DES ASPHYXIES
On entend par asphyxie, un état de mort apparente, dans lequel la respiration et les mouvements du corps sont sus-
pendus. Rien ne peut faire distinguer l'asphyxie de la mort, si ce n'est la putréfaction ou la décomposition des chairs, comme nous venons de le dire plus haut. On a vu des personnes revenir à la vie et jouir encore pendant plusieurs années de la plus belle santé, bien qu'elles eussent offert, durant plusieurs heures, les symptômes alarmants de l'asphyxie. Il faut donc s'empresser de prodiguer des secours à tout individu asphyxié, et les continuer sans se décourager jusqu'à ce qu'on ait perdu tout espoir de le sauver, c'est-à-dire pendant cinq ou six heures au moins.
Diverses causes peuvent, produire l'asphyxie.
A. — Asphyxie par strangulation, suspension.
Il existe une croyance absurde et excessivement funeste par ses effets, c'est qu'il n'est pas permis, sans se compromettre, de toucher aux noyés et aux pendus ou à tous ceux qui paraissent avoir péri d'une manière violente, avant que la justice n'ait été appelée pour constater le crime ou le suicide.
Souvent des secours administrés convenablement et à temps pourraient rappeler à la vie des personnes qui ne sont qu'en état de mort apparente, et les lois, loin de prescrire une pareille inhumanité, sont d'accord avec la religion pour faire un devoir de secourir ceux qui sont en danger.
La première chose donc à faire, lorsqu'on trouvera un pendu, sera de couper le lien qui entoure le cou, de descendre le corps avec précaution, et de le soutenir de manière qu'il n'éprouve ni secousses , ni contusions ; de défaire ou mieux de couper la cravate, les bretelles, en un mot, tout objet, quel qu'il soit, capable de gêner la circulation du sang. On placera le corps sur un lit avec beaucoup de douceur et de ménagement, de telle sorte que la tête et la poitrine soient pins élevées que le reste du corps. La chambre
sera bien aérée, et ni trop chaude ni trop froide. On stimulera le gosier, on donnera des boissons acidulées. On ne réchauffera le corps, que dans le cas où l'individu aura été exposé en plein air pendant un temps très-froid.
Entre-temps on aura fait demander un médecin ; car bien souvent une saignée est indiquée, à cause de l'engorgement des vaisseaux du cerveau, déterminé par la compression du cou.
B. — Asphyxie par submersion.
La submersion est une cause fréquente d'asphyxie. Il ne se passe pas de semaine, à l'époque des grandes chaleurs, (jue nous n'apprenions par les journaux que des personnes ont perdu la vie en se baignant. Ces malheurs si fréquents dépendent uniquement des baigneurs, qui méprisant les sages conseils qui leur ont été si souvent donnés, et se fiant trop sur leur aptitude à la natation, se plongent résolument dans les rivières et les canaux profonds, bravent les tourbillons et les courants d'eau rapides. Qui ne sait qu'une crampe violente et subite peut paralyser les mouvements nécessaires pour se soutenir au-dessus de l'eau? qu'une syncope, des vertiges peuvent soudainement anéantir les forces du baigneur et le précipiterai! fond de la rivière?
L'ivrognerie, ce vice dégradant, qui' rabaisse l'homme au niveau de la brute, a précipité dans l'eau une multitude de ses malheureuses victimes. Que d'ivrognes ont eu, pendant la journée, le cabaret pour séjour, et la nuit suivante, la rivière pour tombeau! Combien de buveurs attardés n'ont pas trouvé la mort dans le fond de nos fleuves et de nos canaux ! Soyons donc sobres, et évitons l'ivrognerie comme le plus dangereux des vices.
Quelle qu'ait été la cause de la chute d une personne dans l'eau, il faut s'empresser de l'en retirer. Si elle est
privée de sentiment et de mouvement, on peut la regarder comme complètement asphyxiée, et, sans perdre un instant, on appellera un médecin ; en attendant l'arrivée de celui-ci, on administrera au noyé les secours indiqués par l'expérience.
1° Il faut bien se garder de laisser l'infortuné que l'on veut secourir à moitié plongé dans l'eau, comme la multitude se croit obligée de le faire, sous prétexte de mesure de police.
Il faut, au contraire, se hâter de le dépouiller des vêtements mouillés qui le couvrent, et l'envelopper immédiatement de quelque chose de sec.
Il ne faut pas différer ensuite de le transporter, soit au dépôt, s'il s'en trouve un dans les environs ; soit dans une maison ou dans un bateau, à proximité du lieu où le corps a été retiré de l'eau.
2° Le transport doit s'effectuer soit sur un matelas, sur une civière, soit à bras par plusieurs personnes, sans mouvement rude, et avec la précaution de tenir l'asphyxié couché sur le côté, la tête élevée et couverte.
3° Il faut alors l'envelopper tout de suite dans une couverture de laine, lui visiter la bouche pour en ôter la boue qui pourrait s'y trouver, soit avec les doigts, soit avec la barbe d'une plume.
4° On prend ensuite ou une carte roulée ou le fourreau d'un couteau, dont on a coupé la pointe, et l'on souffle de l'air dans les poumons, soit bouche contre bouche, soit par Une narine, en veillant à ce que l'autre narine et la bouche du malade soient tenues fermées ; pour faciliter le renouvellement de cet air, on fait de bas en haut des compressions sur le ventre, en se servant des deux mains.
5° On doit avoir grand soin de frotter toutes les parties du corps avec des morceaux de drap ou d'autres étoffes, soit secs, soit trempés dans de l'eau chaude ou du vinaigre, dans un aromate ou un spiritueux quelconque, autant qu'on est à même d'avoir ces objets à la main.
6° Des linges chauffes doivent en même temps être appliqués sous les aisselles, sur la poitrine, le ventre, les genoux et aux pieds. Quand on peut avoir des briques échauffées ou des cruches pleines d'eau chaude, on en place à la plante des pieds, à côté de la poitrine, du ventre et des genoux.
7° Il ne faut pas approcher trop tôt le noyé du feu ; on doit le garantir soigneusement de la fumée, et bien se gar der surtout de le placer dans tout lieu où régneraient des odeurs produites par un gaz méphitique.
8° Si l'accident arrive en été, les soins prescrits plus haut peuvent être administrés en plein air, pourvu que ce soit à l'ombre
9° Il ne faut pas désespérer si les premières opérations semblent n'être suivies d'aucun effet satisfaisant ; car l'expérience prouve chaque jour que certains asphyxiés ne commencent à donner quelques signes de vie qu'après un trèslong travail. On doit avoir grand soin de ne les abandonner jamais sans qu'ils soient enveloppés d'une couverture de laine.
Si l'on trouvait une personne qui voulût coucher sous la même couverture, toute nue, et continuer les frictions, l'action serait très-louable.
10° Au bout d'une demi-heure, d'une heure de travail et quelquefois plus, le retour à la vie se manifeste par de légers mouvements des muscles du visage et des paupières, par une faible rougeur des lèvres, par un accroissement de chaleur surtout à la région du cœur, par un petit bruit dans le ventre et dans la gorge, et de temps en temps par un léger soupir. C'est alors qu'il faut redoubler de zèle, et continuer d'opérer toujours avec la même prudence et le même ménagement.
11° Si l'on remarque des signes de déglutition, il faut donner à l'asphyxié une cuillerée d'eau mêlée soit de vinaigre, soit d'esprit de vin, soit de toute autre liqueur que l'on peut avoir sous la main; mais il faut aussi avoir soin de n'en
pas donner une seconde, avant de s'être assuré que la première est entièrement avalée.
12° Si, la chaleur naturelle et la respiration étant tout à fait rétablies, le malade néanmoins reste assoupi, il faut lui chatouiller la gorge et les narines avec la barbe d'une plume trempée dans de la moutarde, du vinaigre, de l'esprit de vin ou tout autre spiritueux. On irrite aussi l'anus, et on applique des lavements irritants, composés, par exemple, de moutarde, de sel, de vinaigre, de miel ou de savon, dissous dans de l'eau tiède.
\ 3° Lorsque l'asphyxié est entièrement rappelé à la vie, et qu'il est tourmenté par des envies de vomir, un grand mal de tête, de l'oppression, des points de coté qui augmentent à chaque respiration, alors c'est à l'art même qu'il faut recourir.
\ 4° Il faut éviter avec soin de faire usage d'aucun remède irritant dans le commencement du traitement des asphyxiés; on doit commencer par ce qu'il y a de plus simple, et procéder toujours par gradation.
S'il arrivait de nuit qu'on dut faire la recherche du malheureux dans la rivière, on jetterait de la paille allumée sur l'eau afin d'éclairer l'endroit où l'on espère le retrouver.
G. — Asphyxie par la vapeur du charbon.
L'asphyxie produite par la vapeur qui se dégage du charbon, de la braise allumée, des cuves où fermentent le vin, la bière, etc., des fosses d'aisances, des puits et des égouts, réclame les mêmes secours à peu près que ceux que nous venons d'indiquer en parlant des noyés :
1° Il faut dépouiller sans retard l'asphyxié de ses vêtements, le placer au grand air et lui souffler de l'air dans les poumons, comme nous l'avons indiqué plus haut;
9° Il faut asperger le malade avec de l'eau froide mêlée de vinaigre, et lui appliquer des lavements de même nature;
3° Il faut, si le malade a les membres flexibles, le visage rouge ou bleuâtre, lui appliquer des sangsues aux tempes el lui faire des frictions sur le corps;
4° Enfin, il faut, lorsque le malade donne quelques signes de vie, s'il reste assoupi, le stimuler de la manière qui a été indiquée plus haut relativement aux asphyxiés par submersion, et lui donner des lavements rendus irritants par une dissolution de savon, de tartre cinétique ou par une infusion de feuilles de séné.
Pour prévenir ce genre d'asphyxie, il convient de ne point faire usage de chaulferettes ; de ne jamais rester dans une pièce fermée où brûlent du charbon et de la braise, où fermentent le raisin, la bière, les jus ou sucs de fraise, à moins qu'il ne s'y trouve une cheminée bien et largement ouverte par où la vapeur puisse s'échapper facilement; il importe de ne jamais dormir la nuit dans une chambre dans laquelle se trouvent, des plantes et des fleurs, ou que traversent des tuyaux de gaz ; de ne jamais pénétrer dans deségouts, des puits, des fosses d'aisance, des mines, etc., sans s'être assuré auparavant de l'état de l'air qu'ils renferment, car cet air peut être vicié par différentes causes et donner lieu à des accidents très-graves.
Pour s'en assurer, on descend une lanterne ou une chandelle allumée jusqu'à la surface de l'eau ou des immondices. Si elle ne s'éteint pas après avoir brûlé un quart d'heure, on la retire. Ensuite, au moyen d'un poids attaché à une corde, ou d'un râteau fixé à l'un des bouts d'une longue perche, on agite fortement, longtemps et en tout sens l'eau et les immondices; on redescend une seconde fois la lumière, et si, à cette épreuve répétée, elle ne s'éteint pas après 15 ou 20 minutes, les ouvriers peuvent commencer leurs travaux. Mais il est de la plus haute importance que les travailleurs soient revêtus d'un bridage, ou attachés de manière à pouvoir être retirés promptement en cas d'accident.
Si la lumière s'éteignait lors de l'épreuve indiquée ci-des-
sus, on ne descendrait pas dans ces lieux, parce qu'on y serail asphyxié.
Dans tous les cas, si les puits, égouts, etc., exhalaient une odeur d'oeuf pourri, alors même que la chandelle ne s éteindrait pas, il faudrait ne pas y descendre avant d'avoir détruit ou chassé l'air malfaisant.
Il y aura une précaution indispensable à prendre ; ce sera de se servir, au lieu de lanterne, chandelle et lumière ordinaires, de lampes confectionnées de manière à ce que la flamme ne puisse pas communiquer avec l'air infecté; c'est le seul moyen d'éviter l'explosion si dangereuse et si meurtrière du grisou; les lampes dites de Davy conviennent à ce dernier usage. Mais nous recommandons aux ouvriers de ne rien entreprendre en fait d'expériences de ce genre, qu'autant qu'ils seront éclairés et dirigés par des maîtres instruit s et prudents.
Parmi les moyens employés pour détruire les gaz nuisibles qui pourraient se rencontrer dans les puits, fosses d'ai sances, etc., nous recommandons particulièrement d'ouvrir ces puits ou ces fosses le plus largement possible, et d'y établir des courants d'air, afin d'en chasser les miasmes dange reux. Après cela, si la lumière redescendue, comme nous l'avons indiqué plus haut, s'éteint encore, ou si Ton continue à sentir l'odeur d'œuf pourri, il faut avoir recours aux conseils d'un médecin , d'un pharmacien ou d'un chimiste
Quand il arrivera qu'une personne, malgré l'emploi de ces moyens préventifs, aura eu le malheur de tomber asphyxiée, dans un puits ou une fosse, et qu'il se présentera un individu assez dévoué pour affronter le danger afin de la retirer du précipice, nous recommandons à ce dernier de faire quatre ou cinq aspirations profondes avant de descendre dans l'endroit dont l'air est infecté, dans le but de faire en quelque sorte une provision d'air dans sa poitrine et d'éloigner ainsi pour quelques instants le besoin de respirer.
D. — Asphyxie par la foudre.
Nous avons indiqué plus haut les précautions qu'il convenait de prendre pour se préserver de la foudre; nous croyons convenable d'y renvoyer le lecteur, afin d'éviter des répétitions.
L'asphyxie par la foudre ou le tonnerre requiert les mêmes secours, à peu de choses près, que celle produite par la pendaison.
E. — Asphyxie par la chaleur.
L'ardeur excessive du soleil, celles des fourneaux et de tout grand feu, peuvent aussi produire la mort apparente, et causer réellement l'extinction de la vie si les secours convenables ne sont pas donnés à propos. Dans l'état d'asphyxie par la chaleur, le sang est violemment porté à la tête, les sinus du cerveau en sont remplis, la chaleur et la rougeur sont anormales, et les membres restent flexibles. Il convient de porter le malade au grand air, en été, ou dans un appartement moins chauffé, en hiver, mais en évitant toutefois de passer d'un excès de température à une température opposée; qu'il soit débarrassé de tout lien ou vêtement qui pourrait gêner la circulation du sang, et qu'on lui fasse respirer du vinaigre.
Dans le cas de syncope ou d'évanouissement, on aura toujours soin de coucher la personne malade ; et quand ce dernier état aura été amené par une affection morale, telle qu'une frayeur ou la vue d'un objet qui émeut fortement la sensibilité, on pourra jeter de l'eau fraîche à la figure de la personne évanouie.
F. — Asphyxie par le froid.
Le corps humain, soumis à l'action d'un froid excessif, perd sa chaleur naturelle; les parties liquides qui entrent dans sa composition se coagulent; tout mouvement tendant au maintien de la vie cesse, et l'état d'engourdissement où il se trouve alors ne tarde pas à se transformer en mort réelle si l'on ne se hâte d'y remédier. Voici le traitement à suivre dans cette sorte d'asphyxie :
1° 11 faut transporter l'asphyxié dans la maison la plus voisine, le déshabiller, le laver avec de la neige ou de l'eau froide, enfin l'envelopper dans une couverture de laine et le placer dans un lit;
2° Il faut préparer un bain à un degré de chaleur qui ne surpasse point la chaleur de l'eau que l'on tire d'un puits profond, y plonger l'asphyxié et augmenter graduellement la chaleur en y versant, de deux en deux minutes, une quantité d'eau chaude proportionnée de manière que l'eau entière du bain soit rendue légèrement tiède dans un intervalle de trois quarts d'heure ;
3° Il faut, pendant que l'asphyxié est dans le bain, lui faire sur le visage de légères aspersions d'eau froide ; lui souffler, par les narines, dans les poumons, de l'air ou du gaz oxygène ; lui chatouiller la gorge et les narines avec la barbe d'une plume et enfin lui faire avaler quelques cuillerées d'eau froide mêlée de sel ou de vinaigre ;
4° Il faut, lorsque la déglutition sera tout à fait libre, faire avaler au malade un verre de vin mêlé d'eau, et éviter l'usage de toute liqueur spiritueuse ;
5° Enfin, il faut, si le malade reste dans l'assoupissemenl , lui faire des frictions, et lui appliquer des lavements irritants de la nature de ceux que nous avons indiqués plus haut.
Lorsque la congélation n'est que partielle, c'est-à-dire,
quand les membres seuls ont été gelés ou menacent de l'être, on a recours au même traitement qu'on localise; ainsi, on ne plonge dans le bain, on ne frictionne que les parties malades, et on donne des sudorifiques (thé de fleurs de sureau) à l'intérieur (1).