rideaux et les suspend très bien. Le cocher, qui est grand, <(' a travaillé deux jours à les accrocher. Nous voilà revenues à « l’époque des châtelaines quand il fallait toul faire, sans quoi il fallait « se passer. Georges est à l’étranger pour six mois ; je l’envie, parce « que lorsque je ne vais pas prier à Saint-Thomas ou rendre une visite, « je me crois devenue une chanoinesse. Notre père nous ravit par sa « grandeur d’âme, la bienveillance qu’il montre pour nos travaux et « les encouragements qu’il nous prodigue incessamment. Il a son uni-

Les apprêts du mariage. D’après le tableau de Vigneron autrefois au Palais-Royal.

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« forme qui lui donne un air de chevalier (sic) et il daigne parfois me <( conduire à la messe, sous les armes, en compagnie de mon frère. » Lorsqu’à deux ou trois ans de là, vers 1818, le frère se marie en « assez bon lieu », nous soupçonnons les affaires un peu remontées.

Type d’officier de l'armée royale. Dessin original d’Eugène Devéria, 1826.

<( Ma belle-sœur aura un bon mari ; elle a un an de plus que Charles, « de très belles dents, un magnifique trousseau et d’excellents parents. « Mon frère recevra son brevet de lieutenant, et dix mille francs de u rentes de notre papa. Marie aura pour ajouter heureusement, car vous « ne sauriez croire, ma bonne chère Amiette, ce que la plus petite maison « vaut de soucis ! » Et plus loin : « Ils ont échangé hier leur bague et

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« leur portrait peint sur un ivoire et enfermés dans une boîte. Mon frère « y boude, mais Marie montre ses belles dents, elle a l’air bien contente. » Tout ne se dit pas dans ces lignes naïves, mais tout se lit entre elles. On y surprend l’autorité paternelle demeurée inexorable, la race orgueilleuse, prête à mettre au cloître les cadets au bénéfice de l’héritier du nom. Le fils aîné, bel officier, joli homme, peut-être gêné de cette pression, acceptant sans enthousiasme la fille du « bon lieu » et qui se fut sans doute accommodé mieux de sa vie de garçon, au moins quelques années encore. Et puis Amiefte, l’amie de là-bas, n’a guère loisir de cacher sa peine. Une cruauté innocente la lui distille par journée, sans comprendre quel chagrin elle apporte. C’a été le dîner de contrat où assistaient deux ministres et le maréchal , puis la cérémonie où les deux fiancés furent unis à la chapelle des Tuileries et bénis par l’évêque de Soissons « qui leur a dit de bien belles choses ». Après la noce, il y a eu les visites faites dans une voiture coupée offerte à la jeune mariée par le prince de... son parrain. Et cet épisode antérieur, qui n’a sans doute pas été la moins pénible histoire pour Amiette. « Hier, mon père a dit à Charles que sa « parole était donnée au père de Marie, que les convenances étaient « parfaites, et qu’il n’admettrait pas sans raison une opposition de « sa part (mon frère). Mon frère est sorti toute la soirée pour son ser- « vice, et j’ai prié toute la nuit. Ce matin, après la messe, il a dit qu’il « consentait. Plaignez-nous, ma chère Amiette. Mon père était hier « blême de colère, et ce que je ne lui avais jamais vu faire, il a mis la « main à la poignée de son épée ! »

Voilà que bien des choses nous sont dites simplement sur la façon cavalière dont certains émigrés entendent la puissance paternelle. Elle vient d’autrefois, transmise par les vieux seigneurs, dont le père de Mirabeau reste le type parfait d’égoïsme farouche. Tout tremble devant le chef de la famille, parce que je ne sais quelles idées saliques faussées dans leur conception ont égaré les gens du moyen âge, et que les émigrés se croient tenus à les reprendre comme un patrimoine d’origine sacrée. Et plus ils se heurtent aux révolutionnaires ou aux libéraux —

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