CHAPITRE I
« Le tamoul vient, grâces à Dieu ; je commence à m'en tirer bien. » Ii comptait alors à peine six mois de mission. Le même jour, vers le soir, deux courriers arrivèrent auprès du P. Bertrand, avec ce message : « Hâtez-vous, notre Père vous attend ; il est à l'extrémité. » Le P. Alexis Canoz, qui venait d'arriver de Trichinopoly, était à quelque distance. Lui aussi fut informé de la triste nouvelle. Tous les deux accoururent auprès du malade. Ils le trouvèrent dans une misérable cabane, étendu sur un peu de paille. La joie qu'il ressentit en voyant auprès de lui ses deux Frères, sembla lui rendre la vie. Calladitidel était à peu de distance ; il y avait là une maison un peu plus convenable ; le malade y fut transporté en palanquin. Ce petit voyage et le changement de lieu parurent lui faire du bien ; mais il y eut bientôt recrudescence du mal. C'était une de ces fièvres pernicieuses, accompagnées d'accès, dont l'issue est généralement fatale. Le 18 juin, jour de la Fête-Dieu, la maladie prit un caractère des plus alarmants. La résignation du malade était pleine et entière. « Je désire beaucoup plus de mourir que de vivre, disait-il ; mais la volonté de Dieu; oui, la volonté de Dieu. » Il fit sa confession en présence de la mort avec un calme admirable, et demanda l'Extrême-Onction. Il la reçut le jour suivant au matin, répondant à toutes les prières, présentant lui-même les membres qui devaient recevoir l'Onction sainte. Dans une dernière crise, on l'entendit s'écrier: « Fautil encore vivre, ô mon Dieu ? faut-il mourir ? faut-il encore souffrir ? à votre volonté ; je suis prêt. » Sa prière presque continuelle était : Jésus, Marie, Joseph,
je vous donne mon cœur, etc. Il s'éteignit doucement dans la matinée de ce jour, qui était le 19 juin, le vendredi après la Fête-Dieu.
Près de trois ans s'écoulèrent sans que la mort demandât de nouvelles victimes parmi les missionnaires. Mais en 1843, elle prit sa revanche, et elle fut terrible. Nous avons déjà vu les PP. Garnier et du Ranquet emportés dans le courant de cette année. La mort frappa encore cinq ouvriers qui donnaient les plus belles espérances.
P. Al. de Saint- Sardos. — Le 3 février mourut le P. Alexandre de Saint-Sardos, dont la carrière apostolique fut d'une année et demie. Après quatre mois employés à l'étude du tamoul, il fut envoyé dans le Marava. Ses efforts pour instruire les fidèles, les disposer à recevoir les sacrements, leur inspirer la crainte de Dieu et l'horreur du péché, produisirent un changement notable partout où il exerça son ministère. Il ne pouvait se résoudre à laisser une œuvre inachevée. S'il se levait du confessionnal, c'était après avoir entendu le dernier des pénitents, dût-il pour cela rester de longues heures à jeun ou sans sommeil. S'il quittait un village, c'était après avoir purifié toutes les consciences, réprimé tous les abus, terminé tous les différends. Il lui arriva de passer une journée entière en tête à tête avec un schismatique, qu'il eut le bonheur de remettre dans la bonne voie. Tandis qu'il se livrait à ces exercices de zèle, le choléra fit son apparition dans le village de Couttelour. La frayeur s'empara des habitants ; le Père les rassura. « Que craignezvous ? leur disait-il. Ne suis-je pas au milieu de vous? Si la mort vient, je vous ouvrirai les portes du ciel. »
Il se multiplia afin de porter secours à ceux qui étaient atteints du fléau, sans souci de lui-même. Quand on l'invitait h modérer son zèle: «Que craindrais-je ? répondait-il ; je tiens mon âme entre mes mains, prêt à la remettre à Dieu dès qu'il la demandera. » Il pressentit sa fin prochaine. Au saint autel, lorsqu'il s'offrait lui-même avec l'auguste Victime , une voix intérieure lui disait que son offrande était acceptée. Le 2 février, fête de la Purification, il dit la sainte Messe et entendit des confessions dans la matinée ; dans la soirée, il se rendit encore à son confessionnal ; mais cette fois ses forces trahirent son zèle. Il dépêcha un courrier au P. Joseph Combe, avec ce billet : « Cher Père, le choléra est ici ; je viens d'en ressentir les atteintes ; venez, je vous prie, sans retard m'administrer les derniers sacrements, si le bon Dieu n'a pas disposé de moi. A Dieu ! » Le P. Combe reçut ce billet le jour suivant, au moment où il montait à l'autel. Il partit de suite après sa messe ; mais il ne devait pas arriver à temps. Le malade, après avoir récité son bréviaire, qu'il voulut achever malgré son extrême fatigue, s'était traîné, vers minuit, au pied de l'autel. Là, s'étant mis à genoux, il fit à Dieu le sacrifice de sa vie. Il passa le reste de la nuit en prière, couché sur un peu de paille, entièrement résigné à la volonté divine. Un surcroît de douleur qu'il ressentit au côté, lui fit comprendre que son dernier moment était proche. On le vit alors lever les yeux vers l'autel et fixer son regard sur l'image de Jésus crucifié. Quand le P. Combe arriva, il y avait une heure qu'il avait rendu le dernier soupir.
P. Victor Charignon. — Le 21 du même mois mourut le P. Victor Charignon, religieux aux manières franches et aimables, ayant une prédilection marquée pour les enfants. Après huit mois passés dans la Mission il parlait bien le tamoul. Il administrait les chrétientés dont Calatoupatty, près Aour, était le centre. Au retour d'une excursion apostolique, il s'arrêta à Trichinopoly, plein de courage et de santé. C'était le 16 février. Après deux jours passés en la compagnie du P. Garnier, son Supérieur, il retourna à son poste de Calatoupatty. Il y avait là 27 enfants qu'il fallait achever de préparer à leur première communion ; le Père s'y employa avec un zèle extraordinaire; il voulait donner à cette fête tout l'éclat et toute la solennité possibles. Ce travail 1 épuisa. Le 20 février, il voulut, malgré les remontrances de son catéchiste, célébrer la sainte Messe; mais ses forces l'abandonnèrent; il se laissa tomber sur l'autel. C'était encore une attaque de choléra. Le P. Garnier, appelé en toute hâte de Trichinopoly, lui fit prendre tous les remèdes qu'on a coutume de donner en pareille circonstance ; mais ces remèdes ne sont efficaces que lorsqu'ils sont pris à temps ; dans le cas présent le mal était trop avancé. Le Père fit volontiers le sacrifice de sa vie. « Comme le bon Dieu voudra, disait-il; je suis bien résigné.» Vers quatre heures de l'après-midi, il reçut les derniers sacrements. Le jour suivant, à quatre heures du matin, il s'éteignit sans douleur. Au lieu que la terrible maladie défigure généralement ses victimes, elle laissa au P. Charignon ses traits ordinaires. Les chrétiens qui se pressaient dans l'église de Trichinopoly,
où on exposa ses restes, furent frappés de son extérieur angélique, et chacun disait : « Ce Souami est un Saint. » Il fut enseveli dans la cathédrale auprès du maître-autel.
P. P. Faurie. — Le P. Pierre Faurie fut, il est permis de l'espérer, appelé au ciel par saint Ignace, la veille de sa fête. C'était une âme innocente et l'enfant bien-aimé de Marie. Envoyé à Vadouguerpatty pour aider un autre missionnaire, il y tomba malade ; on le ramena à Trichinopoly. Les soins des meilleurs médecins ne purent améliorer son état. Lui-même, malgré sa jeunesse (il n'avait pas encore 33 ans), soupirait après la mort. Le P. Clifïord, qui le veillait, voyant ses forces décliner de plus en plus, lui administra les derniers sacrements.le 28 juillet. Il passa les deux jours suivants en pieux colloques avec Jésus et sa sainte Mère. Dans son humilité il désira qu'on demandât pardon à ses Frères du Maduré et même de France, des fautes qu'il croyait avoir commises. Il conserva sa tranquillité, son recueillement et toute sa connaissance jusqu'au dernier soupir.
P. Cl. Deschamps. — Le 1 8 octobre de la même année, le P. Jos. Bertrand écrivait au R. P. Provincial : « Le cher P. Deschamps, sur lequel je fondais de si belles espérances, en qui je voyais dès le début un missionnaire accompli, qui déjà s'élançait à pas de géant dans la carrière, et dont le zèle dévorant et le caractère aimable promettaient les plus heureux succès, n'est plus de ce monde ». Ces paroles sont
un éloge suffisant de ce jeune missionnaire : âme privilégiée, ornée des dons de la nature et de la grâce;
NÈCROLOGE.
Dieu qui prenait en elle ses complaisances, se hâta de l'appeler à lui. Ses Frères du Maduré le possédèrent quelques jours seulement ; mais en les quittant il les laissa embaumés de ce parfum céleste qu'exhale la mort des Saints. « Oh ! que je suis heureux ! s'écriaitil ; Dieu veut bien se contenter, avec moi, de la bonne volonté, et accepter dès maintenant mon sacrifice. » Et il répétait : « Que je suis heureux !» — « Quel bonheur, disait-il encore, de mourir, et de mourir dans la Compagnie de Jésus ! » Quelquefois cependant il éprouvait un sentiment de crainte, et demandait : « Croyez-vous que le bon Dieu m'aura pardonné mes péchés ? Oh ! qu'il faut être pur pour paraître devant Dieu ! ce n'est qu'à la mort qu'on le comprend bien. » Dans le délire de trente-six heures qui précéda son trépas, il distinguait toujours la voix qui faisait appel à son obéissance, se calmait alors, et prenait les remèdes qui lui étaient présentés. Il mourut d'une attaque de foie, compliquée d'une congestion au cerveau, le 16 octobre. A peine un mois et demi s'était écoulé depuis son arrivée dans la Mission.
P. Fr. Perrin. — Avec le P. Claude Deschamps était venu dans l'Inde le P. François Perrin, qui fut témoin de sa sainte mort, et en écrivit le récit détaillé au P. Provincial. Moins d'un mois après il le suivait lui-même au lieu du repos. Il s'était mis en retraite, avec les nouveaux missionnaires, huit jours avant la fête de S. Stanislas. Il était bien portant alors. Mais dès les premiers jours des Saints Exercices il vint trouver le P. Bertrand, son supérieur. « Mon Père, lui dit-il, une voix intérieure me dit que Dieu demande de moi un
sacrifice ; sans savoir ce qu'il désire, je me suis offert tout entier. » Le Père ne put qu'approuver de si saintes dispositions ; mais dès ce moment, il s'attendit à un nouveau malheur. En effet, dans la nuit du 1 1 au 12 novembre, le P. François fut saisi d'un froid subit, accompagné de douleurs d'entrailles, symptôme du choléra, qui fit en peu de temps des progrès effrayants. Autant les Frères du cher mourant étaient désolés de le perdre, autant ils étaient édifiés de ses sentiments de foi, de piété, de confiance. « Ne me pleurez pas, leur disait-il; quel beau jour pour moi! Je vais au Ciel! » Ainsi mourut, le 12 novembre, le P. Fr. Perrin ; il n'avait pas encore trente ans.
Avec lui finit la liste des morts de cette année 1843, année désastreuse en apparence, mais, aux yeux de la foi, année de bénédictions. Pouvait-elle n'être pas bénie de Dieu, cette Mission qui venait de lui offrir, en si peu de temps, de si nombreuses et si pures victimes ?
P. W. Clifford. — L'année suivante nous ravit le P. Walter Clifford, Anglais d'origine et frère d'un des pairs catholiques d'Angleterre. Envoyé en France pour y faire sa troisième année de probation, il se sentit appelé du Ciel à la mission du Maduré. Son arrivée fut saluée avec des transports de joie. Le nouveau venu portait un nom qui ne pouvait manquer de commander l'estime et le respect des magistrats anglais les plus haut placés. Le P. Walter justifia amplement ces espérances durant les trois années de son ministère à Trichinopoly. Mais autant avait été grande la joie de le posséder, aussi vive fut la douleur de le perdre
si tôt, douleur augmentée encore par la nature de l'accident qui nous l'enleva. Lui qui considérait la mort par suite du choléra comme l'équivalent du martyre, qui se portait avec empressement aulit des cholériques, comme s'il avait voulu ne manquer aucune occasion d'obtenir cette sorte de mort, il finit sa vie dans un des gouffres du Coléron où il était descendu pour se laver. Trois jours avant ce triste événement il écrivait à sa sœur : « Au milieu de la vie nous sommes dans la mort. Peut-être que la prochaine poste vous annoncera que votre frère n'est plus de ce monde. »
P. Ludovic Berlendis. — En 1845 mourut le P. Ludovic Berlendis, natif de Bergame, en Lombardie. Il eut le bonheur de faire son noviciat en compagnie de l'illustre et vénérable P. Odescalchi, cardinal de la sainte Eglise Romaine, avec lequel il donna diverses missions, et qui lui prédit qu'il mourrait dans l'Inde. Le P. Ludovic, en effet, avait obtenu d'être envoyé aux missions étrangères; mais il avait été destiné à la Chine, et déjà il s'apprêtait à partir pour le Céleste Empire, lorsque un contre-ordre du Père Général Jean Roothaan changea soudainement sa destination, et l'envoya au Maduré. On avait espéré que le climat de cette contrée influerait favorablement sur sa santé naturellement frêle; mais il n'en fut pas ainsi. Quand le bon Père arriva à Négapatam, il avait déjà la poitrine sérieusement attaquée. Les soins qui lui furent prodigués ne purent prolonger sa vie qu'un peu plus d'un an. Le Père s'étonnait qu'on prît tant de peine pour lui. « Mais vous n'en feriez pas davantage s'il s'agissait du T. R. P. Général », disait-il, dans sa naïve simpli-
Le Maduré. — I.
29O DEUXIÈME TARTIE. CHAPITRE I.
cité. Toujours doux et patient, toujours obéissant, il n'hésita jamais à prendre les remèdes qu'on lui donnait, bien que son imagination les lui représentât comme contraires à sa santé. Il mourut le lendemain du Saint Rosaire, en embrassant l'image du Dieu crucifié.
En 1846 la Mission du Maduré perdit quatre de ses ouvriers ; tous les quatre moururent dans le courant de juillet. Trois d'entre eux, les PP. Audibert, O'Kenny et Barret, étant morts au collège Saint- Joseph, fondé en 1844 à Négapatam, nous rattachons leur souvenir à l'histoire de cette maison.
P. Gabriel de Saint- Ferréol. — Avant eux mourut le P. Gabriel de Saint-Ferréol, qu'une des premières familles du Dauphiné avait donné à la Compagnie. Il comptait huit ans de vie religieuse lorsqu'il fut envoyé au Maduré, où il devait vivre moins d'un an. Il passa quelques mois à Négapatam, étudiant le tamoul avec d'autres jeunes missionnaires. Vers le milieu de juillet la communauté se mit en triduum, pour se préparer à la rénovation des vœux. Tous réitérèrent avec bonheur leurs saints engagements entre les mains du P. Canoz, Supérieur, qui était venu de Trichinopoly pour présider à cette belle fête. Le lendemain le P. de Saint-Ferréol reçut sa destination pour Padaracoudy, village voisin de celui où le B. de Britto consomma son martyre. Plein de jeunesse et d'ardeur, résolu à marcher sur les traces de l'apôtre du Marava, il se rendit à son poste, accompagné par le P. Claude Bedin. Mais Dieu lui demanda le sacrifice de ses espérances. Le jour même de son arrivée à Padaracoudy il se coucha avec des douleurs d'entrailles. C'était le choléra.
l'appel aux braves.
Le lendemain matin il fallut lui donner les derniers sacrements. 11 les reçut avec d'admirables sentiments de foi et de confiance, baisant amoureusement son crucifix, répétant sans cesse les doux noms de Jésus, Marie, Joseph, et renouvelant le sacrifice de sa vie, qu'il offrait, disait-il, non seulement avec résignation, mais avec joie, pour le salut des Indiens. C'est dans ces sentiments qu'il rendit son âme à Dieu, le 19 juillet 1846.
Le P. de Saint-Ferréol était le quinzième missionnaire que perdait le Maduré. Quinze ouvriers mourant à la fleur de l'âge et à leur entrée dans la lice ; quatre emportés en moins de quinze jours, sept dans une seule année : tel est le tribut de nobles victimes que la Mission Nouvelle paya à la mort en moins de neuf ans !
Impossible de dire l'impression produite dans nos maisons de France, où se recrutaient les ouvriers du Maduré, lorsque la communauté, assemblée pour le repas commun, entendait la lecture d'une lettre qui réclamait les suffrages de la Compagnie pour deux ou trois missionnaires, que tous avaient connus, dont ils avaient baisé les pieds naguère au jour de leur départ pour la Mission, et dont ils apprenaient maintenant le départ pour le Ciel. Mais ces annonces, quelque affligeantes qu'elles fussent, au lieu de décourager, stimulaient les courages. La province de Lyon, dont dépendait le Maduré, était alors gouvernée par le P. Louis Maillard, homme admirable, brûlant du zèle des âmes, qui avait le don de communiquer ce feu sacré. Ses lettres, où il peignait les malheurs et les