CHAPITRE I
de répandre du charme sur les sujets les plus sérieux ? de cette facilité à s'adapter aux mœurs, à s'identifier en quelque sorte avec les naturels de ce pays ? de cette puissance de persuasion qui le rend maître des esprits et des cœurs ? Considérant cet ensemble de qualités éminentes, je croirais faire injure à Dieu si je n'y voyais un de ces dons gratuits que la divine Bonté daigne parfois accorder à ceux qu'elle a choisis pour travailler au salut des âmes. A ces dons extérieurs s'ajoutent, dans le P. Robert, les vertus intérieures dont son âme est ornée: l'humilité, la modestie, l'esprit de foi, une douce affabilité, une piété tendre, un ardent amour de Dieu ; vertus qui répandent autour de lui un parfum si suave que je me trouve, malgré mon extrême misère, inondé de délices depuis que je jouis de sa présence. Sachant la manière ordinaire dont Dieu en use envers ses saints, je ne m'étonne plus que le Seigneur semble prendre plaisir à lui faire boire à longs traits le calice des amertumes et des humiliations, et cela par le moyen non seulement des infidèles, mais aussi des chrétiens et même de ses propres Frères. »
Cette lettre était encore adressée au P.Claude Aquaviva. Elle contient le plus bel éloge qui ait jamais été fait du P. de Nobili. Mais, comme la lettre précédente, elle fait allusion à de douloureux événements qu'il n'est pas possible de passer sous silence.
II. Le genre d'apostolat adopté par le P. de Nobili, tout héroïque qu'il était, offrait des caractères trop extraordinaires pour être approuvé de tous. A plusieurs, ce zèle qui avait porté le P. Robert à renoncer à tous les usages européens, à sindianiser pour gagner les
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LES ÉPREUVES DE L'APOTRE
Indiens à Jésus-Christ, devait paraître excessif. De plus, les moyens qu'il employait étaient-ils tous également louables ? Dans les concessions qu'il faisait à ses néophytes ne dépassait-il pas la juste mesure ? Ne tolérait-il point chez eux des usages entachés de paganisme ? A ces questions, que plusieurs durent se poser, d'aucuns donnèrent une réponse défavorable, entre autres le P. Gonsalve Fernandez, le missionnaire chargé de la chrétienté des Paravers à Maduré. Ce fut lui, en effet, qui le premier s'éleva contre le système d'évangélisationdu P. de Nobili. Nous l'avons dit et nous tenons à le redire : le P. Fernandez, malgré l'insuccès de ses travaux, n'en était pas moins un religieux excellent ; le P. de Nobili lui-même en fait un grand éloge ; nous ne pouvons donc douter de la pureté de ses intentions. Croyant sincèrement que le mode d'apostolat suivi par son Frère en religion était repréhensible, il crut de son devoir de le dénoncer à ceux à qui l'un et l'autre devaient obéissance. Le P. François Perez avait remplacé le P. Laertio dans l'office de Provincial ; à cette même époque le P. Nicolas Pimenta faisait, au nom du Général de la Compagnie, la visite delaprovinceduMalabar.LeP.Fernandezleur adressa, ainsi qu'à tous les Pères de Cochin, un volumineux mémoire rempli de faits à la charge du P. de Nobili. Le Provincial et le Visiteur furent frappés de la gravité de ces accusations. Peut-être n'en pesèrent-ils pas suffisamment la valeur. Le P. Fernandez vivait séparé du P. de Nobili ; il n'avait pu connaître les faits qu'il signalait dans son mémoire, que sur le rapport de ses Paravers, qui ne devaient être que trop enclins à exa-
gérer ou à défigurer la vérité. Quoi qu'il en soit, le P. Pimenta et le P. Perez se crurent obligés à donner au P. de Nobili un avertissement des plus sévères.
L'affaire parvint aux oreilles de l'évêque de Cranganore, qui avait formellement approuvé la conduite du P. de Nobili. En sa qualité de supérieur ecclésiastique de la mission de Maduré, il réunit en synode à Cochin les premiers théologiens de son diocèse, et invita le P. Robert à comparaître devant ce tribunal. Le Père obéit aussitôt ; il expliqua sa conduite devant cette assemblée ; il montra que les faits mis à sa charge ou bien étaient faux, ou avaient été faussement interprétés ; tous les membres du synode, un seul excepté, se déclarèrent en sa faveur.
Tandis que ces choses se passaient à Cochin, le P. Pimenta réunissait à Goa une autre assemblée composée des consulteurs de la province et des Pères les plus distingués par leur science. Le P. de Nobili n'était pas là pour se défendre. Les Pères, basant leur sentence sur les faits signalés par le P. Fernandez, condamnèrent l'apôtre de Maduré.
L'illustre missionnaire était vraiment destiné à être un signe de contradiction. L'évêque de Cranganore avait communiqué à son métropolitain, l'archevêque de Goa, la décision favorable du concile de Cochin, en l'accompagnant des explications données par le P. de Nobili. Le siège de Goa était alors occupé par le zélé et vertueux prélat Alexis Menezes qui, douze ans auparavant (1599), avait présidé le concile de Diamper ('). Un des décrets portés dans ce concile avait