DES PUÉ JUGÉS POPULAIRES
Les préjugés, dit Bacon, sont autant de spectres et de fantômes qu'un mauvais génie envoya sur la terre pour tourmenter les hommes. Les préjugés, à l'exemple des maladies épidémiques, sont contagieux et ne cèdent qu'à la force de l'âge et de la raison.
Qu'ils sont à plaindre ces esprits faibles qui se laissent impressionner par toutes ces absurdi tés qui parcouren t le monde : bien souvent leur santé et leur existence en sont singulière ment compromises.
11 ne sera pas inutile de citer ici quelques-uns de ces préjugés, les plus répandus, concernant la santé, afin que l'ouvrier, au besoin, sache à quoi s'en tenir sur leur valeur.
Que faut-il penser des saignées et des purgatifs de précaution auxquels tant de personnes ont recours habituellement? Que le moindre de leurs inconvénient, est d'être inutiles, et que cette pratique peut quelquefois occasionner de graves accidents. Les purgatifs en particulier, a part qu'ils peuvent déterminer des inflammations et des affections chroniques, comme les hémorroïdes, ont encore l'inconvénient d'accoutumer les intestins à un stimulant sans lequel ils ne peuvent plus exécuter leurs fonctions naturelles.
C'est une absurdité de s'imaginer que lorsqu'on a été saigné une fois on est obligé de recommencer toujours à la même époque.
II faut se méfier de tous les remèdes de commères, si vantés pour rafraîchir le sang échauffé; pour détruire la bile passée dans le sang, la bile recuite; pour faire rendre les paquets de glaires qu on a dans l'estomac; pour fortifier lés nerfs, etc., etc. Ces remèdes, comme on se l'imagine bien, étant appliqués par des personnes ignorant la nature de ces maladies et les vertus des .médicaments, doivent être souvent dangereux. Il en e>l de mémo do ces recettes pronées dans
les journaux et sur les affiches publiques, et qui se vcndenl aux poids de l'or; elles font généralement plus de victimes que les maladies contre lesquelles on les emploie.
C'est une pratique des plus nuisibles à la santé que de prendre des alcooliques, le soir, avant de se mettre au lit, pour bonnet de nuit, et le matin à jeun, pour tuer le ver, comme on dit, ou pour chasser le brouillard. Unetrès-petile quantité de liqueur forte convient aux ouvriers qui se livrent, en plein air, à des travaux pénibles, dans des lieux humides ou marécageux, mais à la condition expresse toutefois qu'ils n'en feront pas un abus, et surtout qu'ils n'en contracteront pas l'habitude.
C'est une sottise de croire que certains aliments ne produisent que du sang ; que d'autres n'engendrent que de la bile, de Yatrabile, de la pituite, des glaires : tous les aliments sont bons pour les gens bien portants, lorsqu'ils sont pris en quantité convenable et bien digérés.
On s'imagine encore, à tort, qu'il faut faire beaucoup d'exercice après le repas, pour faciliter la digestion. Le repos est ce qui convient le mieux dans ce cas, ou du moins un léger exercice, comme une promenade.
C'est un préjugé de croire que les bains pris pendant la canicule sont nuisibles; c'est, aucontraire, la saison de l'année où ils conviennent le mieux, à cause de l'élévation de la température, surtout quand on les prend frais, dans une eau courante, en donnant de l'exercice au corps, soit par la natation, soit de toute autre manière.
Encore un préjugé bien ridicule et bien nuisible, c'est qu'il ne faut jamais faire que la moitié de ce que prescrit le médecin, parce qu'il ordonne toujours beaucoup plus, dans la persuasion qu'on n'exécute pas tout ce qu'il indique.
Enfin une erreur funeste pour l'ouvrier, c'est de croire que les malades qui entrent dans les hôpitaux y sont moins bien soignés que chez eux et qu'ils y meurent le plus souvent, et de
penser qu'ils y deviennent des sujets d'expérimentation pour les médecins.
Les malades placés dans les hôpitaux trouvent, dans les médecins appelés à leur donner des soins, des garanties plus grandes et plus solides de science que partout ailleurs. Ils y I rouvent des conditions hygiéniques bien meilleures que celles qu'on pourrait leur procurer chez eux, même avec des secours assez élevés. Ils guérissent aussi bien, si ce n'est mieux, que chez eux. Enfin les malades ne sont jamais soumis à la moindre expérimentation, et ne subissent aucune espèce d'opération sans qu'ils aient été préalablement consultés.
Il suffit d'avoir exercé quelque temps comme médecin des bureaux de bienfaisance ou comme médecin des sociétés de secours mutuels pour connaître l'insalubrité des logements de certains ouvriers qu'on visite , leur dénùment absolu , l'absence complète d'objets de literie et de linge, et enfin la misère de tout ce qui les entoure, pour être parfaitement convaincu des dépenses qu'il faudrait faire pour remédier seulement, à quelques-unes de ces conditions, et même encore de leur insuffisance pour changer un tel état de choses, et pour bien comprendre le découragement du médecin qui, en présence de toutes ces impossibilités, se voit obligé de conseiller l'hôpital. Là, en elfet, les ouvrisrs malades trouvent de l'air, sinon parfaitement pur, du moins beaucoup plus salubre que chez eux, des salles où ils respirent plus librement, du linge à discrétion, des lits sains et des aliments qui , s'ils n'égalent pas cèux qu'on sert sur la table des riches, sont du moins infiniment préférables à ceux qu'ils auraient pu se procurer chez eux. Enfin, ils trouvent, dans leur convalescence, des conditions de salubrité plus grandes encore, dans les promenades qu'ils peuvent faire dans les jardins qui existent dans la plupart de nos hôpitaux, et dans la continuation des soins médicaux qu'ils reçoivent jusqu'à leur guérison complète.