NOTIONS GÉNÉRALES. — PRÉVOYANCE DES OUVRIERS TYPOGRAPHES
La typographie, par cela même qu'elle a quelque chose d'instructif et de libéral, n'est embrassée généralement que par des jeunes gens nés dans les villes, et par conséquent d'une constitution souvent fort chétive.
Ils s'y livrent, la plupart, à un âge trop peu avancé, avant d'avoir acquis un développement physique suffisant, et surtout avant de posséder une instruction convenable. Les parents considèrent à tort l'atelier comme une véritable école ; car, si parfois les typographes acquièrent une certaine instruction, développée par la lecture d'ouvrages qui traitent de matières élevées, cette instruction, manquant dans tous les cas de principes solides, est et ne peut être que fort superficielle. Cette demi-instruction, à notre avis, est plutôt un mal qu'un bien. Il existe cependant quelques exceptions à cet égard : nous connaissons des typographes qui, naturellement intelligents, ont acquis, sans autre école que l'imprimerie, une bonne instruction.
Les ouvriers typographes en général sont bien logés, bien nourris et bien vêtus. Quelques-uns même jouissent d'une certaine aisance. Ce sont ceux qui trouvent dans la nature de leur travail, dans l'absence de famille ou dans la coopération de leurs femmes ou de leurs enfants, des ressources plus grandes.
La première condition de bien-être pour ces ouvriers est le travail, — alors qu'ils ont du travail ; le reste dépend de leur
conduite. La conduite des typographes s'est améliorée considérablement depuis quelques années, soit sous le rapport des mœurs, soit sous le rapport de la tempérance; nous croyons qu'on peut attribuer ces améliorations à la création des sociétés de prévoyance, et, peut-être, un peu aussi à la cherté des subsistances.
En vue de garantir leur bien-être physique et moral, les ouvriers typographes de Bruxelles ont créé diverses associations de prévoyance.
Parmi celles-ci, il faut signaler d'abord la Société typographique de secours mutuels, fondée en 1820, et qui a été le noyau de cette pépinière d'associations mutuelles d'ouvriers dont aujourd'hui la Belgique est ficre à juste titre, et qui ont contribué si puissamment à assurer le bien-être et l'indépendance des travailleurs.
En 1832, une fraction dissidente de la Société typographique de secours mutuels s'érigea en association distincte. Mais comme elles poursuivaient toutes les deux un but analogue, cette dernière finit par se fondre, en 1857, dans l'associât ion-mère.
Celle-ci compte aujourd'hui environ 350 membres. Au moyen d'un versement mensuel de 1 fr. 50 c, elle assure à ses membres, en cas de maladie ou d'accident, une indemnité de 2 fr. 50 c. par jour pendant trois mois, de 1 fr. 50 c. pendant les trois mois suivants, et enfin de 1 fr. pendant les six derniers mois, outre les soins doctoraux et les médicaments. Elle se charge également des frais de funérailles de ses membres, et, au moyen d'une contribution extraordinaire de 25 centimes, payée lors du décès d'un associé, elle alloue une somme de 50 francs aux successibles de ce dernier.
En second lieu, il faut mentionner l'Association des compositeurs-typographes pour le maintien des salaires, laquelle embrasse dans son cercle d'opérations une caisse de prévoyance constituée en vue des cas de chômage involonlairc.
Cette caisse, dont le chiffre d'opérations atteint annuellement 1,500 à 2,000 fr., a rendu d'immenses services à ces travailleurs, et a certainement exonéré la charité publique de charges qui lui auraient incombé en l'absence de celte prévoyante mutualité.
Les imprimeurs-typographes, de leur côté, ont créé une institution analogue qui offre des résultats remarquables.
Nous citerons enfin une association coopérative de compositeurs et de pressiers typographes, au nombre de cinquante environ, dont le but essentiel est de constituer quelques ressources à ses membres en cas de vieillesse ou d'infirmités.
Par leur affiliation à ces associations, les ouvriers typographes ont, dans une certaine mesure, garanti leur avenir. Pour les travailleurs d'une foule d'autres professions, ce serait beaucoup; pour les typographes, ce n'est peut-être pas assez. Mais il est à remarquer que beaucoup de ceux qui réalisent de hauts salaires appliquent leurs épargnes à augmenter leur bien-être actuel, sans grand souci de l'avenir, en dehors des associations dont nous venons de parler.
C'est là un fait d'économie sociale assez généralement applicable aux ouvriers des grandes villes, et qui s'explique par la raison qu'ils ont mille occasions de dépenser leur argent. Considérés dans leur ensemble, les ouvriers ne brillent pas par leur frugalité et encore moins par l'esprit d'épargne, lorsqu'ils doivent obtenir leurs économies au prix de sacrifices sur le bien-être du moment. C'est assez dire qu'en règle générale, ils ne thésaurisent point eu vue de leur vieillesse; ils croient avoir assez fait lorsqu'ils se sont garantis contre les éventualités de quelques jours de maladie ou de chômage. On ne peut toutefois leur faire un crime de cette manière d'agir, qui a sa raison d'être. L'ouvrier des petites localités, et même des campagnes, ne jouit que d'un faible salaire, il est vrai: mais au moins ce salaire, précisément à cause de sa modicité, a l'avantage d'être permanent. Il n'en est pas
de même des ouvriers des grandes \illes, et notamment des typographes. Gomme ils gagnent de bons salaires, on ne les emploie que lorsqu'on ne peut se passer d'eux. Il en résulte qu'ils ont fréquemment, non pas des périodes de chômage, mais des moments de relâchement dans le travail. Habitués à une vie assez confortable, n'ayant pour ainsi dire jamais recours à la charité publique, on comprend que, dans ces moments, tout leur gain doive être appliqué à leur nourriture et à celle de leur famille, de manière que, lorsque arrive la bonne saison, le salaire supplémentaire qu'ils réalisent, au lieu d'être affecté à des épargnes, passe à l'acquisition de vêtements ou d'objets mobiliers. C'est là le cercle ordinaire où se meuvent la plupart des ouvriers, et d'où ils ne peuvent sortir, nonobstant les eiforts les plus louables, à moins de quelque circonstance heureuse, comme un héritage ou toute autre ressource extraordinaire.