LA VIE APOSTOLIQUE
Les premiers missionnaires ne trouvaient même pas toujours un réduit pour célébrer les Saints Mystères; alors ils se contentaient d'un bosquet et de sa toiture de vert feuillage. Le P. Bertrand raconte qu'il fut un jour appelé dans un village, près d'une malade, à quatre lieues de l'endroit où il avait posé sa tente. A part trois ou quatre maisons de chrétiens, tout le hameau était païen, et il n'y avait pas de chapelle. C'était le soir. Où dire la Messe le jour suivant ? Dieu y avait pourvu, dit le Père. Un joli petit bosquet de palmiers, auquel aboutissait la principale rue du village, présentait la forme d'un temple. Une porte de maison, appuyée contre le palmier du fond, servit d'autel. Au-dessus le Père suspendit son crucifix. Quelques toiles fines qu'il portait avec lui, firent les frais de la décoration. Les chrétiens s'agenouillèrent sur la verdure ; au milieu d'eux était la malade, qui était venue recevoir le Pain de vie. Quelques païens se tenaient à l'écart, observant d'un œil curieux. La Messe commença ; le Dieu du Ciel voulut bien descendre dans ce temple de verdure, tandis que le soleil, montant à l'horizon, pareil à un globe d'or et de feu, s'avançait comme pour rendre hommage à son Créateur.
Tels sont les traits sous lesquels les fondateurs de la Nouvelle Mission décrivaient leur vie apostolique. Us reconnaissaient d'ailleurs qu'un tel genre de vie et de ministère demandait certaines qualités physiques et morales qu'il n'est pas donné à tout le monde de posséder. D'après eux, les ouvriers qui se destinent au Maduré devraient être des hommes de 25 à 35 ans, d'une bonne constitution, à l'épreuve des privations
dans le vivre, le vêtement, le sommeil ; capables de supporter de longues courses à cheval (') et un jeûne prolongé jusqu'au milieu du jour; car, dans la visite qu'ils auront à faire de leurs chrétientés, ils se verront souvent obligés déjeuner huit ou quinze jours de suite. Voilà pour le physique.
Quant aux qualités morales, il faudrait des hommes de bonne volonté, de bon jugement et bien maîtres de leurs passions ; des hommes constants dans leurs résolutions et leurs entreprises, qui sachent conserver leur calme et leur sang-froid, avec tout leur courage, en dépit des contradictions, des dégoûts, des procès, des calomnies, des avanies, des insuccès. Ajoutez à cela du tact et de l'habileté, un caractère doux qui sache se concilier l'estime et l'affection. « On peut conduire l'Indien avec un fil, disait le célèbre Dupleix, mais il faut bien le tenir ; enchaînez-le, il se révolte. » Il faut le prendre tel qu'il est, savoir temporiser avec lui, lui accorder les franchises de sa caste et de son rang, et tenir ferme à tout ce que la loi de Dieu et le bon ordre exigent. Point d'imaginations vives ; point d'esprits étroits, asservis aux usages européens. Que de bévues ferait un missionnaire qui ne saurait pas se plier aux coutumes du pays et se faire tout à tous ! Un certain talent d'administration est aussi indispensable, chaque district étant à lui seul une sorte de diocèse que le missionnaire doit gouverner par lui-même ou par ses gens.
1. Nos premiers missionnaires faisaient leurs courses apostoliques à cheval ; ceux d'aujourd'hui voyagent généralement dans des chars traînés par les bœufs du pays.