DES EMPOISONNEMENTS
Il est dans la nature un assez grand nombre de substances qui, introduites d'une manière quelconque dans l'économie animale, portent rapidement atteinte à la santé de l'homme. Ces substances sont connues sous le nom de poisons. Lorsque la dose en a été considérable, elles peinent, en très peu de temps, occasionner la mort, malgré la promptitude des secours. Souvent aussi des soins bien dirigés préviennenl leurs funestes effets.
Voici les signes généraux auxquels on reconnaîtra un empoisonnement. On pourra le soupçonner toutes les fois qu'une personne se plaindra d'une odeur nauséabonde et infecte, ou d'une saveur désagréable, acide, alcaline, acre, styptique ou amère; d'une chaleur acre ou brûlante dans le gosier et l'estomac; que la bouche sera sèche ou écumeuse, l'haleine fétide, la gorge frappée de constriction : que la langue et les gencives seront livides, d'un jaune citron, blanches, rouges ou noires; qu'une douleur plus ou moins vive, plus ou moins fixe, se fera sentir le long du tube digestif ou dans l'un de ses points plus que dans tout autre ; qu'il y aura des rapports, des nausées, des vomissements plus ou moins fréquents de matières muqueuses, bilieuses ou sanguinolentes, blanches, jaunes, vertes, bleues, rouges
(1 ) Nous n'avons pas parlé des fumigations de tabac, par la raison que, selon nous, elles sont dangereuses et sans effet.
ou brunâtres, bouillant sur le carreau, rougissant ou verdissant la couleur de tournesol ; qu'on observera des hoquets, de la constipation ou des déjections alvines plus au moins abondantes, avec ou sans ténesme, de couleur et de nature différentes; que la respiration sera difficile, le pouls fréquent et irrégnlier, souvent insensible, ou fort et régulier, la soif ardente, les frissons fréquents, la peau et les membres inférieurs glacés ou dévorés par une chaleur brûlante, une éruption douloureuse ; que les sueurs seront froides et gluantes, l'émission des urines difficile, très-rare ou brûlante, et que les boissons seront rejetées hors de l'estomac aussitôt qu'elles auront été ingérées. On tiendra compte encore de l'altération de la physionomie, de la couleur pale, livide ou plombée de la face, de la perte de la vue et de Fouie, de la rougeur et de la siccité des yeux; de la contraction ou de la couleur de la pupille, de l'agitation générale, des cris, du délire, des convulsions générales ou locales, des contorsions, du rire sardonique, de la contraction des muscles des mâchoires, de la stupeur, de la syncope, de la pesanteur de tète, de la somnolence, des vertiges, des paralysies locales ou générales, de la prostration des forces, de l'altération de la voix, enfin des érections continuelles, etc.
Nous venons de décrire les signes généraux de l'empoisonnement; nous exposerons maintenant les moyens à employer dans tous les cas.
Quand une personne aura avalé un poison quelconque, qu'elle l'ait ingéré par inadvertance ou par erreur, soit avec intention de se suicider, soit qu'une main étrangère et criminelle l'ait glissé dans les aliments ou les boissons, il faut, sans perdre un seul instant, s'empresser de la faire vomir. A cet effet on lui fera boire abondamment de l'eau tiède : nous disons abondamment, c'est-à-dire, que la personne empoisonnée ne doit pas cesser d'en boire à plein verre jusqu'à ce que son estomac, surchargé de liquide, vomisse à grands flots. Aussitôt après le vomissement, elle recommencera à boire de
leau tiède de la même manière jusqu'à ce que quatre à six vomissements copieux aient rejeté hors de l'estomac la matière empoisonnée.
Pour accélérer les vomissements, on chatouillera, à l'aide des doigts ou de la barbe d'une plume, le fond de la gorge et le voile du palais.
Dans l'intervalle, un des assistants courra chez le pharmacien le plus proche, à qui il demandera trois paquets de tartre émétique d'un grain chacun; de retour près de la personne empoisonnée, que celle-ci ait déjà vomi ou non, on lui donnera en une fois les trois paquets dissous dans un verre d'eau de citerne ou de pluie, si le malade a plus de dix-huit ans; s'il n'a que douze à dix-huit ans, on lui donnera seulement deux paquets; s'il n'a que huit à douze ans, un paquet et demi; et s'il a moins de huit ans, on ne lui administrera qu'un seul paquet. En même temps il lui sera donné un lavement composé d'une demi-pinte d'eau tiède, de deux cuillerées à bouche de sel de cuisine et d'autant (deux cuillerées) de vinaigre. Si la personne a moins de douze ans, le lavement sera donné par moitié; en tout cas, il sera répété trois ou quatre fois de demi-heure en demi-heure.
Quand l'individu empoisonné aura évacué abondamment par le haut et par le bas, on lui préparera la boisson suivante : six blancs d'œufs bien battus seront dissous dans deux litres d'eau, et le malade en boira le plus qu'il pourra. Le lait pur ou étendu d'eau, les eaux de graine de lin, de son, de guimauve, etc., sont également très-utiles dans ce cas.
Quand le médecin, auquel on aura eu recours sur-lechamp, sera arrivé, on suivra ses conseils.
Une recommandation que nous avons omis de faire et qu'on ne doit jamais négliger, c'est de prier le pharmacien à qui l'on s'est adressé d'apporter lui-même son médicament et de diriger les secours à donner au malade.
1° Empoisonnement par les moules.
On sait que la chair des moules est d'une digestion difficile, surtout lorsqu'elle n'a pas été soumise à la cuisson, et qu'on en fait usage pendant les mois de mai, juin, juillet et août ; mais quelquefois il se développe des accidents plus ou moins graves, qu'on ne peut attribuer qu'à une susceptibilité particulière chez certains individus, puisque les mêmes effets ne se manifestent pas chez d'autres qui ont été exposés à la même cause.
L'empoisonnement par les moules présente les symptômes suivants : tantôt ce sont ceux d'une légère indigestion, un malaise général, des envies de vomir, des douleurs à l'estomac et dans le ventre; tantôt il s'y joint de la difficulté dans la respiration, qui peut devenir très-pénible et convulsive jusqu'à imminence de suffocation. Dans certains cas, tout le corps est rouge et tuméfié; il se couvre de taches pétéchiales ou d'ampoules semblables à celles que détermine la piqûre des orties, éruption ordinairement précédée d'une vive démangeaison. Les symptômes peuvent s'accroître et se terminer, quoique rarement, par la mort. Le pouls qui était fréquent devient petit, serré ; il survient des sueurs froides et du délire.
Le traitement consiste d'abord à expulser de l'estomac les substances qui ont occasionné cette espèce d'empoisonnement, soit par l'ingestion d'une grande quantité d'eau tiède ou la titillation de la luette avec la barbe d'une plume, soit à l'aide d'un vomitif. On prescrira ensuite des boissons émollientes et acidulées avec du citron ou du vinaigre. On se conduira enfin comme dans les cas où une gastrite s'est développée, ou est sur le point de se développer. Dans tous les cas, pour peu que les symptômes soient plus ou moins graves, il ne faut pas tarder d'appeler un médecin.
2° Empoisonnement par les champignons.
11 est plus difficile qu'on ne le pense vulgairement de distinguer les champignons sains de ceux qui donnent la mort. Les savants qui ont fait de ce végétal une étude spéciale, longue et minutieuse, nous assurent même qu'il n'est jamais possible de certifier qu'un champignon ne renferme pas quelque principe nuisible et capable d'empoisonner. Dans cet état de chose, il nous semble plus rationnel de s'abstenir d'en faire usage comme aliment ou comme assaisonnement ; car pour satisfaire quelques instants un caprice de notre palais nous nous exposons aux plus grands dangers.
Les champignons vénéneux causent des vomissements, une soif ardente, accompagnés de tremblement, de hoquet, dont le résultat est souvent la mort.
Aussitôt que l'on commence à ressentir l'un des effets que nous venons de désigner, il faut, sans délai, prendre un vomitif, afin d'évacuer l'estomac ; et si, quelques heures après, on ressentait encore quelque continuation des premières atteintes, il faudrait présumer qu'une partie de la matière vénéneuse a passé dans les intestins, et alors il ne faudrait pas manquer d'employer des boissons et des lavements purgatifs, des décoctions mucilagineuses et des émulsions douces.
3° Empoisonnement par le ver t-de- gris.
Le vert-de-gris est une sorte de rouille verte qui se forme à la surface des objets de cuivre lorsqu'on néglige de les nettoyer, et surtout lorsqu'ils demeurent exposés quelque temps au contact du vinaigre ou d'autres substances contenant des acides, telles que pommes, groseilles, framboises, citrons, et en général toutes les graisses.
L'humidité seule suffit à engendrer un poison aussi dangereux.
Nous conseillons fortement, afin d'éviter les effets de ce poison violent qui donne la mort en fort peu de temps, même lorsqu'il est pris en très-petite quantité, à se servir le moins possible d'objets de ménage et surtout de cuisine fabriqués avec du cuivre ; et quand on sera dans la nécessité d'en faire usage, il ne faudra pas négliger de les tenir constamment dans un état convenable de sécheresse et de propreté, et surtout de les faire étamer.
Les personnes empoisonnées par le vert-de- gris éprouvent une saveur acre et métallique, de la constriction au pharynx. Des douleurs légères d'abord, puis bientôt atroces, se manifestent successivement, dans toutes les parties du canal digestif; des envies de vomir se déclarent ainsi que des vomissements. Les matières, souvent teintes de sang, ne bouillonnent point sur le carreau, ne verdissent point le sirop de violette; il y a constipation ou diarrhée, hoquet, dyspnée, quelquefois sentiment de suffocation ; le malade a des rapports fétides. Le pouls est petit, fréquent, serré; bientôt une soif continuelle, une grande difficulté d'uriner, des crampes, se déclarent ; la face se crispe ; enfin des mouvements convulsifs se manifestent, le froid des extrémités survient, les forces sont entièrement abattues, et le malade meurt, si on ne lui a pas porté un secours prompt et efficace.
Il faudra, dans le cas d'empoisonnement par le vert-de-gris, qu'on reconnaîtra facilement aux signes que nous venons de décrire, demander sans retard un médecin, et, en attendant l'arrivée de celui-ci, faire prendre à l'empoisonné des blancs d'oeufs avec de l'eau, de l'eau sucrée ou miellée, du lait, et éviter de lui ingurgiter des acides ou des substances contenant du tannin.
4° Empoisonnement par le vitriol (acide sulfuriqué] et l'eau forte (acide nitrique).
L'acide sulfuriqué et l'acide nitrique sont deux poisons très-violents que nous verrions avec plaisir bannis de nos demeures. Il ne sera pas inutile de savoir quels sonl les symptômes qui accompagnent l'empoisonnement par ces acides et quels sont les moyens capables de neutraliser leurs effets.
Aussitôt que ces poisons ont été avalés, voici les symptômes qu'on observe : saveur styptique, brûlante; chaleur acre, vive douleur au gosier, à l'œsophage, à l'estomac; fétidité insupportable de l'haleine; nausées et vomissements abondants d'un liquide tantôt noir, tantôt rouge de sang et qui bouillonne sur le carreau ; hoquet ; constipation ou déjections alvines, quelquefois sanguinolentes; douleurs vives dans l'abdomen, se prolongeant dans la poitrine; dyspnée; pouls fréquent, irrégulier ; horripilations, froid des extrémités ; sueurs froides, mouvements convulsifs; efforts répétés et infructueux pour uriner; lèvres et intérieur de la bouche recouvertes d'eschares blanches ou noires qui, par l'irritation qu'elles produisent en se détachant, déterminent une toux fatigante; la voix est alors étouffée.
L'acide sulfuriqué est remarquable, en ce qu'il réduit en bouillie noire les parties qu'il touche ; l'acide nitrique produit souvent, sur les mains, les lèvres, le menton, des taches jaunâtres, citrines ou orangées.
Les moyens à employer contre ces empoisonnements, en attendant l'arrivée du médecin qu'il faut demander sans délai, consistent à provoquer les vomissements en chatouillant le gosier, à donner à l'intérieur la magnésie calcinée, la craie, l'eau de savon, la décoction de graines de lin, de guimauve, et à s'abstenir d'user de vomitifs antimoniaux (tartre stibié).
5° Empoisonnement par l'arsenic.
L'arsenic est souvent employé dans les ménages comme moyen de détruire les rats et les souris. C'est un poison terrible, qui fait périr en très-peu de temps ceux qui en ont pris, au milieu des convulsions et des cris affreux que leur arrachent des douleurs excessives à la région de l'estomac, et qui s'étendent de là dans toutes les parties du corps.
On emploiera, dans le cas d'empoisonnement par l'arsenic, les mêmes moyens, et avec la même célérité, que ceux que nous avons indiqués pour secourir les personnes empoisonnées par les composés de cuivre (vert-de-gris).
6° Empoisonnement par les boissons alcooliques.
L'usage immodéré de l'alcool et des boissons fermentées produit l'intoxication alcoolique caractérisée par trois ordres d'accidents qui sont : l'ivresse, le delirium tremens (délire des buveurs) et la combustion spontanée.
Nous ne parlerons que de l'ivresse, en indiquant les soins à donner aux personnes atteintes de ce mal dégoûtant.
Dans le cas d'ivresse, on placera le malade dans une pièce fraîche et bien aérée ; on le couchera la tête et la poitrine très-élevées; on desserrera tous les liens ou vêtements qui seraient en état de le gêner. Si l'individu ivre peut avaler et s'il paraît disposé à vomir, on lui fera boire abondammeni de l'eau ou du thé de camomille tiède. Si ces moyens ne suffisaient pas pour amener le soulagement désirable, et si Ton se trouvait dans le voisinage d'un pharmacien, on pourrait y chercher huit gouttes d'alcali volatil qu'on étendrait dans un verre à bière ordinaire d'eau fraîche, et, après avoir remué le tout pour obtenir un mélange complet, on ferait avaler cette boisson à la personne ivre. On pourrait encore recourir aux lavements composés d'eau tiède à laquelle se-
raient ajoutées deux cuillerées à bouche de sel de cuisine et autant de vinaigre pour chaque lavement.
Les individus plongés dans l'ivresse doivent cesser d'être pour nous un sujet de risée; ils méritent, au contraire, toute notre compassion, et 1 état quelquefois dangereux dans lequel ils se trouvent requiert une assistance de notre part, car plus d une fois l'ivresse a produit la mort.