DE LA MORT APPARENTE
La mort est la cessation de la vie. Cette définition presque triviale est la seule cependant qu'on puisse en donner.
Il est un grand nombre de maladies après lesquelles on ne peut plus douter de l'anéantissement de la vie; telles sont les maladies des vieillards; les affections chroniques, et presque toujours celles qui ne sont pas d'une aussi longue durée, mais qui désorganisent profondément les viscères, comme les inflammations intenses.
Dans les morts subites, au contraire, qui se rapportent aux asphyxies, à la syncope et aux apoplexies, soit que ces accidents arrivent au milieu de la santé la plus parfaite, soit qu'ils surviennent dans le cours d'une maladie, dont la marche naturelle ne comporte pas une mort aussi prompte, on peut croire que la mort n'est qu'apparente, et que des secours immédiats et bien dirigés rappelleront une vie dont les phénomènes extérieurs ne sont que suspendus. C'est dans ces cas où ne se manifestent pas tous les signes d'une mort certaine, qu'on ne doit jamais abandonner ceux qui semblent ne plus jouir de la vie.
D'après M. Bouchât, qui, dans son traité Des signes de la mort, les a discutés et examinés avec soin, il n'y a, en mettant de côté la putréfaction, qu'un seul signe positif
de la mort, à savoir la cessation des battements du cœur; ce signe devient plus certain, si l'on peut y joindre le relâchement des sphincters (muscles) et l'aspect du glohe de l'œil.
Nous passerons rapidement en revue les divers signes attribués à la mort, et nous apprécierons leur valeur positive ou négative.
1° Absence de la circulation. La circulation peut exister et n'être aperçue qu'après certaines recherches, après avoir exploré les artères dans les positions des membres qui en facilitent le toucher, comme à la partie interne du bras, vers le creux de l'aisselle, sur les côtés du cou. De plus, la circulation peut n'être nullement sentie, quelles que soient les recherches, et l'individu revenir à la vie. La cessation prolongée des battements du cœur, dans tous les cas, fait établir de fortes présomptions sur la mort d'une personne.
2° Absence de la respiration. — On s'est livré à plusieurs expériences pour en constater la cessation. Mais, — soit (pie la flamme d'une bougie ou d'un corps léger, approchée des ouvertures du nez, n'ait point été agitée, — soit que la glace d'un miroir n'ait point été ternie, — il ne faudrait pas conclure delà que la vie est complètement anéantie.
3° Etat du corps. — La face peut ne présenter aucune altération dans ses traits, quoique la mort soit réelle ; parfois, au contraire, elle peut être profondément décomposée avant la mort même, particulièrement dans les affections nerveuses et apoplectiques, dans des cas où la terreur de la mort a été vivement sentie. L'affaissement et l'obscurcissement des yeux, lout en fournissant des indices plus probables, sont encore incertains. Ordinairement les yeux des morts deviennent en peu de temps ternes et mous. Aussi, tant que les yeux, indépendamment de la putréfaction, conservent leur fermeté et une partie de leur brillant, on ne peut prononcer que l'individu soit mort; dans le cas contraire, on ne peut pas non plus prononcer ce jugement, parce qu'il est des exem-
pies d'asphyxiés qui, malgré ce signe, ont élé rappelés à la vie.
On conçoit que la pâleur du corps et l'odeur qu'il exhale doivent être très-infidèles.
La température du corps fournit des signes également équivoques ; les noyés sont ordinairement très-froids, et les corps des asphyxiés par strangulation, par la vapeur du charbon, d'individus morts de plusieurs maladies, restent chauds pendant un temps plus ou moins long. Nous ne parlons pas de la chaleur que développe la putréfaction, puisque ce dernier état lève tous les doutes.
La raideur des membres est, de tous les signes que nous venons d'examiner, celui qui permet de tirer les inductions le plus voisines de la vérité. Ordinairement, chez les sujets qui viennent d'expirer, les articulations perdent bientôt leur flexibilité. Il s'agit donc de distinguer le cas où la raideur des membres, dépendant de la maladie du sujet, ne peut pas être un signe de mort : les asphyxiés par le froid, par la submersion, offrent cette rigidité des articulations et sont souvent ramenés à la vie. Les individus dont les fonctions extérieures ont cessé après des affections spasmodiques, présentent une raideur capable d'en imposer au premier aspect. Mais, quoique la raideur convulsive soit manifeste au moment même où l'individu semble avoir perdu l'existence, la raideur cadavérique ne survient que plus ou moins de temps après; cette dernière dépend des articulations et laisse les muscles dans leur état ordinaire, et, lorsqu'elle a cédé, les membres restent fixés dans la nouvelle position. Dans la raideur convulsive, au contraire, les muscles dont elle dépend sont durs et inégaux; leurs antagonistes ne présentent pas la même dureté ;, enfin, si l'on parvient à changer de place un membre, celui-ci revient avec force à sa première position; un mouvement opposé est presque impossible à imprimer. On voit donc qu'en tenant compte des circonstances que nous venons d'énumérer, la raideur des
membres peut fournir des données fort précieuses. Il ne faudrait cependant pas conclure de leur flexibilité à la nonréalité de la mort, témoin cette brave supérieure des sœurs hospitalières de L'hôpital St-Jean, morte il y a quelques années, et chez qui la flexibilité prolongée des membres fit croire un instant à sa sainteté.
4° Insensibilité aux excitants. — Dans les cas où les signes précédents ne pouvaient pas dicter un jngemen! certain sur l'existence ou l'absence de la vie, on a eu recours à des épreuves destinées à réveiller la sensibilité. Mais le silence de celle-ci après des irritations, portées à l'aide de la cautérisation avec le feu, l'eau bouillante, l'ammoniac, ou d'incisions peu profondes, ne détruit pas l'idée d'une simple asphyxie. L'électricité qu'on a employée dans les cas douteux, peut, par l'abolition de la contractilité musculaire, faire croire à l'extinction de la vie, mais il faut que cette abolition soit complète : un reste de contractilité musculaire a été observé quelquefois chez des individus bien réellement privés de la vie
On voit que chacun des signes précédents n'a aucune valeur pour résoudre la question de mort réelle, tl n'en est pas de même de leur réunion, lorsqu'aucune circonstance ne détruit la valeur d'un ou de plusieurs d'entre eux. Cependant, comme cette réunion se trouve rarement, la putréfaction est le seul signe certain, et tous les secours doivent être administrés quand l'inutilité n'en a pas été démontrée par les premiers indices de la décomposition ; telles que la mollesse des chairs, l'odeur particulière de relent, la légère teinte bleuâtre que prend la partie inférieure du ventre.