AVANT-PROPOS
Lorsqu'on passe en revue les progrès immenses effectués par les arts et les sciences pendant ces dernières années, et qu'on réfléchit un instant aux avantages innombrables qui en sont résultés pour l'homme, on est naturellement porté à croire qu'il ne manque plus rien à son bonheur, qu'il jouit en paix de tous les biens, qu'il change à sa guise les productions de la nature et qu'il gouverne en maître absolu tout ce qui l'environne. De là, des panégyristes enthousiastes ont célébré sa puissance, et, non contents de le représenter comme le roi de la terre et des mers, ils ont osé même l'assimiler aux dieux.
Que cet éloge est outré! Que de maux ne découvre pas le philosophe réfléchi dans la source même de tous ces biens, dans la pratique de toutes ces inventions étonnantes!
En effet , les hommes qui arrachent au sein de la terre
les métaux qu'elle recèle, ne périssent-ils pas souvent sur l'or qu'ils retirent? Les flots tumultueux ne servent-ils pas souvent de tombeau à ceux qui les bravent?
Toutes ces industries nouvelles, inventées pour satisfaire le luxe et la vanité, ne détruisent-elles pas l'homme au physique comme au moral? Est-il vrai qu'on s'occupe exclusivement des produits sans tenir compte des individus, et qu'en amoncelant sans relâche les produits, on augmente progressivement la misère des agents directs de la production? Est-il vrai qu'on envisage les travailleurs comme des instruments dont on se sert sans ménagement , et qu'on rejette sans scrupule dès qu'ils sont émoussés? Est-il vrai qu'on suppute leur vigueur comme celle du cheval ou de la vapeur, sans égard pour leur santé et leur moralité, et qu'on exerce une influence funeste sur le développement de leurs forces physiques et intellectuelles? Enfin, est-il vrai qu'aujourd'hui on exploite, — c'est le vrai mot, — le travailleur, sous la dénomination d'ouvrier, plus cruellement peut-être qu'on ne l'exploitait autrefois sous le nom d'esclave ou de serf?
Oui, ces allégations sont vraies; elles sont si vraies, que les économistes distingués qui ont signalé ces abus, ont réclamé en même temps, comme remèdes, des lois protectrices en faveur des ouvriers et l'organisation du travail.
En présence d'accusations d'une gravité pareille, les gouvernements n'ont pu rester indifférents; l'humanité et la morale leur faisaient un devoir d'intervenir. La question de l'organisation complète du travail , touchant à la base de l'ordre social, était trop importante pour qu'elle ne commandât pas la plus grande réserve; mais, dans plusieurs pays, on a essayé, par des lois partielles, de protéger la santé des ouvriers sans compromettre les intérêts industriels.
Après cela, que deviennent les titres pompeux décernés si complaisamment à l'homme? Où en sont réduits son génie et sa puissance ? Où sont les bienfaits apportés par ces admirables inventions? Soyons de bonne foi, et avouons que la somme des maux qui accablent l'homme croît dans la même proportion que les biens dont il jouit.
Un grand nombre de médecins distingués et de philanthropes en renom se sont occupés, — d'une manière digne de trouver des imitateurs, — des améliorations physiques et morales dont est susceptible la classe ouvrière; quelques-uns se sont livrés également à l'étude des affections morbides qui déciment cette partie intéressante de la société, et il en est qui ont recherché même les maladies propres aux différentes professions en signalant des moyens certains pour les prévenir et en indiquant des remèdes capables de les enrayer alors qu'elles ont éclaté.
Mais, tout en rendant hommage au zèle vraiment admirable et digne d'éloges de ces hommes d'élite, de ces vrais amis de l'humanité, nous ne pouvons néanmoins nous empêcher d'avouer que leurs travaux, si intéressants et si utiles sous un grand nombre de rapports, n'ont pas produit poulies ouvriers tous les effets heureux qu'ils en attendaient.
En effet, la plupart de ces travaux ont été écrits avec une exagération telle que l'ouvrier, à qui ils s'adressaient, n'y rencontrant que des faits inexacts sur les maladies auxquelles sa profession l'expose, n'a ajouté aucune foi aux prescriptions hygiéniques qu'ils renfermaient.
Ces publi cistes se seraient épargné cette amère déception s'ils s'étaient donné, comme nous, la peine de se rendre un instant dans les ateliers pour s'y mettre en rapport avec les ouvriers et pour interroger les plus âgés et les plus habiles d'entre eux.
Bien que l'ouvrage que nous offrons au public s'adresse particulièrement aux ouvriers imprimeurs en caractères, la lecture n'en sera pas moins utile à tous les travailleurs; quelle que soit leur profession, ils y trouveront des préceptes qui, fidèlement observés, leur assureront la conservation de la santé, et des remèdes qui, employés à temps et convenablement, la rappelleront alors qu'elle serait perdue.
Nous donnerons d'abord un aperçu historique sur la typographie bruxelloise, en signalant les maladies auxquelles sont principalement sujets les ouvriers qui s'y livrent ; nous poserons ensuite des préceptes d'hygiène applicables à ces derniers et aux travailleurs en général ; nous terminerons enfin notre travail en désignant les accidents auxquels l'homme est sans cesse exposé et quels sont les moyens rationnels capables d'y apporter immédiatement remède, en l'absence d'un homme de l'art.